‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 154 sur 196 · CHAPITRE X. — MARS · texte numérisé non relu

CHAPITRE X. — MARS

L'insurrection d'un corps d'armée espagnol qui n'a pas voulu s'embarquer pour l'Amérique a peu à peu gagné toute l'Espagne. Ces troupes ne sont ni habillées ni payées; officiers et soldats sont réduits à mendier à la porte des couvents. Le roi Ferdinand VII a signé la constitution des Cortès. Il est bien pis que détrôné, il est déshonoré; il n'a pas bougé de Madrid, a été abandonné de tout le monde, même de ses gardes du corps.

Ferdinand VII est un grand entêté d'une haute incapacité. Étant prisonnier à Valençay, il a écrit à l'Empereur pour lui demander instamment le rang et le titre de prince français; on aura peine à le croire, il consentait même à passer après les princes archichancelier et architrésorier.

Napoléon n'a pu que hausser les épaules de cette lettre, et il a eu raison.

18. — M. d'Argout, ami intime, et M. de Sainte-Aulaire, beau-père de M. le duc Decazes, sont partis ce matin pour le rejoindre dans sa terre. On croit à quelque nouvelle intrigue politique. Hier soir, M. de Sainte-Aulaire a vu le Roi. Sa Majesté a remué les pieds et les mains pour lui montrer qu'il n'avait pas la goutte, le priant de tranquilliser M. Decazes à cet égard.

20. — Le ministre d'État député Beugnot depuis quelque temps s'assoit au côté gauche; il n'en a pas moins voté pour les ministres. Voulant s'en excuser près de ceux parmi lesquels il a pris place, M. Beugnot leur a dit : « Regardez comme je suis étourdij à mon dge; je voulais mettre une boule noire, j'en ai donné une blanche! » C'est de lui que Mme Beugnot disait, il y a quelque temps, pendant qu'il y avait de l'incertitude sur le parti que prendrait M. Decazes : « Enfin, il est bientôt temps que cela se décide, car je suis ennuyée de voir M. Beugnot sans opinion; il faut qu'il en ait une. » C'est pendant cette espèce d'interministère qu'il s'est placé dans le côté gauche, croyant que celui-ci allait triompher.

22. — Étant au moment de partir pour rejoindre le régiment dont le commandement m'est confié, j'ai été prendre congé de S. A. R. Monsieur. Il est impossible d'être meilleur.

plus obligeant et plus gracieux que cet excellent prince, malgré la profonde douleur qui l'accable et qui est empreinte sur tous ses traits. Il vient encore de faire récemment une perte qui lui a été extrêmement sensible, celle de M. le comte de Puységur, l'un de ses capitaines aux gardes, son ami depuis de longues années.

23. — J'ai dîné chez le duc de Richelieu, où il y avait une trentaine de pairs ou de députés. J'ai pris congé de lui.

Mes housards se Tassaient de boire du cidre depuis deux ans à Pontivy; j'ai obtenu d'aller à Moulins.

Le bas prix du vin est pour le soldat la marque d'une bonne garnison; celle où il n'y en a pas du tout est détestable.

Les bas Bretons sont francs; nous avons eu à nous louer de la cordialité des habitants de Pontivy. Les housards du Bas- Rhin en sont partis, le 12 mars, accompagnés hors de la ville par la population, qui témoignait de grands regrets de leur départ. Ce régiment a été passé en revue à Rennes par le lieutenant général Goutard; celui-ci a témoigné aux officiers sa satisfaction de la conduite du corps pendant son séjour dans sa division.

26. — J'ai rejoint mon régiment à Chartres, le 26 mars; nous avons été bien reçus dans cette ville, où nous avior.s été en garnison; les habitants se sont portés en foule à notre rencontre. Quelques officiers se sont étonnés d'avoir été oubliés par leurs belles; je les ai prêches en les priant de faire un retour sur eux-mêmes.

On calomnie bien, au reste, ces pauvres militaires, en disant qu'ils oublient à leur première étape leurs maîtresses; cela n'est pas vrai : on s'en souvient toujours à la première garnison, et il faut une ville entre deux pour n'y plus penser.

30. — A Orléans, le 30 mars, les officiers du 1*' régiment suisse de la garde royale sont venus au-devant de nous et nous ont invités à dîner. En sortant d'Orléans, une enfant de onze ans. fille d'un boulanger, qui tenait à la main sa sœur âgée de huit ans, s'est trop a|)prochée d'un cheval de main, qui leur a lancé deux coups de pied : l'un a blessé grièvement l'aînée

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