CHAPITRE X. — NOVEMBRE 18i
« de Pradtf Vive Monseigneur l'archevôque, notre défenseur! « le premier citoyen français! » La foule entière m'a suivie « jusqu'à ma voiture; elle remplissait le passage, couvrait « l'escalier de cette grande cour; j'ai été obligé de me mettre <f entre la gendarmerie pour passer; lorsque j'ai été en voici ture, mille mains se sont présentées à la portière; le peuple « suivait la voiture en criant : « Vive de Pradt! »
« Il n'y a eu rien de pareil depuis qu'il y a des procès, un a avocat a proclamé que je venais de changer un banc d'igno- « minie contre un trône de gloire; ce sont ses expressions, « elles ont été couvertes d'applaudissements.
« Monsieur, j'ai taché de faire honneur à mon pays; dites-le « à vos compatriotes. J'aurais le choix des députations en « France, mais je resterai fidèle à celle du Cantal, s'il veut « bien me nommer; après un triomphe comme celui-là, je n'y « vois plus d'obstacles.
« Je me porte bien, je partirai le 4 pour le Breuil. Je vous « envoie cinq exemplaires de mon livre pour vous, pour « M. Dubois, avocat, pour M. Danse, pour M. Pont, pour « l'avocat Benoist.
« Hier, j'ai renversé le ministère assez sot pour faire un « procès semblable; hier, j'ai émancipé la presse; hier, j'ai « pris place dans l'histoire; hier, ma réputation s'est centu- « plée, je suis bien résolu de la défendre ou de mourir.
« Je serai député, nous verrons le reste, et notre pays n'a « rien à perdre à cela. » ^
M. de Pradt avait annoncé que les départements se le disputaient, mais qu'il voulait rester fidèle au Cantal.
Les élections ont eu lieu au mois de novembre dans ce département. M. de Pradt a eu vingt voix: on a fait alors sur lui, à Aurillac, une réponse en vers à sa lettre. Ce pontife a montré de la rancune de sa déconfiture aux élections; il a mis ses montagnes d'Auvergne en vente, puis s'en est repenti et les a gardées.
Le lieutenant général marquis de Lauriston a été nommé ministre secrétaire d'Etat de la Maison du Uoi.
On s'occupe beaucoup des broderies de la nouvelle maison civile; on a créé une foule de gentilshommes en pied et honoraires et des écuyers. Le prince de Talleyrand. en sa qualité de grand chambellan, a été doré comme une pilule.
M. de Merssemann, lieutenant-colonel au 5" de housards depuis sa formation, a été placé dans les chasseurs de la garde (1). J'ai fait affubler le brave homme du titre de baron. La réputation de beauté de mon régiment a rejailli sur ce vieux soldat: il n'avait de fermeté que celle que lui donnait la peur de son colonel. M. de Barziza, chef d'escadron, homme d'esprit, a été créé baron en même temps; j'ai obtenu pour eux remise de la moitié des droits du sceau. Cet officier supérieur n'en a pas moins été obligé de donner deux mille francs, à son grand déplaisir. Si on pouvait défalquer de sa dépense ce que coûte l'amour-propre, on serait toujours au-dessus de ses affaires.
Le comte Amédée Pastorot. maître des requêtes, commissaire des titres, a passé à Moulins une partie de Tété; tantôt il venait acheter une terre; une autre fois, il avait des renseignements à prendre sur les élections. Les prétextes ne lui manquaient pas.
Il était épris d'une Mme de Gh..., coquette surannée de trente-cinq ans. Son mari, chevalier de Saint-Louis, âgé de cinquante-six ans, avait la prétention d'être un agréable, il chantait; son mot favori, quand il croyait quelqu'un amoureux de sa femme (et cela arrivait souvent), était : t Encore une victime! » M. de Pastoret a obtenu pour M. de Gh... le titre de comte, une place d'inspecteur dans la maison du Roi. de douze mille francs. Cela a fait la joie et la fable de la ville, d'autant plus que M. de Gh... allait partout racontant qu'il le devait à sa femme, que sa « Constance » s'en était donné toute la peine.
Le comte de Pastoret pointait sans cesse à Moulins, quelquefois sous un nom sujiposé; un jour il s'était dit officier de la garde; j'envoyai savoir pourquoi il ne s'était pas présenté
(1) Il a otc depuis colonel du 4'" de housards. {Note du maréchal.)