CHAPITRE VIII — JANVIER
Je ne pus obtenir de rester vin^t-quatre heures à Paris, sauf à rejoindre à la seconde étape. Je fis, en me rendant à Mantes, lu halte à mon château d'Acosta, pour faire une distribution de vin à mes housards. et offrir à dfner à mes officiers.
Nous entrâmes le 31 à Évreux. La ville était tranquille; seulement, il y avait de la misère causée par la cherté du blé. Le motif de cet envoi de troupes était une affaire au marché de Bernay; les paysans avaient taxé et pris de force le blé aux fermiers. Le sous-préfet Delahaye avait invité un détachement de cuirassiers de la Reine à se retirer, dans l'espoir de voir cesser le tumulte. Ce détachement de jeunes soldats fut entouré. Il était commandé par un officier sans expérience; au lieu de sabrer, il s'amusa à tirer des coups de pistolet en l'air, et fut accablé de coups de bâton. Cet officier était enfourné sur la place avec sa troupe, de manière à ne pas pouvoir remuer; il y avait des charrettes de tous les côtés. Les officiers de ce régiment, sortant presque tous de la maison du Roi, n'ont point l'habitude de leur métier; il faudrait exiger beaucoup d'eux pour en obtenir quelques services avant longtemps. Presque tous les officiers portent des bagues sur lesquelles il y a : « L'honneur à moi. > Cela veut dire : « Nous avons été à Gand. » Ce sont des greniers à coups de sabre. M. de B.... leur commandant, terrible ultra, est un triste colonel. Il a dans son régiment trois officiers seulement venant de la ligne; il est assez sot pour dire qu'il a trois officiers dont il n'est pas sûr.
Ceux de mes officiers qui viennent do la ligne, actuellement ici. ne leur chercheront pas querelle: mais à l'arrivée des semestriers, ceux qui sortent de la maison du Roi ne craindront pas que cela leur fasse perdre leur état, et ils seront moins endurants. Je désire bien notre séparation d'avec ces pitoyables cuirassiers.
Revenons à Bernay. Le sous-préfet fut jeté de la halle par la fenêtre, et le blé fut pillé. Au marché précédent, M. de Giberville, commandant de la garde nationale à cheval, chevalier de Saint-Louis, qui faisait le généreux aux dépens des
fermiers, les avait forcés à donner le blé au-dessous de sa valeur; le sous-préfet, M. Delahaye, avait trouvé cela charmant. Le marché suivant, celui de l'émeute, beaucoup de paysans s'y rendirent, comptant avoir le blé suivant la taxe de M. de Giberville; cette fois-là. le sous-préfet, ayant reçu des ordres, s'y opposa. Ce magistrat ayant montré un grand zèle, l'année dernière, pour les arrestations, était détesté dans son arrondissement. M. Delahaye, fort poltron depuis qu'il avait été rossé, mettait deux pistolets sur sa table de nuit: il avait cependant une garde d'infanterie à sa porte.
La misère était grande; des ouvriers en rubans auprès de Thiberville, qui ne travaillaient pas, vivaient d'eau et de son depuis deux mois.
M. Charles de Polignac, maréchal de camp, cousin du prince, commandait à Évreux. Ce brave homme de soixante ans s'était fort distingué par son habileté à élever les mérinos; il aimait beaucoup à parler de ses moutons; quant au militaire, il n'y entendait goutte. M. de Polignac avait sous ce rapport un bon second dans le colonel de Béthune. qui sortait des gendarmes de la garde et qui racontait que c'était préférable à avoir fait des campagnes. M. de Béthune voulait tout tuer avec les cent dix-huit cuirassiers composant son régiment. Les coups de bâton reçus en dernier lieu par son détachement n'avaient en rien diminué ses propos fanfarons.
Le vicomte de Verguette, grand prévôt maréchal de camp. voltigeur de Louis XIV, de soixante-dix ans. le général Polignac, le colonel de Béthune. voulaient qu'on taxât le grain. Dans un repas donné aux officiers supérieurs par le général commandant, les propos ultras contre le gouvernement tenus par ces messieurs étaient uniques.
Mon régiment était dispersé dans cinq départements, et comprenait quatorze détachements commandés par les officiers, sans compter les sous-divisions de Dieppe et de Soissons. Il y avait des arrestations sur tous les points: un brigadier et deux housards dissipèrent un attroupement de quarante bûcherons à Vertefeuille. On fut obligé d'agir dans