CHAPITRE Vin. — AOIT
sent le mieux. Us gardent ces bestiaux jusqu'à l'époque où il> sont assez grands pour être vendus un bon prix, au profit de la fabrique. Nous arrivâmes à l'église au moment des vêpres; elle était ornée de petits bœufs en bois avec des bandelettes au cou. Soixante royalistes formaient la haie; ils s'intitulent ainsi, et non gardes nationaux. Ils étaient dans le costume du pays, avec les longs cheveux, la longue veste, le gilet de laine blanche, le large chapeau rond, une cocarde, un ceinturon, des fusils anglais à grande baïonnette. Un ancien soldat de rex-42« de ligne qui avait fait la guerre en Espagne les commandait en français; ils exécutaient à peu près le maniement des armes.
Je montai au haut du clocher pour voir la procession qui suit les vêpres. La marche était ouverte par trois paysans ayant chacun deux petites cloches. Venaient ensuite saint Cornély et saint Nicodème sur des brancards, puis trois croix et deux drapeaux. Un paysan, qui parlait un peu français, fut scandalisé de mon observation que, dans mon pays, on ne promenait pas les saints sur des brancards. La procession rentre dans l'église, au moment où part un artifice au haut d'un arbre qui fait sauter un pavillon blanc. Quand ce papier commence à se détacher, les paysans se battent vigoureusement à coups de poing pour en avoir de petits morceaux. La gendarmerie ne peut venir à bout de les séparer. J'ai vu un de ces paysans, le visage en sang, avec un œil poché, tout fier d'avoir à sa boutonnière un de ces petits morceaux de papier.
Il y avait fréquemment des réunions de six cents à mille hommes armés dans l'arrondissement de Pontivy. On savait que quatre pièces de canon étaient enfouies aux environs de Gouren, et qu'il y avait des dépôts de poudre.
On répandait parmi les paysans le bruit que Louis XVIII avait cessé de régner depuis un mois, que Monsieur était sur le trône, que tout allait changer. Les chefs de ces rassemblements, réunis sans l'autorisation des autorités civiles et militaires, prétendaient qu'ils étaient non pas garde nationale, mais armée royaliste. Dix-sept mille paysans du Morbihan,
parmi eux de très mauvais sujets, même des gens repris de justice, avaient de bons fusils; ils étaient superstitieux, crédules, confiants en leurs chefs, qui pouvaient au nom de Dieu et du Roi les mettre en révolte ouverte contre le Roi, s'ils le voulaient. Ce peuple, tout à fait un peuple à part, est reculé de plusieurs siècles pour la civilisation.
Le comte Coutard. lieutenant général commandant la division, vint à Pontivy s'entendre sur la situation du pays, qui inquiétait le gouvernement, avec le comte de Chazelles, nouveau préfet du Morbihan, magistrat intelligent. Les contributions se payaient mal dans le canton de Faouët, pays très pauvre, où les housards en garnisaires couchaient dehors, pour éviter la gale; les habitants l'ont en permanence.
Un housard frappa un capitaine de garde nationale rurale (grade difficile à juger à son costume), qui était un mauvais gueux, fréquentant les cabarets. « Il était ivre lors de l'événement >>. dit le housard, bon sujet, n'ayant jamais été puni. Je fis mettre ce soldat au cachot : il répondit pour toute chose : « Informez-vous, mon colonel, dans toute la ville, si ce monsieur-là n'est pas un gueux de la plus mauvaise réputation : il nous a insultés. » Le soi-disant chef de royalistes ne souffla mot. Plusieurs de ces mauvais sujets tenaient des propos déplacés sur notre régiment, disant qu'il fallait enfoncer les portes de nos écuries à coups de hache, couper les jarrets de nos chevaux. Des exagérés dans un autre sens excitaient les housards contre eux; chaque querelle de cabaret était traitée (l'affaire d'opinion. M. le comte d'Artois, auprès duquel les ultras dénaturèrent cet événement, me sut mauvais 2:ré de mes efforts pour maintenir la tranquillité du pays. Cent shakos anglais furent saisis à Gouren : les chefs royalistes promirent au général Coutard de lui remettre les canons. Je ne sais s'il les a obtenus. J'eus beaucoup de compliments de ce lieutenant général. Je l'hébergeai; mes officiers jouèrent la comédie devant lui.
Le maréchal de camp vicomte de Saint-Simon nous arriva à la fin d'août, comme inspecteur adjoint. On entendait, dans la chambre d'auberge qu'il habitait, et qui n'était séparée de