CHAPITRE IX. — SEPTEMBRE
« Dites au colonel Gastellane, s'il connaît le jeu de l'oie, qu'il est dans le puits. » Un changement de ministère était nécessaire pour me tirer de Pontivy.
Certains colonels, quand survient une rixe entre leurs troupes et les bourgeois, croient servir l'honneur du régiment en atténuant les fautes de leurs subordonnés; ce calcul est mauvais. J'ai toujours recherché les coupables; ils ont été livrés à la justice, lorsqu'il y a eu lieu; aussi partout la plus parfaite harmonie a régné entre les habitants et mes soldats.
J'exerçais mon régiment à placer des grand'gardes ; on les relevait, on formait des bivouacs. Les officiers étaient envoyés en reconnaissance, faisaient des rapports; ce genre d'instruction est mal à propos négligé dans notre armée.
Le 22 octobre, le lieutenant général comte F... arriva pour nous inspecter, c'était certainement le militaire le plus fou qui fût au service de Sa Majesté, fou dangereux avec lequel il fallait éviter de se brouiller. Il eût pourtant été fâcheux d'en être aimé; il était poète et musicien. Il me prévint de lui envoyer une garde de cinquante hommes qui ne lui était pas due; il y tenait au point de dire que le colonel La Bourdonnaye avait eu tort de ne pas s'être fait mettre aux arrêts pour les lui donner à Rennes, où il ne le pouvait pas, puisqu'il y avait un commandant de place. Le général F... s'était brouillé à Tours avec le préfet et le lieutenant général, à Rennes il se brouilla avec le préfet. Il avait un costume et des manières à lui toutes particulières : une pelisse brune déboutonnée, uniforme de son ancien 12" régiment de housards, un chapeau à plumes, ceinture de général, pantalon garance. Le général F... se disait malade: en conséquence, il fit défiler le régiment à pied sur une petite place, en restant à sa fenêtre; il donnait de là ses ordres. Cette manière eût été impertinente, même de la part d'un prince de la famille royale; il fallait bien l'endurer, à moins de se soumettre à avoir un mauvais rapport d'inspection qui n'en eût pas moins été fAcheux pour mon régiment. Après avoir fait attendre deux heures pour une revue de détail, le général F... arriva au quartier en voiture traînée par des chevaux de poste; il y avait cent pas de son logement.
De mauvaise humeur, il traita un officier de f... imbécile, parce qu'un housard de son peloton se baissait pour arranger ses effets; il le mit huit jours aux arrêts de rigueur, leva ensuite sa punition, se plaignit de souffrir, fit entrer les hommes dans le manège avec leurs effets, pour qu'ils eussent moins froid, et refusa de réformer des housards qui avaient des droits incontestables, sans les regarder. A la revue d'honneur, je lui fis demander par le lieutenant-colonel les mouvements qu'il préférait. (il ne sait pas un mot des manœuvres): il lui répondit : « Je me f... des manœuvres. » Je le remerciai de ses compliments au régiment; cela lui fit penser qu'on était content de lui, et en même temps cela lui fit de la peine.
Il appelait chez lui l'aumônier, le soir, pour jouer au whist, et le malmenait... Le général F... restait une partie de la journée tout nu dans son lit, avec un turban sur la tête: il recevait ainsi les officiers un à un, pour leur demander s'ils avaient à se plaindre de leurs chefs.
Le général F... prétendait qu'il voulait profiter de son séjour à Pontivy pour apprendre la langue celtique; en huit jours cela lui eût été difficile. Lors de la visite d'adieu, il fit rester une demi-heure sur l'escalier notre corps d'officiers, pour le faire attendre. A tout prendre, nous en fûmes assez contents, parce qu'on sait toujours gré à ces gens dépeints comme féroces de ne pas vous manger.
Il déclara, dans son ordre, que le régiment des housards du Bas-Rhin faisait honneur au colonel chargé de son organisation et présentait l'aspect d'un ancien et bon régiment capable d'entrer de suite en campagne.
Le 5* était assez bien pour ne pas craindre l'inspecteur général le plus sévère, pourvu que ce fût un honnête homme connaissant son métier; nous n'avions ni l'un ni l'autre; nous nous trouvâmes heureux de nous être aussi bien tirés des pattes de ce fou.
Novembre. — Après le départ de cet inspecteur. Mme de Castellane et moi fîmes un voyage curieux à Brest, où nous descendîmes chez M. et Mme Percheron (M. Percheron était payeur général de la marine); ils nous reçurent à merveille et