CHAPITRE X — FÉVRIER
moment après, par exclamation : « Qu'en descendant dans la « tombe je n'emporte pas l'idée qu'après ma mort le sang < d'un homme coulera à mon occasion. » Il a répété plusieurs fois avant d'expirer : « La grâce de l'homme... » Il avait, avant, demandé à Monsieur et à Madame d'intercéder auprès du Roi en faveur de l'assassin. Il a soufTert beaucoup lors de son agonie, il a dit seulement deux ou trois fois : « Il est « impossible de souffrir davantage; qu'on me soulève la tête. » Il n'y avait pas de traversin, on a mis une chaise sous le matelas, placé sur un lit de sangle.
Le curé de Saint-Roch lui a apporté les sacrements dans le salon de sa loge où, quelques heures avant, il remontait pour avoir une entrevue avec une jolie danseuse; il a montré le plus grand courage, une magnanimité remarquable; il est mort en bon chrétien, à six heures du matin.
Le corps a été transporté au Louvre pour y être exposé dans une chapelle ardente. Le gouverneur, M. d'Autichamp, a appris cet effroyable événement par l'arrivée du cadavre dans son antichambre. La consternation était extrême ; Mme la duchesse de Berry, en rentrant chez elle, a ôté son chapeau, et voyant ses cheveux qui flottaient sur ses épaules, elle les a coupés aussitôt avec des ciseaux, disant : < Il les aimait, je ne veux plus les porter. » Elle a prescrit de les placer dans la tombe de son mari.
Comme le duc de Berry avait l'intention de donner ses tableaux au Roi : « Otez-les, a-t-elle dit, je ne veux plus les voir; portez-les sur-le-champ à Sa Majesté. » On a voulu la faire coucher; elle a refusé de se mettre dans son lit et a été dans celui de M. le duc de Berry; la duchesse de Berry est partie pour Saint-Cloud dans la journée. La duchesse d'Orléans a été très bien dans cette occasion; elle doit aller l'y rejoindre demain.
Le Roi a dîné hier soir avec Monsieur, M. le duc tlAniroulôme et Madame; pas un mot n'a été prononcé pendant le repas. Madame et M. le duc d'Angoulême ont été le soir à Saint-Gloud faire une visite à Mme la duchesse de Berry, présumée grosse. Cette princesse a envoyé à M. le comte de
Chabot, gentilhomme ordinaire de M. le duc de Berry, les bretelles qu'il avait au moment où il a été frappé, et un peigne dont il se servait habituellement. Elle lui a fait écrire un billet fort aimable, disant que. connaissant son attachement pour M. le duc de Berry, elle pense que ce présent lui fera plaisir.
Les voitures de M. le duc d'Orléans ont été au moment d'être insultées par le peuple; on entendait dans les groupes ces paroles prononcées devant leur livrée rouge : « C'est le sang de nos rois; ils ne sont pas étrangers à cet événement. » Propos bien injustes. Le duc, Mme la duchesse, Mlle d'Orléans en sont profondément affligés.
iô. — Le Roi a refusé hier soir à Monsieur le renvoi de M. Decazes. Sa Majesté a répondu à son frère : « Plus on s'acharnera contre M. Decazes, plus je le soutiendrai. »
Monsieur, Madame, M. le duc d'Angouléme n'ontpas déjeuné ce matin avec le Roi; au moment du déjeuner, Madame est sortie de chez lui en larmes : tous ses efforts pour faire renvoyer M. Decazes avaient été inutiles.
19. — Le Roi a été aujourd'hui à Saint-Cloud voir Mme la duchesse de Berry; il ne lui a pas parlé du tout de l'affreux événement, mais de la pluie et du beau temps. Sa Majesté ne lui pardonne pas ce qu'elle a dit à M. Decazes, dans le délire de sa douleur, en sortant de l'Opéra et en tenant sa fille dans ses bras : « Vous ne m'assassinerez pas celle-là, au moins; il faudra passer sur mon corps pour cela. »
Le Roi n'avait pas envoyé savoir des nouvelles de Mme la duchesse de Berry depuis son veuvage. Le bruit a couru toute la journée que M. le comte Decazes avait donné sa démission en faveur de M. de Richelieu. Ce dernier a la colique comme en 1818. M. Decazes a déclaré qu'il ne donnerait sa démission que si M. de Richelieu consentait à entrer au conseil; il lui céderait alors la présidence, en gardant son ministère.
M. Decazes a été, à la tète des ministres, jeter de l'eau bénite sur le corps de M. le duc de Berry. qui est exposé au Louvre dans une chapelle ardente. Le ministre de la guerre, dont c'est le jour, a reçu comme de coutume; à dix heures du soir.