CHAPITRE VIII — AVRIL
monde se rassemble: un monsieur sur le trottoir, donnant le bras à une dame, contemplait l'attroupement; cet ofTicier le fixe et lui dit : « Ne me regardez pas. cela me déplaît. » Le passant lui demande le pourquoi; le capitaine se précipite sur lui, lui donne un soufflet; l'insulté lui demande son adresse, l'officier la refuse. Le monsieur lui remet la sienne en lui disant : << Vous ne serez pas assez lâche pour ne pas venir me trouver, quoique vous ayez fait une platitude, étant armé, d'attaquer un homme qui ne l'est pas. » Le capitaine lui répond : « Je vais vous faire arrêter; je n'irai pas vous trouver. » Le passant réplique : « C'est tout ce que je demande. » L'officier le prend au collet, appelle des gardes du jardin; ils l'emmenèrent. L'histoire me fut racontée par un témoin oculaire, chacun s'empressa de secourir la dame. L'insulté était M. de Bro, fils d'un ancien notaire de Paris, colonel à demi-solde. Le capitaine du 3* régiment d'infanterie de la garde se nommait Lallemand. Ils se battirent le 29 mars, tirèrent chacun trois coups de pistolet l'un sur l'autre; les témoins trouvèrent que c'était assez. Au second coup, M. de Bro avait reçu une balle dans la jambe; le capitaine Lallemand s'écria alors : « Ce n'est pas juste. J'aurais di\ être blessé; j'avais tous les torts. » Un ordre de la garde défendit les bouffettes blanches, et tout rentra dans l'ordre.
Le 30 mars, le duc de Laval quitta ce monde à soixantedix ans. Quoique fort bête, il avait été dans sa jeunesse bon colonel; il fut regretté. Sa réputation d'insensibilité était bien établie; c'était un grand joueur, il ne passait pas un jour sans aller au Salon des étrangers (1). Les banquiers avaient une telle considération pour lui, qu'il avait le privilège de jouer contre au creps; on lui payait le deux et as, on le retenait aux autres joueurs. Ce calcul de la part des fermiers des jeux n'était pas mauvais; sa présence leur attirait des pratiques.
Le 2 avril, mes cent cinquante chevaux détachés dans la Seine-Inférieure rentrèrent au corps, hommes et chevaux, dans le meilleur état, grj.\ce aux correspondances journa-
(1) Célèbre maison de jeu au Palais-Royal.
Hères avec chaque commandant de détachement, pour les soins à prendre des chevaux, du ferrage, de rhabillement, du harnachement. Je commandais d'éviter les courses inutiles, d'exercer les housards à pied, le service ne permettant pas de le faire à cheval. On me rendait compte, dans le rapport journalier, des émeutes et arrestations, du prix des blés, etc. Ces précautions empêchèrent mon régiment de souffrir beaucoup de sa dissémination: partout on se loua de sa discipline. A son retour, je passai des revues très sévères. J'avais mis aux arrêts les deux premiers officiers rentrés, qui m'avaient ramené des housards avec des doublures de veste déchirées; ceux qui rentrèrent ensuite me présentèrent leur habillement en bon état. On finit par accorder la solde et la ration de route aux housards détachés dans les lieux où ils n'étaient pas nourris chez les habitants. Ils ne pouvaient vivre avec leur solde; ils payaient à Breteuil la viande neuf sous la livre, le pain blanc pour la soupe huit sous.
Le Roi cassa le 8 avril la compagnie des gardes du corps de Noailles, pour avoir délibéré et s'être refusée à exécuter un ordre relatif au salut, donné par le général d'Audenarde, lieutenant commandant la compagnie. Le duc de Mouchy, leur capitaine, les mena au Champ de Mars, leur lut l'ordonnance du Roi d'après laquelle ils cessaient d'être otliciers et retournaient dans leurs foyers. Ceux de service furent relevés par les gardes des autres compagnies. On reforma une autre compagnie de Noailles; elle reçut les anciens gardes, à peu d'exceptions près. Les capitaines des gardes travaillaient à cette époque directement avec le Roi. sans l'intermédiaire du ministre de la guerre. Le duc de Richelieu, chef du cabinet, apprit, le soir, chose singulière, chez Mme de la Briche, le licenciement exécuté le matin; elle donnait un bal d'enfants, où il y avait un fort joli quadrille de marmots en costumes du temps de Louis XIV.
La cherté des denrées rendait très difficile aux soldats de vivre avec leur solde. Le Roi et les princes leur accordèrent sur leurs listes civiles un supplément de cinq centimes par jour, jusqu'après la récolte.
CHAIMÏRE VIII. — MAI IslT. 33ii
Le 20 avril, les housards du Bas-Hhin se rendirent d'tvreux à Chartres. Le gros du régiment était toujours dispersé en détachements, à cause du haut prix des grains.
Un de mes détachements fut obligé de se porter à Saint- Quentin, pour une insurrection de deux cents ouvriers qui brisèrent leurs métiers, demandant une augmentation de paye, car ils ne pouvaient vivre avec leur salaire. Le ministre de la guerre prévint les corps et détachements que, d'après les renseignements parvenus au ministre de la police, des émissaires parcouraient le royaume afin d'embaucher à prix d'argent des soldats français pour le service des Pays-Bas.
Le maréchal des logis chef Niellon et le maréchal des logis Dodin, abandonnèrent leurs drapeaux le 2 mai, à Chartres. Le maréchal des logis chef emportait avec lui le prêt du 4* escadron et le prix d'effets militaires vendus par lui: il enleva par là 400 francs à son capitaine et à ses camarades. Xiellon jouait Rosine dans une représentation du Barbier de Séville. J'avais permis aux sous-ofliciers de donner ce spectacle sur le théâtre d'Évreux, au profit des pauvres. Dodin, faisant Almaviva, s'enfuit avec lui. Niellon (1), petit Alsacien blond, très intelligent, avait reçu une bonne éducation. Il allait être cassé pour avoir enflé les états de solde du trimestre. Il avait servi en Espagne dans l'infanterie, était arrivé au régiment avec les meilleures recommandations de son ancien colonel ; je l'avais avancé rapidement. Ce rusé gaillard, ayant la figure très jeune, s'était habillé en femme pour gagner la frontière.
Des émeutes eurent lieu à Chauny. à la Fère. à Iloudan. à Villers-Cotterets ; le blé se vendait 60 francs l'hectolitre, le pain blanc 9 sous la livre. Dans trois villages, près de Breteuil, il y eut des incendies; trente-cinq maisons y furent brûlées. Les habitants étaient dans la terreur, croyant le feu mis par des gens payés pour cela. Une voiture de blé fut pillée à Lailly, près Beaugency; neuf des malheureux auteurs de ce délit se livrèrent à la gendarmerie. Le blé pris dans la matinée avait été moulu, pétri, cuit dans la môme journée et
(1) Ce même Niellon, devenu comédien i\ Brutelles, fut, lors do la révolution de ce pays, en 1830, improvise général. (Xote du maréchal.)
dévoré presque entièrement. Lailly est un des villages les plus pauvres de la Sologne. L'arrivée des housards avait inspiré la plus grande frayeur aux habitants : les femmes surtout de ceux qui avaient commis le vol poussaient des cris lamentables. Des bandes de mendiants se firent donner de force du pain dans les fermes, à Breteuil. Une patrouille d'un maréchal des logis et quatre housards rencontra vingt de ces malheureux; ils se jetèrent à genoux à son approche, assurant qu'ils demandaient du pain seulement.
Le maire de Nogent-le-Rotrou n'avait ni pain ni ouvrage à donner à trois mille mendiants: on y envoya vingt housards. On a vu dans les environs jusqu'à huit cents pauvres venir en un jour affamer un château, des fermes. Des bandes de vingt-cinq hommes, sains et vigoureux, armés de gros bâtons. s'y présentaient à la fois. Au marché de la Loupe, on pilla le grain qui s'y trouvait.
Le département d'Eure-et-Loir était commandé par M. de Seran, maréchal de camp, nommé dans la ^Maison Rouge : il avait servi quelques jours en émigration, comme aide de camp de M. le duc d'Enghien. Il voulut d'abord faire le capable, se mêler des détails intérieurs de mon régiment; je lui prouvai positivement qu'il n'y entendait rien. Ce petit homme de quarante ans était ridicule par sa prétention d'être un grand militaire. Il était enchanté du lieutenant général Despinois, qui, en lui écrivant des lettres à cheval, lui avait donné, disait-il, de la force, cela à propos des chasseurs de l'Orne, commandés par M. d*Épinay-Saint-Luc, colonel de la nouvelle fabrique. Ce soldat improvisé, ayant ordre du ministre de la guerre de venir de Chàteaudun à Chartres, s'était arrêté avec son régiment à moitié chemin, à Bonneval. trouvant l'étape trop longue. M. de Seran venait en redingote bourgeoise à nos manœuvres, pour les apprendre : au fond, ce prétendu militaire consommé sentait son ignorance. On s'amusa à le prendre dans les ficelles aux files d'encadrement: il se tint depuis ce temps-là aux ailes. Son collègue Polignar valait mieux: M. de Seran était tracassier. Je volais de ganache en panache.