‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 120 sur 196 · CHAPITRE VII — AOL'T · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII — AOL'T

deux ans; en qualité de père, je le trouvai gentil, et mes officiers le déclarèrent charmant; le fils du colonel doit toujours l'être, cela va de droit. La ville fut illuminée pour la Saint- Louis; elle donna un grand bal, mais nous n'y fûmes pas invités.

Séjour le 26. Je passai la revue de mes housards sur la place. La légion de la Nièvre, arrivant en même temps, fit l'ombre au tableau. J'eus la visite du baron de Lagny, notre bon voisin de Reuil, venu exprès pour voir mon régiment. Fernand de Chabot, venu de Paris, en fut également enchanté.

Nous fûmes le 27 à la Ferté-Milon.

Le 28, à deux lieues de Soissons . nous trouvâmes le vicomte Obert, maréchal de camp, venant au-devant de nous à la tête de la garde nationale à cheval; à une demi-lieue de la place. la garde nationale à pied déboucha. Elle se mit en bataille; je fis faire le même mouvement à mon régiment. Elle fut étonnée de ce que les housards ne répondaient pas à ses cris de : « Vive le Roi! » Je trouvais antimilitaire que des soldats sous les armes hurlassent au commandement de leurs officiers; cela se peut sous la mitraille. La garde nationale prit la tête; nous entrâmes à Soissons. Il y avait des drapeaux blancs à toutes les fenêtres; la population entière était sur pied pour nous voir. Je remerciai, sur la place d'Armes, la garde nationale de son accueil. M'étant aperçu du mauvais effet produit par notre silence, lors de sa rencontre, je commandai : « Garde à vous, housards. pour crier : Vive le Roi ! > Ils crièrent unanimement. Je voulais éviter les méchantes interprétations, les dénonciations. Je recommandai une discipline sévère à la troupe. Après avoir pris les ordres du lieutenant du Roi Fulaines. on distribua des billets de logement; les housards furent nourris chez les habitants. La garde nationale donna un beau repas aux officiers. Il y eut force toasts suivant l'usage.

Une ordonnance du Roi prescrivit d'envoyer en semestre moitié des officiers, par mesure d'économie; ils jouissaient, en congé, de la demi-solde. On désiprna. pour compléter le nombre exigé, les plus anciens: ils partirent le 15 septembre. Plusieurs officiers sans domicile restèrent dans les garnisons avec

moitié de leurs appointements: cela. mécontenta beaucoup (1).

Septembre. — Les housards alsaciens tenaient aux queues et aux tresses portées depuis longtemps dans cette arme; la queue est chose avantageuse au cavalier coiffé du shako, pour parer les coups de sabre: les tresses garantissent le visage. La nouvelle ordonnance prescrivant les cheveux courts pour toutes les armes, le maréchal de camp Valin, officier très distingué, notre inspecteur adjoint, fut dans la nécessité de nous donner Tordre de les couper. Cette mesure fit déserter cinquante hommes; aucun n'avait jusque-là abandonné ses drapeaux.

Le brigadier Kopf, bon sujet, dit à son capitaine : « Je préférerais donner 50 francs, et ne pas couper mes tresses. » Il s'en fut deux jours après. Un certain nombre de housards passa à l'étranger; on leur faisait accroire qu'un régiment anglais, à quatre lieues de nous, donnait 16 louis d'engagement à tout individu parlant allemand; on répandait le bruit de la cession de l'Alsace à la Prusse et de l'incorporation des housards des départements du Rhin dans les régiments prussiens. On embauchait pour les colonies hollandaises: voilà la vérité. Cette fièvre de désertion dura six semaines: un rien souvent la provoque, un rien l'arrête. Je consignai les escadrons où il y avait un déserteur. Je mis un planton aux portes; la désertion cessa. Les soldats ont une manière de dire : « Il fait beau, on pourrait se promener », de parler des étrangers, du temps, du pays. C'est le signal de leur départ; ils ont un jargon à eux, le diable le leur prête. Puis, si l'on veut prendre des mesures sévères, il surgit un mécontentement. Les officiers généraux sont souvent les premiers à crier contre l'ordre; ils s'environnent d'un cercle de petits jeunes gens au service, qui sont enchantés d'entendre dire qu'on les exerce trop, que la discipline est trop sévère, que leur colonel est trop exigeant. Le meilleur moyen d'empêcher la désertion est l'exécution stricte des règlements; elle satisfait le subordonné, donne nppui et force au supérieur. Le soldat est essentiellement

(1) Les semestres étant forcés, des ofTiciors qui les refusaient alors les recherchèrent plus tard lorsqu'ils furent facultatifs, tant l'opposition est dans l'esprit de Thomme. {Soie du maréchal )

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moutonnier et imitateur. Ne voit-on pas, par exemple, quand l'amour du mariage se met dans un corps d'officiers, plusieurs prendre femme à peu près à tout prix? Le supérieur peut, dans l'intérêt du service, tirer partie de cet amour de l'imitation; si le colonel plaît à son régiment, qu'il galope et qu'il porte ses étriers courts, ses housards ne les auront jamais longs, et iront vite toutes les fois qu'ils seront livrés à euxmêmes. L'inférieur a coutume d'imiter son supérieur; il y a même de petites irrégularités dans les régiments qui ne sont possibles à déraciner que par l'exemple.

Octobre. — Louis XVIII avait été forcé de ne pas ramener, en 1815. son favori Blacas. l'opinion étant trop montée contre lui. et le Roi n'avait pas tardé à l'oublier. Cela lui est toujours arrivé avec ceux ou celles qui ont eu successivement sur lui un grand crédit. Le ministre de la police générale, Decazes, disposait alors de tout en France. Des conversations sur la littérature et ses rapports même, du temps où il était simplement préfet de police, furent l'origine du goût de Sa Majesté pour lui.

Nous n'avions pas de terrain de manœuvre à Soissons; je ûs faire la petite guerre pour l'instruction du 5* de housards. Un propriétaire me demanda 1.000 écus de dommages et intérêts pour avoir traversé un champ ensemencé; un procès s'ensuivit, et je fus condamné par les experts à 40 francs. Le propriétaire en fut honteux; il fallut les lui faire accepter par huissier.

Novembre. — Le prince de Talleyrand fit chez l'ambassadeur d'Angleterre une scène publique déplacée, sur la politique, au baron Pasquier, président de la Chambre des députés. Le Roi fut choqué et interdit les Tuileries au grand chambellan. M. de la Châtre, premier gentilhomme de la chambre, le lui signifia, par une lettre qui était celle d'un homme forcé de l'écrire; M. de Talleyrand en répondit une fort belle.

La maison de Mme de Staël était amusante : véritable arche de Noé. il y avait foule et des figures curieuses à connaître. Mme de Staël prétendait un jour que les ultra -royalistes entraient dans la charte, comme les Grecs dans le cheval de Troie. Elle avait marié sa fille au duc de Broglie.

M. le lieutenant général Girardin nous inspecta en novembre; son inspection avait été précédée de celle du général Valin. Tous deux me témoignèrent leur satisfaction de la tenue et de la discipline de mon régiment, s'étonnant que de pareils résultats eussent été obtenus en aussi peu de temps.

Je donnais des bals à Soissons, et j'y réunissais cent personnes; Mlles de Marcilly, nièces du lieutenant général Dulauloy, qui avait une terre près de cette ville, étaient nos belles danseuses.

Les housards du Bas-Rhin quittèrent Soissons le 20 décembre , escortés des regrets d'usage. Deux escadrons furent casernes au parc de Grenelle, les deux autres à Sèvres. Le difficile général Despinois nous passa en revue sur la place Louis XV; il me témoigna sa satisfaction de la beauté et de l'exacte tenue du régiment.

Le 29, Monsieur, M. le duc d'Angoulème et M. le duc de Berry nous passèrent en revue au Carrousel; ils me firent force compliments. Les housards du Bas-Rhin défilèrent mieux que ceux de la garde; ils eurent un grand succès.

Le 30, les corps d'officiers de la garnison furent présentés au Roi et aux princes de la famille royale, à l'occasion de la nouvelle année; Sa Majesté me dit qu'elle était très contente de mon régiment. Le vieux petit et borgne prince de Condé était presque en enfance; ilmedemanda si j'étais le Castellane connu de lui dans les « Royaux ». Apparemment, avant ma naissance, quelqu'un de mon nom servait dans ce corps. Ce vénérable prince portait à sa réception, en sa qualité de colonel général d'infanterie, Ihabit de la légion de l'Ain n« 1 qui était blanc, revers bleus. On avait, au second retour du Roi. donné de nouveau l'habit blanc à l'infanterie; elle s'en désolait.

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