‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 126 sur 196 · CHAPITRE VIII — JUIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII — JUIN

Le comte de Uohan-Chabot, depuis appelé prince de Léon, colonel i-entilhumme de M. le duc de Berry, épousa, le 19 mai. Mlle de Gontaut, fille de la vicomtesse de Gontaut-Saint-Blancard, dame de Mme la duchesse de Berry (1). Léontine de Rohan-Chabot se maria à la même messe au marquis de Lambertye. Elle n'était point régulièrement jolie, mais elle avait beaucoup d'agrément dans la physionomie ; elle était fort spirituelle. Son mari, M. de Lambertye, avait été longtemps écuyer de l'empereur Napoléon, et avait fait en cette qualité la campagne de Russie. C'était un brave et honnête garçon.

Il y eut le soir des proverbes à l'hôtel de Gontaut, joués par les acteurs du Vaudeville. La duchesse de Rohan, la vicomtesse de Gontaut en avaient fait les frais en commun. La comtesse de La Vieuville, mère de M. de Lambertye, donna un concert où figurèrent les grands talents de Paris. Mes parents donnèrent un grand bal; tout le monde s'obstina à l'appeler fête, grâce à la beauté de notre maison. Il y avait six cents personnes; M. le duc et Mme la duchesse de Berry y assistèrent. On dansa dans le grand salon. Le souper dans la belle salle à manger à colonnes, bâtie par le prince de Soubise pour Louis X'V, fut magnifique. Il y avait à table quatre-vingts femmes, dont beaucoup de jolies; la musique d'un régiment de la garde, placée dans la galerie supérieure, joua pendant le festin. Cette soirée eut du succès.

Le 3 juin, il y eut une émeute de trois mille personnes à Château-Thierry; on pilla des bateaux de grains. Un bataillon de la garde y avait été envoyé de Soissons. Il commença par tirer en l'air; cela encouragea les mutins, au lieu de les apaiser. A la seconde décharge, il y eut quatre morts et vingt blessés. Trente housards de mon régiment, commandés par le lieutenant Christiani, et placés de l'autre côté de la ville, parvinrent à chasser un gros attroupement en chargeant. Ce détachement fut complimenté par le ministre de la guerre pour son énergie. La cavalerie est bien plus propre que l'infanterie à dissiper les émeutes; elle fait moins de mal et plus

(1) La vicomtesse de Gontaut fut nommée duchesse par Chai'les X et gouvernante des Enfants de France.

de besogne; les coups de sabre, dont la plupart portent à plat, sont moins dangereux que les balles.

Le 7 juin, vingt-six housards du Bas-Rhin, commandés par le lieutenant Dupleix, furent obligés de charger à Montargis; ils dissipèrent un fort rassemblement. Les paysans, animés, jetaient des sacs de verre sous les pieds des chevaux. Vingtcinq personnes furent mises en jugement; la cour prévôtale en condamna quatorze, et parmi elles quatre hommes et une femme à la peine de mort; on les exécuta à Montargis, moins la femme. Elle se déclara grosse de deux mois, et elle fut transférée à Orléans; les neuf autres furent envoyés aux travaux forcés pour plus ou moins de temps. Par ces extraits de ce qui se passa dans les départements de l'Aisne, de l'Eure, d'Eure-et-Loir, de l'Oise, de la Seine, de la Seine-Inférieure, de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne^ où mon régiment fournit des détachements, on peut juger des embarras du gouvernement en France, à cette époque, à cause de cette disette.

Juillet. — Au commencement de juillet, le prix du blé diminua d'une manière sensible; le pain était au prix moyen de 25 à 30 centimes la livre dans les neuf départements; il s'était vendu à Breteuil 55 centimes.

La société de Chartres était très ultra. J'évitais, en garnison, de parler politique; malgré mon silence (on me savait abonné au Constitutionnel), on ne se fiait point à moi.

M. de Blic, ex-chevau-léger, m'exprima son chagrin de voir les* chirurgiens du régiment aller dans la société parce qu'ils n'étaient pas gentilshommes et qu'on ne pouvait pas supposer qu'ils le fussent. Je le rembarrai poliment.

Je donnai un bal. le 24 juillet. J'avais orné la sallo de pièces de drap rouge du magasin, de fleurs de lis de papier d'or faites en un instant avec l'emporte-pièce des bonnets de police. Vingt-cinq housards avaient été chercher des fleurs et du vert à la campagne. Les officiers, mettant de l'amour-propre au succès du bal de leur colonel, en firent les honneurs avec politesse, servant les dames au souper.

J'observai de danser alternativement avec une dame de la

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