CHAPITRE Vin. — AVRIL
Les housards du Bas-Rhin ea partirent le 16, avec cinq cent trente-neuf hommes, quatre cent cinquante-deux chevaux; habitants et autorités nous accordèrent de l'encens pour notre bonne discipline, et les regrets d'usage.
Le régiment arriva le 30 avril à Pontivy, ville de trois mille quatre cents âmes.
Mon père ayant voté à la Chambre des pairs, dans la loi de recrutement, pour borner l'avancement à l'ancienneté au grade de capitaine, le maréchal Saint-Cyr, ministre de la guerre, en conçut du ressentiment, et il me gratifia, en conséquence, de cette garnison de basse Bretagne où une diligence eût été curiosité. Les casernes pour sept cent quatrevingts hommes et cinq cent soixante chevaux étaient superbes. L'Empereur, voulant faire de Pontivy la capitale de la Bretagne, lui avait donné le nom de Napoléonville; il y dépensa plusieurs millions. Les rues sont tracées en attendant les maisons. La prison est achevée, la préfecture presque terminée, la promenade à moitié, le tribunal ébauché. Par malheur pour nous, on pouvait loger au quartier.
Mes officiers étaient peu émerveillés de notre nouveau séjour. Un d'eux, détaché à la dernière étape, me raconta que les paysans mangeaient la soupe dans une table au milieu de laquelle était un grand trou communiquant par des canaux à d'autres cavités. Chacun avalait ainsi sa portion; cela empêchait de distinguer le plus gourmand.
Le Morbihan est comparable à la Vieille-Castille : dans les villages, hommes, femmes, enfants, bestiaux, logent ensemble ; la grande majorité des habitants est vêtue de toile; ils ont de longs cheveux. Lors des mariages dans les campagnes et à L différentes époques, les tailleurs jouent, au milieu des places, " des tragédies en bas breton ayant pour sujet les vies des saints. J'en vis une à Pontivy, intitulée : Saint Alexis. La règle des vingt-quatre heures n'y était pas observée ; pendant
tles deux heures que durait la pièce, il se passait près de trente-cinq ans. Dans ces tragédies, les paysans déclament en se promenant continuellement, tournant alternativement le Li dos, et marchant vers les spectateurs. Ils prennent des cos- I' T. I. 23
tûmes d'anges, de pages, de saints, d'évêques. Les hommes jouent les rôles des femmes. Ils vont à réglise, les curés les reçoivent à la porte, leur donnent la droite, les placent près de l'autel, à la messe qui a lieu avant la représentation.
Les tailleurs sont chargés par les familles de faire des propositions, de discuter les conditions des mariages. Les tailleurs sont assez recherchés des filles pour cette raison.
Juin.— L'Empereur avait dépensé sur le Blavet 2, 900,000 fr., pour le rendre navigable de Pontivy à Lorient; on y met maintenant 28,000 francs par an. Cela sera long à terminer; il y a cependant peu à faire. Dans une course que je fis à Lorient avec Mme de Castellane, je trouvai pour garde, à la première écluse, un matelot parisien qui avait été à la recherche de M. de La Peyrouse. Il était de l'expédition de MM. de Laborde qui furent enlevés par les sauvages; il était en observation sans avoir pu les secourir.
La légion de l'Orne, en garnison à Lorient, était commandée par un émigré de cinquante ans, le vicomte Siochan de Kersabiec, ancien sous-ofTicier dans les housards autrichiens. Un panache de plusieurs plumes surmonté d'une aigrette, ressemblant à ceux des dais aux processions, ornait son shako.
Voici sa carte de visite : « Le vicomte de Kersabiec, mestre de camp de cavalerie, colonel d'infanterie, commandant la légion de l'Orne. »
A une lieue d'Auray, petit port, est l'abbaye de Sainte-Anne, célèbre par ses pèlerinages; on y accourt de toute la Bretagne.
Je vis un pèlerin qui s'y rendait avec un sabot pesant trente livres à un pied; l'autre était nu. Il en passe chaque année par cette ville trente mille de tout sexe, de tout âge, qui viennent du Finistère et des Côtes-du-Nord. Un d'eux avait fait vœu d'aller de Morlaix à Sainte-Anne en faisant trois pas en avant, deux en arrière. Chaque année on en ramasse expirant sur les routes; ils font jusqu'à vingt-cinq lieues par jour. En basse Bretagne, on a passé de la féodalité la plus reculée comme la plus crasseuse au règne de Bonaparte.
\ Pontivy, nous nous ingéniâmes pour nous amuser; je fis danser chez moi une fois la semaine. Mes officiers jouèrent la