‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 124 sur 196 · CHAPITRE VIII — FEVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII — FEVRIER

ne savait pas son métier, n'était pas tracassier. Il n'aurait eu rien à faire, s'il avait voulu; il travaillait les brouillons de ses lettres, les copiait sur un registre, les mettait ensuite au net; il parlait volontiers, surtout après dîner. Voici une scène entre lui et l' adjudant-major Pigault-Lebrun ; elle donne une idée de ce militaire, qui se croyait en campagne au milieu d'un département fort tranquille.

( J'étais allé chez le général Polignac, raconte M. Pigault- Lebrun, pour faire viser ma permission ; je frappe à la porte.

« — Entrez.

« — Mon général, j'ai l'honneur de vous présenter mes respects.

« — Ah! je vous demande bien pardon de vous recevoir ainsi, je vous demande bien pardon ! Asseyez-vous.

« — Mon général, vous êtes trop bon. Je venais vous prier de viser ma permission.

« — Ah! oui, je suis vraiment confus! Qu'y a-t-il pour votre service? Ah! c'est très juste.

« M. de Polignac avait quinze ou vingt plumes devant lui; il n'en trouvait aucune bonne. J'enrageais de tout mon cœur, car je partais le soir môme, et il est positif que je perdais mon temps chez lui. Il fallut un quart d'heure pour signer et mettre le cachet. Pendant ce temps-là, le général me disait :

ï — Nos braves housards, nos chers housards ! Comment vous trouvez-vous ici ?

< — Très bien, mon général; nous désirons beaucoup rester longtemps sous vos ordres.

« Le général se leva précipitamment.

* — Gomment! mais j'écris toujours dans ce sens au ministre; car enfin, si on me retire la moindre partie de ma petite armée, je ne puis rien faire. Si on m'ôte mon infanterie, qui vous soutiendra dans les bois? Si on me retire la cavalerie, qui soutiendra l'infanterie dans la plaine?

« Il me passait la permission devant le nez à chaque mot, mais il ne me la donnait pas. Le général continuait :

« — Je n'ai affaire ici qu'à des mutins, des malheureux, des gens sans amies; alors avec mon infanterie je les pousse

dans les bois, je place les housards aux défilés, et tout est fini .

, — Oui. mon général.

« — Mais si Ton me prend mes troupes, je ne puis rien faire, parce que ces gens-là sont des mutins, des malheureux, des gens sans armes, et si la cavalerie va seule dans les bois, sans infanterie, elle sera criblée de coups de fusil, obligée de s'en revenir.

« — Il faut espérer, mon général, que nous n'en viendrons pas là.

« Je prends la permission et je cherche à gagner la porte, mais le général me retient par mon habit.

« — Si on veut m'enlever une partie, soit de ma cavalerie, soit de mon infanterie, j'écris au ministre que je suis incapable de rien.

« — C'est vrai, mon général. »

Enfin je suis dans l'escalier, et après avoir entendu quatre fois de suite ce que je viens d'écrire, j'ai été assez heureux pour me trouver dans la rue et me sauver à toutes jambes.

Mars. — A la première parade, après notre arrivée à Evreux, le comte de Polignac m'ordonna de prendre le commandement. Cela allait de droit; j'étais le plus ancien colonel. Le second dimanche, il me répéta le même ordre; je lui observai que c'était le tour de M. de Béthune, que le contraire serait lui faire injure. Il me répondit : « Il est enrhumé. » Je me soumis, bien décidé à entendre le son de sa voix le dimanche suivant. En effet, M. de Polignac m'ayant fait la même allocution, je fus droit à M. de Béthune. « Colonel, vous ne pouvez vous dispenser de faire défiler. » Ma démarche excita Thilarité de son corps d'ofiiciers. M. Delaleu, un de ses chefs descadrons, s'écria : « Comment fera-t-il? » M. de Béthune prit à part le colonel d'infanterie Lambot; celui-ci lui soufÛa le commandement de :

« Pelotons, rompez par la droite pour marcher vers la gauche ! »

Cela s'exécute différemment dans l'infanterie : si la cavalerie avait exécuté son commandement à la lettre, les housards à la gauche ne seraient pas passés devant le général.

CHAPITRK VIII. — MARS 1817. 335

M. de Béthune avait commandé : « A droite alignement! » la troui)e étant l'arme au bras. Il tenait à ses commandements, il les répéta lorsque son tour de parade revint.

Son lieutenant-colonel, M. de Chelers, ayant servi avant la Révolution, avait travaillé; il était mécontent de l'ignorance de son colonel. Aussi, voulant me montrer sa science à lui, il vint me parler des fautes de commandement de son colonel, et du désordre qui régnait dans son régiment.

M. de Béthune ayant vu mes sous-officiers travailler aux files d'encadrement trouva cela charmant. On ne le croirait pas si cela n'était pas arrivé. Oubliant que les chevaux de cuirassiers tenaient plus de place que ceux des housards, il fit séduire un de mes adjudants, afin d'avoir la longueur de mes ficelles, avec lesquelles il envoya ses officiers de cuirassiers à la manœuvre, pour former leur coup d'œil.

Le bataillon de la légion de l'Isère était bien tenu, il était commandé par un bon officier, M. de Hennault, chef de rex-23' léger. Le colonel Lambot, de cette légion, passa quelque temps à Évreux; il comptait des services à l'étranger, aux Iles, chez les Anglais. En 4814, on l'avait nommé major du 9" de ligne; son ton était militaire. S'il avait eu la croix de la Légion d'honneur, on l'aurait pris pour être de l'armée.

Le bataillon de l'Isère était composé d'anciens officiers; les miens se lièrent avec eux. Ils n'étaient pas mal non plus avec ceux des cuirassiers de la Reine; ceux-ci n'aimaient pas leur beau colonel Béthune, qui était uniquement fier d'avoir servi pendant quelques jours dans les uhlans britanniques, avant d'entrer dans la Maison Rouge, où il s'était engagé dans le régiment des colonels.

'L'évèque d'Amiens, M. de Bombelles, avait été maréchal de camp. Il était aimable; il racontait qu'il n'avait jamais été un seul jour sans écrire; il possédait quatre-vingt-un volumes remplis d'anecdotes et d'histoires de tout ce qui était arrivé pendant son vivant: cela prouvait sa patience et eût été chose curieuse. Probablement il aura brûlé le tout, car on n'a rien fait imprimer après sa mort. M. de Bombelles nous joua un

soir, chez M. de la Ferronnays.des valses et contredanses sur le piano; il a même un peu dansé. Ce bon évêque n'aura pas été, je l'espère, damné pour cela. Il portait sur sa mitre ses deux étoiles de maréchal de camp.

Les sous-offîciers de mon régiment donnèrent àÉvreux, sur le théâtre, au profit des pauvres, le Barbier de Sévillej le Dîner de Madelon. La salle était comble.

La société était agréable à Évreux. Mme de Gernay était la plus jolie femme du lieu.

Le 22 mars eut lieu à Paris la première représentation de Germanicus, tragédie de M. Arnaud, inscrit sur la liste des exilés. La pièce, froide, bien versifiée, avait deux belles situations au troisième et au cinquième acte; elle fut fort applaudie. Quand on demanda l'auteur, il y eut un grand tumulte dans le parterre; des coups de bâton furent donnés et rendus pendant vingt-cinq minutes. On prétendit que des soldats du 3« d'infanterie de la garde royale avaient été placés déguisés, pour empêcher de nommer M. Arnaud. Talma eut grand'peine à annoncer que Fauteur voulait garder l'anonyme. Le lendemain, un grand nombre de gardes du corps, d'officiers de la garde royale, ayant pour signe de ralliement un ruban blanc noué à la boutonnière, se réunirent au Palais-Royal. Ils se promenaient en bourgeois avec de gros bâtons; plusieurs duels eurent lieu entre eux et des officiers à demisolde. Us firent ùter des bouquets de violettes à des femmes et insultèrent plusieurs personnes dont quelques-unes avaient la croix. Les colonels Moncey et Jacqueminot furent mis en prison à l'occasion de ces désordres. Ce fut une mauvaise affaire. On avait bien tort de permettre à des officiers de la garde de délibérer. Un bourgeois portant innocemment, aux Tuileries, un bouquet de violettes eut les dents cassées. La pluie fut, le 25, favorable à la cessation des rixes.

Le 27, un capitaine d'infanterie de la garde royale de ronde cria au factionnaire vis-à-vis de la place Vendôme qui avait laissé passer un homme avec un bouquet de violettes : « Vous n'exécutez pas votre consigne. Il fallait lui passer votre baïonnette au travers du corps. » Beaucoup de

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