CHAPITRE VIII. — DÉCEMBRE
en leur laissant toute liberté de me calomnier; cela violait les règles de la discipline. Je priai l'inspecteur de faire venir chez lui les capitaines séparément, de les questionner; il reconnut que les accusations de ces officiers étaient absurdes. Le général Gérard, en partant, donna un ordre de satisfaction sur l'instruction, la discipline du régiment; il oublia de parler du colonel, qui y était pour quelque chose cependant.
Je partis de Pontivy le 18, avec un congé de quatre mois, et j'arrivai à Paris le 21 octobre.
Le 2 décembre, ma femme accoucha d'une fille, qui fut nommée Ruth-Charlotte-Sophie.
Les ministres étaient fort mal entre eux; M. Decazes demanda avec instance à M. de Richelieu le ministère de l'intérieur, lui disant qu'il ne pouvait pas s'en passer, sa chère amie (sa femme) pleurant toutes les nuits d'être à la police; qu'il fallait absolument qu'il arrangeât cela. M. de Richelieu y consentit; il fut proposé à M. Laine d'être garde des sceaux à la place de M. Pasquier; M. Laine lui répondit : « Je veux être avocat à Bordeaux, ou ministre de l'intérieur. » M. de Richelieu lui répliqua : « Vous resterez; nous ne quitterons le ministère qu'ensemble. » M. Decazes continua à convoiter le ministère de l'intérieur; affichant la nécessité de la suppression de celui de la police, il s'allia avec le maréchal Gouvion-Saint-Cyr et M. Pasquier aux indépendants. M. Roy, nouvellement nommé ministre des finances, au refus de M. Louis, resta neutre. MM. de Richelieu, Laine et Mole, formant l'autre partie du ministère, eurent le dessus et une énorme majorité à la Chambre des pairs : chose remarquable, M. Decazes étant le favori.
On parlait depuis huit jours du renvoi tantôt d'une partie du ministère, tantôt de l'autre, lorsque, le 23 décembre, à un conseil tenu devant le Roi, M. de Richelieu dit à M. Decazes qu'il avait eu souvent à rougir au congrès de ses mesures et de sa manière de gouverner; à quoi M. Decazes lui répliqua ; f C'est que vous êtes plus Russe que Français. » Là-dessus les ministres donnèrent leur démission. Le Roi l'accepta, sauf celle de M. de Richelieu, qu'il chargea décomposer un minis-
tère, ajoutant : « Si vous ne le faites pas, M. de Talleyrand en sera chargé. »
Le 24, M. de Richelieu offrit à M. Cuvier le ministère de l'intérieur, à M. Siméon les sceaux, à M. de Villèle la marine, à M. Mollien les finances, au général Lauriston la guerre; à l'exception de ce dernier, tous refusèrent.
Le 25, M. de Richelieu, fort embarrassé, ne se décidait à rien; pendant ce temps-là, M. Decazes voyait le Roi continuellement; M. de Sainte-Aulaire, son beau-père, écrivit ce soir-là à la duchesse de Dino, en lui demandant un rendez-vous pour onze heures. Il vint l'avertir, le lendemain 26, que le Roi pourrait bien faire demander à M. de Talleyrand un ministère, et qu'il eût en conséquence à en tenir un tout prêt. M. Decazes ne voulait pas entrer avec lui; mais, par haine pour M. de Richelieu, il souhaitait que M. de Talleyrand fût premier ministre. En quoi il était fort aidé par le duc de la Châtre, premier gentilhomme de la chambre, ancien favori avec lequel le Roi causait depuis quelques jours. Mme de Dino descendit de suite chez son oncle pour composer ce ministère.
Le prince de Talleyrand comptait mettre le général Drouot à la guerre, malgré la répugnance qu'avait le Roi à le nommer. Le duc de Talleyrand, son frère, arriva à minuit annoncer que M. de Richelieu ne savait où donner de la tète, qu'il sentait qu'il exposait sa réputation par son irrésolution, qu'il était au moment de tout abandonner et d'aller dire au Roi que le prince de Talleyrand lui paraissait le seul remède.
Le duc de Talleyrand était très bien informé ; il avait obtenu les faveurs de Mme de G..., maîtresse de M. de Richelieu, qui le préférait et l'instruisait de tout.
M. Decazes ne cessait de voir le Roi. Le prince de Talleyrand se nourrissait de l'espoir d'arriver; s'il n'y parvint pas, ce ne fut pas faute d'en avoir envie ; il se démenait tant et plus.
Le dimanche 27. le Roi parla 'Comme à l'ordinaire aux ministres dans son cabinet, une fois à chacun, deux à M. Decazes, suivant l'usage, bas à M. de Talleyrand; ce qui fut
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remarqué. Le bruit courait, à cinq heures après midi, que ie Roi avait écrit au prince de Talleyrand de faire un ministère.
M. de Richelieu poussa la niaiserie, dans son embarras pour en former un, jusqu'à faire venir ce jour-là M. Decazes chez lui, afin de le prier de s'en charger. Il lui dit : « Si je n'étais pas dans mon lit, je me jetterais à vos pieds pour cela. »
M. Roy refusa noblement le ministère de la marine à M. Decazes; celui-ci lui donna pour raison de lui ôter les finances, que M. Louiss'attendait à les avoir depuis quinze jours.
M. Roy répliqua : « Je ne suis pas un coureur de ministères. ,1'ai accepté les finances, car j'ai étudié cette partie, je ne suis nullement préparé à diriger les flottes. Dans ce cas-là, il faut mettre M. Tripier (avocat) à la guerre. » M. Decazes lui riposta : « Vous avez raison, vous y seriez déplacé. » M. Roy reprit : « Je trouve alors étonnante votre hardiesse de me le proposer; mon avis était d'ailleurs que tous les ministres devaient s'en aller ensemble. » On ofi'rit la pairie à M. Roy; il répondit ]: c Je serais très heureux de l'obtenir dans une autre circonstance, je fais trop de cas de la pairie pour croire l'avoir méritée dans un ministère de vingt-cinq jours; en conséquence je la refuse, n'en voulant pas comme prix de ma place. »
M. Roy, avocat distingué, avait fait honnêtement, par de sages combinaisons, une très grosse fortune; il se conduisit en cette circonstance avec un grand désintéressement.
Dans la soirée, M. Laine porta au Roi à signer la formation du ministère dont M. de Richelieu était enfin accouché; le Roi s'y refusa, en le chargeant d'annoncer à iM. de Richelieu qu'il avait l'intention d'aller le voir quand il serait mieux. Si ce président du conseil n'avait pas eu déjà sa réputation d'incapacité, il l'aurait acquise dans cette circonstance en n'ayant pas su faire sur-le-champ un ministère. M. Decazes, favori du Roi, et qui continuait à voir celui-ci sans cesse, devait l'emporter sur M. de Richelieu, intempestivement souffrant de coliques hépatiques.
Le 28 décembre fut le sixième et dernier jour de Tinterministère. M. Decazes eut un loni; entretien avec M. le duc
d'Angoulême; ce prince supplia le Roi de le conserver. 11 se réjouissait niaisement, le soir, du maintien du maréchal Gouvion-Saint-Cyr, condition sine quel non du favori, avec l'engagement de ne pas toucher à la garde. Monsieur, Mme la duchesse d'Angoulême, M. le duc de Berry en étaient désespérés.
Le ministère arrivant à la tête des indépendants inspirait des craintes; on avait peur de voir la démocratie faire des progrès. Avec le peu de goût qui existe en France pour les Bourbons, cela pourrait bien finir par un changement de dynastie.
Il n'était pas question, dans cette ordonnance, du baron Pasquier, ex-garde des sceaux; lui aussi avait refusé un petit ministère des arts qu'on voulait lui fabriquer. Le maréchal Saint-Cyr, le grand désorganisateur, restait à la guerre. Le Roi était très satisfait : il conservait son favori.