‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 123 sur 196 · CHAPITRE VIII. — FEVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. — FEVRIER

différents marchés, où les paysans voulaient taxer le grain. On envoyait les housards en garnisaires pour obliger les fermiers à porter du blé aux marchés: sur plusieurs points, les détachements étaient nourris par ordre des autorités chez les habitants. Le pain était à 7 sous la livre dans différentes localités. On m'envoya un morceau de pain noir des Thillières, comme curiosité, tant il était affreux; il se vendait 5 sous la livre.

Le 12 février, M. le duc de Richelieu annonça aux Chambres le départ de trente mille étrangers. Elles firent des adresses de remerciement au Roi. Deux lois restrictives de la liberté de la presse et de la liberté individuelle donnèrent lieu, à la Chambre des pairs, à deux beaux discours de mon père; elles n'en passèrent pas moins.

Lady Mansfield donnait un bal le jeudi, jour de réception delà princesse de la Trémoïlle; elles logent, rue de Bourbon, porte à porte. Le duc de Richelieu se trompe, entre chez Mme de la Trémoïlle. Les coryphées du parti ultra et la crème de l'extrême droite s'y trouvaient, les Villèle, les Castelbajac. M. de Richelieu reconnaît son erreur au milieu du salon, et s'enfuit comme si le diable l'emportait. Cette sortie amusa beaucoup; tout le monde s'écria : « Ah! si M. Decazes pouvait arriver! » En effet, ce ministre entra, prit bien la chose, disant : « Je suis enchanté du hasard qui me fait me trouver en aussi bonne compagnie. » Il resta un moment, et s'en fut.

Le grand référendaire de la Chambre des pairs, M. de Sémonville, donna un grand bal suffisamment ridicule. Les princes y étaient. Il y avait trois cents personnes de trop : la salle était tendue d'affreuses guirlandes de papier vert.

Le duc de Wellington donna un magnifique bal costumé; il y avait les plus riches toilettes : la duchesse de Courlande, la princesse Bagration, Mme Crawford étaient couvertes de diamants. Le duc Angelo avait une figure amusante, avec un domino et une perruque à la Titus; Mme Edmond de Castries et ma femme, en Juives, eurent un grand succès.

La princesse de Vaudémont donnait des concerts. Son salon ressemblait à un jardin, tant il y avait de fleurs; au dernier

concert, le plus beau morceau de musique fut interrompu par une bataille de chiens. Le fameux Paër voulut mettre le holà; il fut mordu tout comme un autre.

Mme de Staël était très dangereusement malade d'une hydropisie vague.

M. de Pradt fit paraître son ouvrage sur les colonies: la manière dont il le vantait était comique. Il louait les endroits remarquables de son livre comme il aurait pu parler des œuvres de Montesquieu; le pauvre archevêque n'était pas fort sur le chapitre de la modestie.

Le duc d'Aumont fut annoncer, le 28 février, au prince de Talleyrand que le Roi l'autorisait à retourner à la cour. Le grand chambellan y fut le dimanche. Le Roi le reçut d'abord dans son cabinet, lui prit les niains. lui demandant des nouvelles de sa santé, sans lui souffler mot de ce qui s'était passé; Sa Majesté lui parla ensuite en public. Le prince de Talleyrand fut assez fâché de voir cesser son état de maltraité, qui lui procurait quelque considération.

Évreux a dix mille âmes de population. M. de Gasville, fort jeune homme, gendre de M. le chancelier Dambray, en était préfet. Il avait de l'esprit, mais avait donné un peu dans l'exagération, qui était à la mode. Mme de Gasville était fort dévote. Elle ne voulait pas donner à danser le mardi gras; mais nous la forçâmes en quelque sorte. M. le préfet dînait chez moi; nous obtînmes son autorisation d'aller chez Mme de Gasville, où il y avait société, avec du violon. M. de Polignac, qui commandait le département et dînait aussi chez moi. se mit aussi de bonne grâce à notre tête. Nous trouvâmes un violon chez M. Corbillé, négociant. M. Pigault-Lebrun, adjudant-major, le prit; nous entrâmes, le corps d'officiers et partie de celui de la légion d'Isère avec nous, à la préfecture, en jouant : Mesdemoiselles j voulez-vous danser? ce qui scandalisa beaucoup Mme de Gasville. On dansa jusqu'à minuit; les bougies et les lampes avaient été calculées pour finir à cette heure-là. Mme la préfète voulant s'assurer qu'on ne danserait pas le mercredi des Cendres.

Notre général d'Évreux. le comte Charles de Polignac, s'il

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