CHAPITRE IX — JUIN
son corps; il eût perdu cent fois pour une son ré.criment s'il n'avait pas été frère de Georges Cadoudal. Il avait été élevé en émigration dans un collège, à Londres, aux frais du Roi (1).
Juin. — Le maréchal Saint-Cyr était en délicatesse avec lu garde. Le 1" régiment de cuirassiers, commandé par Élie de Périgord, était de service à Paris; il y eut une altercation entre M. de Brézé, adjudant-major de ce régiment, et un garde national; ce dernier avait tort. Le duc de Choiseul, majoiicénéral de la garde nationale, fit un rapport exagéré et ridicule; le ministre de la guerre renvoya le régiment à sa garnison. Le cardinal de Périgord fut lui-même demander au Roi que son neveu restât; Sa Majesté lui répondit : « Lorsque je prends une résolution, je ne la change jamais. » Le maréchal Macdonald, major général de la garde de service, n'ayant pas été consulté, trouva la chose mauvaise et parla vertement au Roi ; il Tavait apprise à sept heures en recevant l'ordre de mettre le régiment en marche à huit. Il a jeté feu et flamme: tout est resté de même.
Le mercredi soir, jour du conseil. M. de Périgord fit une visite à M. Decazes; ce ministre lui dit avec Tair contrit : « J'ai signé ce matin une chose qui vous déplaira, le renvoi de votre régiment. » M. de Périgord sauta d'étonnement; le ministre promit de s'intéresser à la révocation de l'ordre et feignit de ne pas réussir. Il avait provoqué cette mesure ; M. de Périgord en était persuadé. Plusieurs officiers voulaient donner leur démission.
A Pontivy, un M. de Mauraige. contrôleur des contributions, doué de l'attachement le plus tendre pour les régiments de la garnison, présents et futurs, contribua à notre amusement; c'était l'original de Potier dans Je fais mes farces. Jamais il ne
(1) La légion du Morbihan devint, en lSi3,26* de ligne. Envoyé en reconnaissance sous Barcelone, le général Vasserot entend une musique diabolique, à trois heures du matin : des tambours, des fanfares à n'en plus unir; il s'écria : « Allons, le 26* me fait encore des siennes. » Il envoya à toute bride un olficier pour apprendre au colonel Cadoudal que ce n'était pas ainsi ([u'on surprenait IVnnemi. Cadoudal n'en fut pas moins nommé maréchal de camp, en 1825. (Note du maréchal.)
s'était tant amusé qu'à une petite guerre où ceux qui figuraient les Cosaques le gaulèrent proprement. Nous lui avions permis de monter à cheval avec nous. C'était un garçon fort complaisant, profond admirateur des militaires, qui se moquaient de lui toute la journée. Par imitation des bottes de couleur des officiers de housards, il se fit faire pour le bal des pantoufles vertes.
Je m'occupai, pendant le mois de juin, six heures par jour, de revues préparatoires d'inspection par peloton de mon régiment; besogne ennuyeuse. Je voyais à fond les détails; la revue de l'inspecteur n'était plus quun jeu ensuite.
Il y eut le 11 juillet une cérémonie à Mivoie, entre Jossehn et Ploërmel, pour la pose de la première pierre du monument des Trente. L'évêque de Vannes chanta un Te Deum à Josselin; le général Coutard, commandant la division, le préfet Chazelles, les principales autorités s'y étaient rendus. Une batterie d'artillerie venue de Rennes tira vingt et un coups de canon, au moment de la pose de la première pierre; il y avait un détachement des chasseurs du Morbihan, un autre de mon régiment. Le préfet et le général nous régalèrent chacun de leurs discours; il y avait huit mille âmes dans la plaine, des voitures de formes et de couleurs diverses ; cette fête avait attiré du monde de tous les coins de la Bretagne. Après la cérémonie, le binious jouèrent, les officiers se joignirent au peuple, et on dansa la bretonne en rond autour du monument.
On nous pria, à Ploërmel. à un repas de deux cents couverts; le lendemain, à un bal de quatre cents personnes. Le plancher faiblit; ce qui occasionna une grande terreur. On but à la santé du Roi; un avocat, Mancel, s'obstina à vouloir porter seulement celle de la charte. Le préfet Chazelles lui répondit : « Avec les Bourbons, la charte est immortelle. » II y eut un instant de tumulte.
Les officiers de housards arrangèrent leur souper au milieu de la salle, en forme de bivouac ; ceux des chasseurs du Morbihan se joignirent à leur groupe, et la société d'applaudir.
La vicomtesse de Gontaut fut nommée gouvernante des
CHAIMTRK IX — AOUT 1819. 377
Enfants de France; rentrée d'émigration avec la famille royale, elle avait été liée avec Mme de Polastron. amie du comte d'Artois.
Louis XVIII prit à cette époque du goût pour une petite artiste peintre nommée Linzinska, qui était établie à Saint- Gloud pour faire son portrait. Le Roi maltraita M. d'Escars, son maître d'hôtel, qui avait défendu de servir des glaces à Mlle Linzinska; cette scène ouvrit les yeux aux courtisans sur sa faveur. M. Decazes en fut assez inquiet. M. de Mirbel, académicien, secrétaire général du ministère de M. Decazes, épousa depuis Mlle Linzinska.
Août. — Le baron Wolff, maréchal de camp, passa l'inspection préparatoire du 5' de housards; j'eus à m'en louer. Il était Juif, mais n'en était pas moins un fort brave homme. Il avait pour aide de camp un capitaine Dalpuget, également Israélite.
Le lieutenant-colonel de M..., une de ces incapacités n'inspirant d'envie à personne, par conséquent appelé un brave homme, inventa le 23 août de faire arroser la place de Pontivy par les housards, pour une petite guerre à l'occasion de la fête du Roi. Il y avait une seule pompe. Il avait établi pour l'alimenter une chaîne qui partait du Blavet; il était clair qu'un côté de la place devait sécher pendant qu'on arroserait l'autre. La sublime invention déplut aux housards; le régiment avait été réuni pour cette belle équipée, la valeur d'un escadron se refusa à sortir du quartier. L'adjudant-major de Turckeim arriva chez moi, la figure renversée, m'annonçant qu'une révolte avait éclaté contre les ordres de M. de M... Je courus à la caserne. Les housards récalcitrants, en me vovant, couraient à la porte pour rejoindre les autres; je criai au maréchal des logis de garde de ne point les laisser sortir. Alors ils voulurent escalader les murs du quartier; j'envoyai des hommes de la garde de police pour les en empêcher. Arrivé dans la cour du quartier, je les fis former en bataille, et je leur dis : « Vous refusez d'obéir à votre lieutenant-colonel '? » J'en désignai trois, ils sortirent à l'instant des rangs; je les savais les plus mauvaises tètes. Je les fis conduire au cachot, et j'ajoutai ; « Maintenant vous allez pomper comme de jolis
garçons. » A mon commandement : « Par le flanc droit, à droite, pas accéléré, marche! » ils s'en furent sans souffler.
J'eus mal à la poitrine, M. Grenier, très bon chirurgienmajor, me prescrivait de me soigner; je me suis guéri, par des exercices violents, au grand étonnement de mon docteur. Il m'avait condamné, si je ne changeais pas de genre de vie; il expliqua ensuite ma cure par les transpirations. Je fus menacé d'un anévrisme; je m'aperçus à temps que mes palpitations venaient de ce que mon cordon de shako, en galopant, frappait sur mon cœur.
Septembre. — Un sieur Ledaim maltraita une jeune fille qui venait se plaindre des coups donnés par lui, la veille, à son frère; elle appela à son secours des housards qui buvaient dans l'auberge. Ledaim les injuria; un d'eux, peut-être l'amant de la dame, lui appliqua un coup de fourreau de sabre. Cet homme se plaignit: je fis assembler le régiment pour la reconnaissance du coupable. Ledaim me montra un housard de trois ans de service, très bon sujet. Je le fis mettre au cachot; il n'y avait pas lieu à le traduire au conseil de guerre pour une dispute de taverne avec un vaurien.
Le sieur Ledaim, chef de bataillon de garde nationale rurale, malgré ses services dans les bandes royales, n'en était pas moins un mauvais maître d'école, sans feu ni lieu, et la punition du housard était une satisfaction suflisante: les ultras s'emparèrent de cette rixe, et rapport fut adressé à Monsieur, comte d'Artois, colonel général des gardes nationales. On attribuait la mésaventure du sieur Ledaim à mon libéralisme. On écrivit au procureur du Roi pour le gronder de la mollesse de ses poursuites; il répondit qu'il n'y avait pas eu lieu d'en faire. Le régiment prouva, dans cette occasion, son bon esprit.
Il fut curieux de voir une querelle de cabaret entre un vaurien et un housard transformée à Paris en une grande histoire de parti; le housard avait été puni exemplairement, les soldats ne devant jamais avoir de dispute avec les bourgeois, quels qu'ils soient.
Le maréchal Saint-Cyr raya encore le 5* housards des mouvements d'automne ; un commis auquel on s'adressait répondit :