CHAPITRE PREMIP:R
balle l'atteignait. Le général Mouton se plaça à la môme hauteur qu'eux, leur criant avec calme : « Comme à l'exercice, mes amis, le guide de gauche, remplacez le guide de droite. » Ce dernier fut tué, le cheval du général blessé; il dit alors avec sang-froid : « Le serre-file du premier peloton. » Ce bataillon se déploya non sans perte. Il y eut un moment de flottement. « Souvenez-vous (jue vous êtes du A* léger! » s'écria avec force le général Mouton. Ces paroles firent grand effet sur le régiment. Les soldats, fort incommodés de la fusillade, se mirent à hurler : < En avant, en avant! à la baïonnette! » Un tambour, ayant à peine quinze ans, se porta vingt pas en avant de l'intervalle de deux bataillons, en battant la charge. Uien ne put arrêter le 4" léger, la déroute des Espagnols fut complète. Nous nous emparâmes de leurs retranchements, où les morts étaient entassés, grâce au feu bien dirigé de ce régiment; un grand nombre d'Espagnols étaient encore vêtus en paysans.
Nous parvînmes à la hauteur dominant Médina del Rio-Seco; deux pièces de canon placées à notre droite firent bientôt prendre au galop le parti de la retraite à la cavalerie espagnole, qui était en bataille dans la plaine. Nous descendîmes en bon ordre la montagne presque à pic; j'étais resté seul à cheval, mon pantalon charivari était couvert de sang. Dans la chaleur de l'action, on n'éprouve pas toujours de douleurs d'une blessure; je craignais, en descendant de cheval, de ne pouvoir remonter, et je tenais à finir l'action.
Quelques compagnies du 4* léger et du 45* de ligne, détachées en tirailleurs, poursuivirent vigoureusement les Espagnols. Beaucoup s'étaient réfugiés dans de grands tas de paille; nos soldats lardaient ces malheureux à coups de baïonnclte et les forçaient d'en sortir, puis tiraient ensuite dessus comme sur des lièvres. J'ai vu un de ces Espagnols sauter trois murs et n'être atteint que par le vingtième coup de fusil. Nos soldats ne voulaient pas faire de prisonniers, disant : « Ce sont des brigands, ils nous tuent lorsque nous marchons isolément. »
Nous arrivâmes sous les murs de la ville. Elle fut attaquée
à la gauche par la division Merle; le général Mouton m'ordonna de prendre le commandement d'un escadron provisoire de carabiniers et de cuirassiers attaché à sa division , qui n'avait que deux sous-lieutenants, puis d'entrer de vive force par la droite. Il me recommanda, quand je serais établi dans la ville, de me faire panser.
Je me hasardai à secouer ma jambe; le sang était sec. et ma blessure se bornait à une contusion : la balle, avant de m'arriver, avait probablement tué quelque soldat d'infanterie tombé sur mon pantalon. Je répondis au général que je n'étais pas blessé, et je partis. Parvenus dans la ville, nous vîmes sur un balcon des hommes et des femmes qui nous regardaient; nous leur demandâmes à boire. Nous étions sur la place vers les trois heures de l'après-midi. Un capitaine de grenadiers du 15' de ligne débouchait en même temps avec sa compagnie par une autre rue; il m'apporta des cerises qui me firent grand plaisir : je n'avais pas mangé depuis la veille. Je marquai le logement de mon général dans une des maisons de meilleure apparence. On ne voulait pas ouvrir; les sapeurs du IS"' brisèrent les portes, j'y plaçai une garde; elle préserva du sac les habitants. La ville était au pillage, on entendait de tous côtés le bruit des coups de feu faisant sauter les serrures. Une mère, avec son enfant dans les bras, venant pour ouvrir sa porte, fut tuée par la balle d'un fusil appuyé par un soldat contre le trou de la serrure, manière expéditive employée habituellement pour les forcer, dans les villes prises d'assaut. Dans un couvent, à l'entrée de Médina, deux femmes armées de carabines furent tuées pendant qu'elles tiraient sur nos troupes. On ne voyait que chevaux et hommes morts ou mourants. Un capitaine me proposa de manger un morceau dans la maison marquée pour le général de brigade Reynaud ; l'habitant, venant nous ouvrir, fut accosté par un soldat de dix-huit ans qui se mit à le fouiller; je me fAchai contre lui. Ce jeune conscrit me répondit tranquillement : « Je voyais s'il n'avait pas de montre. » Allant annoncer au général Mouton que nous étions maîtres de la ville, et suivi seulement d'un maréchal des logis de