‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 151 sur 196 · CHAPITRE X — FÉVRIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE X — FÉVRIER

avec fierté pendant l'interrogatoire de Loiivel, en disant : « Il est mon prisonnier. » On a remonté M. le due de Berry dans le salon qui précède sa loge. S. A. II. Monsieur, informé de cet elïroyable événement, s'est rendu de suite, sans escorte, à l'Opéra, dans la voiture du comte Jules de Polignac, qui se trouvait dans la cour. M. le duc de Maillé, premier gentilhomme, est monté derrière, pour ne pas quitter S. A. R. Monsieur, qui n'avait pas voulu le laisser monter, disant qu'il voulait s'exposer seul. M. le duc d'Angoulème et Madame sont arrivés peu de temps après. La famille d'Orléans était à l'Opéra et est aussi restée. MM. Dubois et Dupuytren ont fait plusieurs saignées; ils ont déclaré à Monsieur qu'il fallait se résigner. Son Altesse Royale a elle-même été chercher M. de LatiK évoque de Chartres, son premier aumônier, pour lui demander de venir porter les secours spirituels à son malheureux fils.

M. le duc de Berry a fait venir deux filles qu'il avait eues avec une Anglaise. Il les a recommandées à Mme la duchesse de Berry, lui avouant que leur mère était à Paris, et qu'elle s'était laissé séduire pendant son émigration sur une promesse de mariage de sa part, ajoutant qu'elle était estimable et digne d'intérêt. La princesse a embrassé les petites lillcs, les a appelées « mes enfants ». Le duc de Berry ayant prié sa femme de se retirer parce qu'elle sanglotait trop, elle est passée dans la chambre à côté; mais un quart d'heure après, n'y pouvant plus tenir, elle a désiré rentrer; Monsieur a voulu s'y opposer, elle l'a poussé avec force; son infortuné beaupère et elle sont tombés l'un sur l'autre.

Mme la duchesse de Berry est dans le plus violent désespoir; l'assassin a déclaré que, passant près de l'Opéra, il avait entendu dire à M. le duc de Berry : « Mes chevaux à onze heures moins un quart » : il avait al(U's pensé que cela faisait une bonne occasion [Kuir («xécutt^r son projet; plusieurs fois il ne s'en était pas senti le courage. Il est allé se coucher, s'est relevé à dix heures et demie et est arrivé quelques minutes avant que M. le duc de Berry sortît. La (Ihambre des pairs et la Chambre des députés ont été convoquées extraordinaire-

ment pour la communication de la mort de M. le duc deBerry. La Chambre des pairs s'occupait d'une commission pour rédiger une adresse à Sa Majesté, lorsqu'elle a reçu l'ordonnance du Roi qui l'institue en cour de justice pour connaître de l'attentat commis; la Chambre a pensé que les fonctions de juge qu'elle était appelée à remplir dans cette circonstance ne lui permettaient plus de porter au pied du trône que l'expression de sa profonde douleur et l'assurance du calme qu'elle apportera dans le jugement qui lui est confié.

15. — La difficulté qu'on a à connaître exactement les détails d'un événement dont on n'a pas été témoin, quoiqu'on les tienne de bonne source et qu'ils se soient passés près de soi, est singulière. On m'avait induit en erreur. M. le duc de Berry n'est point tombé sur le coup; il a même cru n'avoir reçu qu'un coup de poing. C'est en rei.irant dans le corridor qu'il a aperçu le poignard et fa remis à M. de Mesnard, qui était près de lui, en s'écriant : « Je suis mort... un prêtre... ma fille... », et il est tombé dans les bras d'un gendarme. Mme la duchesse de Berry s'était élancée de sa voiture et a été couverte de son sang.

Le prince ne s'est pas trompé un seul instant sur son état; il n'a rien oublié, a recommandé ses gens à Monsieur, sa maison à Sa Majesté. Comme il ne voyait ni M. Portai, premier médecin du Roi, ni M. Guérin, il a demandé si on ne les avait pas avertis, et il a ajouté : « Il faut les appeler, cela leur fera plaisir. » Le Roi, prévenu que l'état du duc de Berry empirait, est arrivé à cinq heures du matin. Le prince expirant lui a adressé ces paroles, qui prouvent une grande âme : « Sire, j'ai demandé souvent à Votre Majesté la grâce t de malheureux; je descends dans la tombe, je ne pourrai « plus l'importuner; je la conjure devant Dieu de m'accorder « celle de l'homme... c'est la dernière. » Le Roi a répondu : f Nous verrons cela quand vous serez mieux, mon neveu. — « Mon oncle, a repris le duc de Berry, vous ne dites pas oui « pour la grâce de la vie de l'homme; cela adoucirait l'amer- « tume de mes derniers moments ; j'avais quelquefois de f em- « portement, j'aurai peut-être offensé cet homme. » Puis un

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