‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 135 sur 196 · CHAPITRE VIII. — JUILLET · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII. — JUILLET

comédie; nous n'avions pas grand monde à nos réunions, et elles ne pouvaient pas être trop fréquentes, car il fallait laisser aux belles dames le temps de laver leur robe du dimanche. Nos distractions étaient rares ; aussi la mise à l'eau d'un bateau sur le Blavet fut un grand événement. Les officiers s'en firent les matelots. Le typhus désolait l'arrondissement de Pontivy; les housards n'en furent pas atteints.

J'accompagnai jusqu'à Nantes ma femme, qui retournait en Auvergne auprès de mes parents. Nous fûmes bien reçus à Nantes par3L le comte de Brosses, préfet aimable et spirituel. M. Walsh, directeur des postes, homme agréable, toujours prêt à amuser la société, brochant au besoin proverbes et couplets, nous accompagna dans nos excursions autour de Nantes.

Le 11 juillet, ma femme s'en fut à Clermont, moi à Pontivy. En passant à Locminé (Morbihan), j'eus la curiosité de juger par moi-même de la véracité des histoires de fous enchaînés dans l'église pour les guérir. Je demandai en arrivant, à la maîtresse de la poste, s'il y en avait en ce moment. Elle me répondit comme à une chose simple : « Je n'en suis pas bien sûre, pour le moment je le crois; on en amène de fort loin pour les guérir. » Elle offrit de me mener à l'église. La femme du sacristain, d'une figure douce, assez propre pour une basse Bretonne, prit les clefs et nous conduisit en chantant les bienfaits de saint Columban envers les fous. Nous traversâmes la fort modeste église; on nous montra la porte d'un cachot honoré du nom de chapelle, destiné aux hommes et séparé de celui des femmes par une cloison qui ne montait pas jusqu'au plafond. Là, sur la paille, gisait une malheureuse de soixantedix ans, les mains enchaînées. Des chaînes trop courtes pour permettre à cette pauvre femme de se lever étaient fixées au mur; elle n'avait pour nourriture que ce que lui apportait sa fille, aussi dans la misère. J'offris une pièce de monnaie à la pauvre folle; elle la refusa, nous priant de la laisser tranquille et s"informant de l'époque de sa sortie. On lui répondit que, le lendemain, les huit jours obligatoires pour sa guérison seraient écoulés. Je scandalisai la maîtresse de poste et la

femme du sacristain en trouvant ce traitement inhumain. Il faut leur rendre justice, il n'y a pas dureté de leur part, mais profonde conviction du bien qui doit en résulter pour ces infortunés. La femme du sacristain me raconta que son mari mettait aussi des fers aux pieds aux méchants. Je quittai ce spectacle d'horreur, étonné qu'une pareille chose existât au dix-neuvième siècle, en pays civilisé. On en parla au marquis de Guer, préfet du Morbihan, Breton fort borné. Sa seule réponse fut : « Cela s'est passé de tout temps. » Un mois après ma visite, l'ayant écrit à Paris à mes amis, une défense positive d'enchaîner les fous arriva du ministère à Locminé. Le maire fit remettre la clef de la prétendue chapelle au brigadier de gendarmerie, afin de n'avoir pas devant Dieu la responsabilité de s'opposer lui-même à un moyen donné par le Tout-Puissant pour guérir des infortunés. Le sous-préfet, qui était venu s'assurer de l'exécution de l'ordre, dînait chez lui; il parla de ce traitement comme d'une cruauté. La femme du maire se leva de table, disant qu'elle ne pouvait supporter un pareil blasphème.

Il y avait, au village de Stival, une chapelle renommée pour guérir les sourds. On mettait le patient sous une cloche miraculeuse dont les sons lui rendaient l'ouïe, après toutefois qu'il avait payé à la fabrique une indemnité convenable.

Un sieur Lemay, prêtre, s'intitulant doyen, recteur de (juern, prétendait que ni le Roi, ni le Pape, ni l'ancien gouyernement n'avaient eu le droit de faire des Concordats, et que la véritable Église se composait des évêques encore en Angleterre. Il parcourait le Morbihan en chantant la messe dans les chambres; le peuple y accourait. Dans ses sermons, il assurait que les autres prêtres étaient des intrus, et que ceux qui recevaient d'eux les sacrements seraient damnés: en conséquence, il rebaptisait, remariait : on appelait cela « la Petite Église ».

Le 2 août, je fus à Nicodème, village à trois lieues de Pontivy, où il y a un pardon. Les paysans offrent de jeunes bestiaux auj saint. Le cui^é les donne, à titre de récompense, à nourrir pour rien à ceux de ses paroissiens qui se condui-

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