CHAPITRE IX. — MARS
de leur effectif complet, n'est pas d'une conception commune.
L'inéiralité de la population des départements détruisait le système du ministre de la guerre, qui était d'incorporer tous les jeunes soldats (nouvelle dénomination des conscrits) d'un département dans la légion de son nom. Ce système avait des opposants; ce qui engagea davantage M. le maréchal Saint- Cyr à y persévérer.
Une ordonnance de 1818 fixait le cadre de l'état-major général de l'armée à 130 lieutenants généraux et 260 maréchaux de camp jouissant de leur traitement d'activité. Le complet de paix était de 240,000 hommes. Divisant ce nombre par 390, cela fait 615 hommes par officier général; un par 1,333 suffirait pour assurer tous les services.
Il y avait, avant la Révolution, un grand nombre d'officiers généraux; on soldait seulement ceux qui étaient employés. Ils étaient pris, en général, parmi les familles riches de la haute noblesse; cela explique qu'un pareil ordre de choses, en soi absurde, ait pu subsister. Il y avait, il est vrai, des gouvernements de villes bien payés; plusieurs officiers généraux en étaient pourvus.
Le Roi créa le 5 mars soixante pairs, ce qui ne fit aucun plaisir à la Chambre; on pensa que cette ordonnance discréditait le ministère qui faisait cette nomination pour se conserver le pouvoir. Le Roi raya de sa propre main le comte de Ségur, pour avoir manqué au serment de l'ordre de Saint- Lazare. Sa Majesté, au moment où elle était Monsieur, avait été grand maître de cet ordre. En conséquence, il considérait le serment de Saint-Lazare comme au-dessus de celui de Saint-Louis, auquel beaucoup des élus avaient manqué.
Au conseil, M. Dessolles, lisait la liste des pairs proposés: étant arrivé au duc d'E..., M. Decazes se récria sur son imbécillité. Le Roi reprit avec douceur : < Ohf monsieur Decazes. celui-là seul est mon véritable cousin : je vous en ai tant passé des vôtres que vous pouvez bien m'accorder celui-là. »
Le Roi, en nommant pair le duc de Dantzig. lui envoya une lettre close dans laquelle il y avait, suivant l'usage, à cause de son titre de duc : a Mon cousin. » Le lundi d'après la nomi-
nation, la duchesse fit sa cour. Le Roi lui demanda de ses nouvelles : elle répondit : « Très bien, mon cousin, vous êtes trop bon. » L'hilarité fut grande dans l'entourage du fauteuil de Sa Majesté. Le Roi prononça le « Roulez-moi » le plus énergique entendu depuis longtemps, et tout rentra dans l'ordre.
Je retournai le 8 mars à Pontivy. Depuis la formation de mon régiment, je sollicitais le shako et le pantalon garance; cette couleur à la fois solide, éclatante, bon marché, a le grand avantage de se récolter en France. Malgré mes bonnes raisons, des obstacles me furent suscités. On avait accordé. Tannée précédente, le pantalon garance à la cavalerie; cette fois j'obtins le shako, qui augmenta le brillant de mon régiment (1).
Avril. — Il passait souvent à Pontivy des bataillons ou des détachements de jeunes soldats qui se rendaient à Brest. J'avais l'habitude de donner à dîner à une partie des officiers. Le dimanche de la Quasimodo, en Bretagne, les servantes se jettent des pots dans les rues, de Tune à l'autre, puis en envoient aux passants; il faut les retenir avec les mains sans les laisser tomber, on m'en adressa, j'en attrappai tout comme un autre.
La position d'un vieux comte de Liscoet, qui habitait Pontivy, me fit une grande pitié. Ce brave homme avait perdu 60.000 francs de rente en bonnes terres par son émigration; il était de l'expédition de Quiberon. Il lui restait à peine 800 francs de rente pour vivre; cet honnête gentilhomme ne se plaignait pas et supportait sa position avec un grand courage. Il n'avait aucune pension; on en avait donné à beaucoup de gens qui étaient loin d'avoir ses droits. Mme de Castellane et moi en sollicitâmes une pour lui de la liste civile: elle fut de 800 francs. Ce vieillard nous en fut très reconnaissant. Je respectais beaucoup ce comte de Liscoet. brave et digne homme, mais le plus ennuyeux compère de ma connaissance.
Le 8 mai, je me rendis à Vannes, chez le préfet comte de
(1) Dix ans après, on donna le pantalon garance à l'infanterie. Je l'avais demandé en 18Î6, dans mon rapport d'inspection du 9« d'infantorie légère, de ma brigade en Espagne. Ce fut une grande économie pour l'État, et la tenue y gagna. {Note du maréchal.)
CHAPITRK IX. — MAI 1819 373
Ghazelhî>: le lieutenant général Coutard. commandant la division, et le général Joubert, commandant le département, sy trouvaient. Le but de cette réunion d'autorités était de s'entendre >ur les moyens de faire tomber les bruits, sans cesse renaissants, de troubles dans le Morbihan, où l'influence des curés est excessive sur les habitants des campagnes. Quatre pièces de canon, des shakos anglais, des gibernes, quatre barils de cartouches furent remis à Gouren à l'autorité administrative.
Cela calma un peu les esprits inquiets de cette organisation de la garde nationale des campagnes. Elle se réunissait par trois à quatre cents hommes les dimanches, sans qu'à Pontivy, par exemple, le sous-préfet connût l'organisation des compagnies; il savait seulement que les 5* et 6» légions formaient un effectif de 3,618 hommes. Le ministère avait envie d'opérer le désarmement et ne l'osait pas. Les fusils d'origine anglaise étaient la plupart en mauvais état. Le sous-préfet de Pontivy proposa de donner trente sous par chaque fusil qui serait remis à l'autorité. Cette mesure en aurait procuré un grand nombre.
Dans la moitié de l'arrondissement de Pontivy. un tiers de la population demandait la charité aux deux autres. Trois personnes moururent de faim sur les chemins : cette misère provenait de la stérilité du pays mal cultivé, du manque de moyen et d'intelligence des habitants, esclaves de leurs vieilles habitudes. Ils labourent un champ, élèvent un certain nombre de bestiaux, s'habillent de telle ou telle manière parce que cela était l'usage de leurs pères; ils portent cet espèce de fanatisme au point de ne pas guérir une maladie ou une infirmité, si elle leur a été transmise par leurs parents. Les dix-neuf vingtièmes de la population du canton de Gouren sont atteints d'une gale de transmission, qu'ils ne regardent même pas comme une incommodité.
L'instruction primaire serait indispensable dans le Morbihan, pour civiliser un pays dont le langage et les mœurs sont si arriérés: il faudrait pour cela des maîtres d'école payés convenablement. Il n'y en a dans presque aucun village.
Les luttes, les jeux connus sous le nom de soûles ont lieu à certaines époques; elles amènent des voies de fait et des rixes parfois sanglantes.
Le général Canuel s'efforçait de se faire passer pour victime de son royalisme à Lyon: il avait commis des horreurs dans le Morbihan, en d'autres temps, en qualité de républicain. M. le comte Decazes, ministre de l'intérieur, demanda, en mai 1819, au préfet de ce département des extraits mortuaires de gens tués sans jugement par Tordre de Canuel. Le maire de Locminé, en transmettant les extraits mortuaires de Labourier, père de quatre enfants, et de Larose, célibataire, ajoutait que Labourier avait été assassiné au moment où on venait de lui promettre de le conduire à la municipalité, et qu'un troisième individu, M. Durocher, fut dans le même temps étouffé avec du soufre à rentrée de la ville par les ordres militaires de Canuel. Ces victimes étaient des royalistes n'ayant jamais servi dans aucun parti.
Parmi les régiments de passage à Pontivy, la légion du Morbihan, allant de Brest au Havre était remarquable par sa mauvaise tenue; les soldats avaient l'air de sortir d'une longue campagne, tant ils étaient sales et mal vêtus. Il était simple que les recrues ne fussent ni habillées ni instruites, mais les anciens n'étaient pas mieux que les nouveaux. Leur colonel. Joseph Cadoudal. frère du fameux Georges, n'avait jamais servi: il faisait sortir de prison les soldats punis par les officiers; il n"y avait pas moyen de faire marcher la machine. Je me plaignis de ce que ses soldats ne saluaient pas nos officiers : le chef de bataillon fit de suite battre l'ordre pour le leur prescrire. (Ce n'était pas étonnant, leur politesse n'étant pas plus grande avec les leurs. ) Ils étaient déguenillés, ne raccommodaient pas leurs habits. J'eus un peu de vanité en les comparant à mes housards. qui avaient l'air de messieurs auprès de ces pauvres diables de soldats de la légion du Morbihan.
M. Cadoudal. ayant servi seulement dans les chouans, aurait dû mettre de l'amour-propre à avoir un régiment bien tenu. Il n'était pas avec son régiment: ce gros et court garçon, roux, tout rond, voyageait toujours en casquette à la tête de