CHAPITRE PREMIER
carabiniers, je rencontrai un chasseur de Navarre; je m'arrêtai à quatre pas de lui, en lui criant de mettre bas les armes. Pour toute réponse, il éleva son arme et me mit en joue ; le maréchal des logis, s'apercevant heureusement à temps de ce mouvement, lui passa son sabre au travers du corps.
Nous prîmes, le 15 juillet, séjour à Médina del Uio-Seco. Ce fut une faute de notre général en chef; nous devions poursuivre les Espagnols, l'épée dans les reins. A la guerre tout dépend d'en imposer à son ennemi, et dès qu'on a gagné ce point, on ne doit pas lui laisser reprendre cœur.
M. le maréchal Bessières ne savait pas l'ennemi aussi près; il avait fait peu de dispositions, il n'a pas donné d'ordres pendant la bataille, chaque division a agi d'après l'impulsion de son chef. Le A' régiment d'infanterie légère a eu quatre cents hommes hors de combat (le tiers des présents); le 15« de ligne, placé en colonne serrée derrière ce régiment, n'en a
pas eu cent.
Le général Lasalle avait avec lui sa femme et sa petite fille. Mme Lasalle a été dans une position affreuse pendant la bataille; on a rapporté au village où elle était restée le colonel Piéton tué, deux chefs descadrons du même corps dangereusement blessés. Elle les avait vus partir à coté de son mari pour aller à l'ennemi. Emmener sa femme à la guerre est un véritable tort. Les rues étaient pleines de cadavres; on ne pouvait, le soir, faire un pas sans tomber sur des chevaux ou des hommes morts.
Cinq cuirassiers mis en sauvegarde dans le logement du chef d'état-major Forestier n'ont pas respecté l'hôtesse. Une femme nous racontait qu'elle avait eu à se plaindre de quarante soldats; ils étaient chargés de butin. Le sac d'une ville est chose horrible.
Nous quittâmes, le 16 juillet à trois heures du matin, Médina del Rio-Seco; à six, nous étions à Villa Bragina. Notre route fut jalonnée par les diiîérents objets pillés par nos soldats. La plupart leur étaient inutiles, ils les jetaient, fatigués
de les, porter.
A six heures du soir, nous nous remîmes en route pour
Villa Frescos, mauvais village; nous le laissâmes, le 17, pour nous rendre à Villalpando. Le 19, nous levâmes le camp à trois heures du matin et nous arrivâmes, après six heures de marche, à Benavente; il y était resté quelques habitants. Dans la nuit, des soldats s'introduisirent chez le général Mouton pour piller; il fut étonné, en se réveillant en sursaut, de voir une illumination de chandelles dans sa chambre; il fit chasser les camarades à grands coups de plat de sabre.
Le 26 nous étions à Léon. La majeure partie des habitants des villes ne s'en allait pas à cette époque, à notre approche; une grande quantité de fusils furent brisés sur la place. Léon est une jolie ville. Les distributions de vivres de bonne qualité s'y firent en règle; il fut donc possible de faire observer une discipline sévère. Le maréchal Bessières prit possession d'une place de chanoine, au nom du roi Joseph.
Un bataillon d'un régiment de Paris rejoignit la division.
Mon père m'écrivit de Bayonne qu'il avait appris de l'Empereur que nous étions en seconde ligne à Rio-Seco; cela outra avec raison le général Mouton contre le maréchal Bessières, qui, on ne sait pourquoi, avait placé une pareille fausseté dans son rapport. Sans notre division, la bataille était perdue. Certes, comme la tête du maréchal avait déménagé, lui, n'aurait pas rétabli les affaires. Le général Mouton s'en plaignit vivement au maréchal Bessières; ce dernier lui répondit : « Je ferai ouvrir vos lettres. » Singulière manière de lui donner satisfaction!
Nous prhnes, le 31 juillet, position à Puerto de Obija; à cinq lieues de pays de Léon, deux d'Astorga, nous entendîmes le 1" août, à Astorga, le canon de réjouissance de la bataille de Baylen.
Août. — Un courrier apporta au maréchal Bessières la nouvelle de l'évacuation de Madrid par le roi Joseph. Dans le conseil de guerre tenu dans cette capitale après la défaite du général Dupont, le général Grouchy énonça seul l'avis de rester.
Nous ffmcs un mouvement de retraite au lieu d'attaquer Astorga. Partis de Puerto de Obija à huit heures du soir, nous
CHAIMTRK PREMIER - 1808. «T
arrivAmcs le 2 août, à midi, à Valencia de Don Juan; nous y trouvâmes un i)Ont d'une seule planche sur lequel l'infanterie (lut, la nuit, défiler homme par homme. La cavalerie passa
dans l'eau.
Nous séjournâmes à Palencia les 7, 8 et 9 août, afin de ne pas arriver à Ihir^-os avant l'armée de Madrid. Nous allâmes le 10 à Villadrigo, le il à Ccnada del Camino; les distrihutions de vivres se firent en règle pendant cette marche.
Nous étions, le 12, à Burgos; cette ville avait été pillée en partie par l'armée de Madrid, qui revenait hien mal en ordre. Le roi Joseph nous passa en revue. Le 15 août, nous fîmes l'exercice à feu pour la fôte de l'Empereur.
Les Espagnols ne suivirent pas farmée de Madrid; les dernières troupes de ce corps se mirent en marche pour Vitoria, aussitôt que nous fûmes entrés à Burgos. Nous vîmes arriver un grand nomhre de leurs traînards. Les paysans ne leur faisaient alors aucun mal; ils se contentaient de prendre leurs fusils. Nous abandonnâmes Burgos; le 17 août, nous prîmes position à Monasterio, mauvais village, le 19 à Briviesca. Le 21, la division bivouaqua à Gubo. Nous avions été jusque-la d'arrière-garde; nous ne vîmes pas l'ennemi. La division Merle fut placée en avant de nous; elle eut une petite affaire et fit douze prisonniers.
Nous fûmes, le 23 août, au village de Santa-Maria, voir le général en chef; le maréchal Bessières reconduisit à pied le général Mouton à Gubo; le général reconduisit le maréchal à Santa-Maria; cette manœuvre dura plusieurs heures; de politesse en politesse, nous rentrâmes à minuit.
Je partis, le 27 août, en mission pour Paris; à chaque poste, on était accompagné par un ou plusieurs cavaliers d'ordonnance. On me montra près de Montdragon un endroit où, la veille, on avait assassiné des Français. Le chasseur qui m'avait escorté de cette ville à Bergara fut tué en retournant à son poste. Nous avions aperçu des hommes armés de fusils à cent pas de la route. J'étais le 28 à Bayonne. J'y vis à mon retour l'officier d'ordonnance Tournon , faisant l'important suivant son usage et me racontant qu'il était à Bayonne pour
rendre compte à l'Empereur. J'appris avec plaisir que la division Mouton ne s'était pas battue pendant mon absence; elle avait rétrogradé jusqu'à Miranda, sur TÈbre.
Octobre. — Je fus forcé d'attendre à Bayonne, jusqu'au iO octobre, le départ des chevau-légers du roi Joseph, qui venaient de Naples. On ne pouvait plus voyager en Espagne avec sécurité sans de forts détachements. Les chevau-légers ayant pris, le 12, tous les logements à Tolosa, j'allai avec un détacliement du 51' de ligne au joli bourg d'Alégria. Les grenadiers à pied de la garde du roi Joseph y arrivèrent un instant après, conduits par leur major. Je le priai à dîner; il me traita à merveille, quand il me sut le fils du préfet des Basses- Pyrénées. En passant à Pau, il avait menacé le maire de se faire fournir de force des voitures qui ne lui étaient pas dues; mon père, averti, se rendit à la municipalité et assura qu'il le ferait arrêter, lui, major, au premier mouvement de sa troupe, par le commissaire de police, puis mettre en prison et conduire de brigade en brigade à l'Empereur. Gela calma singulièrement cet officier supérieur et lui donna une haute idée du préfet. Le 13, ce damné major nous mit en marche dès trois heures du matin, tout fier d'avoir dépassé les chevaulégers du colonel Jamin; ils lui rendirent en chemin la pareille. Je donnai à déjeuner, àVilla-Franca, au major Brousse, des chevau-légers; on ne fait jamais si bien connaissance qu'à table : nous ne nous étions jamais vus, M. Brousse et moi; nous devînmes les meilleurs amis du monde.
Le corps du maréchal Moncey était à Strafella; nous nous arrêtâmes à Villa-Réal et, le 14 octobre, à Montdragon.
Le 10, il y avait eu un conseil de guerre à Vitoria; les maréchaux et les principaux généraux y assistèrent. L'ennemi voulait nous couper; il avait été question de se retirer. Vingtcinq mille Espagnols reprirent Biibao le 12.
Les régiments provisoires avaient pris définitivement rang dans l'armée, à la suite des corps de ligne déjà existants; ils avaient encore des uniformes avec des numéros différents. Quelques-uns des détachements qui les composaient étaient en habit blanc. L'Empereur avait voulu donner cette couleur à