CHAPITRE PREMIER — 1808 fl
« Je vous prie d'agréer l'assurance de ma parfaite considét ration.
« Sigîié : Duaoc.
- Bayonnp, lo 27 mai 1808. »
M. Bouvier- Dumolard, depuis préfet, alors à Bayonne comme auditeur, me raconta f^ue mon père avait fait, par son esprit, le chaiine du salon de Marac. il avait le privilège de tout dire à IKnipereur. Sa Majesté aimait à causer avec lui, se plaisait parfois à le taquiner. Un jour, il lui dit : t Castellane, vous êtes un pacha ici; les préfets, une fois à cent lieues de la capitale, ont plus de pouvoir que moi. — Oui, Sire, les préfets font payer les impôts, vous fournissent des hommes pour faire la guerre, pendant qu'ils maintiennent la paix dans l'intérieur; en un mot, les préfets sont les cuisiniers de la gloire : ils apprêtent les plats, vos généraux les mangent. »
Mon père m'avait souvent raconté qu'on pouvait tout dire à l'Empereur, surtout en tête-à-tête. Il écoutait et laissait parler, ce qui n'arrive pas à tous les souverains.
Lors du départ de Charles IV pour Gompiègne, l'Empereur prescrivit au préfet de le haranguer à sa sortie de la ville. Mon père, fort emharrassé pour féliciter un roi venant d'être détrôné, lui dit l'équivalent de : « Je vous souhaite un bon voyage. » Charles IV le remercia, le priant de dire à l'Empereur qu'il serait toujours son sincère ami et son fidèle allié.
Juillet. — Parti de Bayonne le 4 juillet, à franc étrier, je me croisai le 5, à Vitoria, avec l'ex grand-duc de Berg, devenu S. M. Joachim, roi de Naples. Je rejoignis le même jour à Miranda, sur l'Ebre, la division Mouton; elle arriva le 8 à Burgos, où nous vîmes le maréchal Bessières, commandant notre corps d'armée. Nous nous arrêtâmes, le 10 juillet, à la Cenada del Caniino, mauvais gîte, le 11 à Villadrigo, le 12 à Falencia, jolie petite ville occupée par la division du général Lasalle, qui nous reçut fort bien. Nous fûmes le 13àAmpudia. Nous quittâmes cette ville le 14 juillet à deux heures du matin; à sept heures nous étions en présence des Espagnols.
Nous ne les croyions pas si près; ils étaient sur les hauteurs, en avant de Médina del Rio-Seco.
Notre corps d'armée ne comptait pas douze mille hommes; l'ennemi en avait au moins quarante mille, commandés par Black. La division Merle attaqua le mamelon; le général Lasalle fit une belle charge à la tête des 10« et 22» de chasseurs. Le colonel Piéton, du 22% y fut tué: le chef d'escadron Vinot, du même régiment, fut blessé. Notre division eut ordre de se porter à droite du mamelon pour le tourner. Sa force ne montait pas à trois mille hommes; elle était composée du 4* léger et du lo* de ligne, qui formaient la brigade du général Ueynaud; la seconde brigade n'avait pas rejoint. Les fusiliers de la garde furent mis sous les ordres du général Mouton et placés en arrière; ils nont pas donné. Une compagnie de voltigeurs du 4' léger, s'étant trop avancée en tirailleurs, fut sabrée presque en entier par les carabiniers espagnols. Le maréchal Bessières arrivait en ce moment devant notre division; son indécision nous frappa. Le général Lasalle revenait de sa charge sur la gauche, son sabre dégouttant de sang : la position de nos voltigeurs exigeait une résolution prompte. Le général Mouton la demandait. Le général Lasalle dit au maréchal Bessières : * Il faut charger. » Sans attendre sa réponse, il se mit à la tête d'un escadron de dragons, de Polonais de la garde et de cinquante gendarmes d'élite qui se trouvaient à portée et avec lesquels il culbuta les carabiniers et gardes du corps espagnol. J'étais de cette charge avec le général Mouton; nous dégageâmes nos voltigeurs. J'en vis un s'acharnant à coups de briquet sur un carabinier. Je lui demandai le pourquoi; il me répondit : « Je venge mon frère tué. »
Une fusillade très vive s'engagea à notre retour. Le 4* léger, commandé par le brave colonel Corsin, se couvrit de gloire. Dix mille Espagnols, retranchés jusqu'à la ceinture, nous étaient opposés. La division était en colonne serrée: le bataillon de tête .«souffrant beaucoup, le général Mouton m'envoya donner l'ordre au 2* bataillon de se déployer à la droite du premier. A mesure qu'un guide se portait sur la ligne, une