‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 162 sur 196 · CHAPITRE XI — JUIN · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI — JUIN

2. — J'ai été en avant de Cusset, avoc le détachement qui y est stationné, an-devant de Son Altesse Royale, qui est arrivée vers trois heures. Nous l'avons escortée jusqu'à Vichy. Madame m'a laissé libre de m'établir à Cusset ou de prendre un logement chez clic, à Vichy; je me suis établi dans ce dernier lieu. Elle m'a parlé du bon esprit et de la bonne tenue du régiment; j'ai eu l'honneur de dîner avec Son Altesse Royale, après quoi nous avons fait une longue promenade à pied.

3. — Nous avons été à la messe avec Madame, ensuite j'ai fait des visites au vicomte d'Agoult, son premier écuyer, à Mme la duchesse de Damas, dame d'honneur, à Mme la marquise de Rougé, dame pour accompagner. Après la messe. Son Altesse Royale a reçu les autorités; j'ai eu l'honneur de dîner chez elle. Madame traite avec beaucoup de bonté les personnes qui l'approchent; elle parle à tous les officiers qui l'accompagnent et la suivent à la promenade. J'ai été le soir chez M. Lucas, médecin des eaux, où se trouvait le préfet, M. de Fumeron; nous avons beaucoup causé des mesures à prendre pour exercer la surveillance. On a écrit à Madame, à son départ de Paris, des lettres anonymes pour la prévenir qu'elle serait enlevée à Vichy, pour être ensuite échangée contre ceux qui seront probablement condamnés par la cour des pairs. Je pense qu'il n'y a pas le moindre risque; ce sont de mauvais sujets qui ont voulu s'amuser à donner de l'inquiétude, mais cela n'empêche point d'être sur ses gardes et de prendre les précautions qu'on doit avoir en tout temps; ce qu'au reste on n'est pas libre de faire. Madame ne voulant pas être escortée et ne voulant même point souffrir de patrouilles à de certaines distances. Je vais même recevoir l'ordre, d'après sa demande, de renvoyer à Moulins une partie de mon détachement.

4. — Madame est montée à cheval à neuf heures et est revenue à midi, après avoir essuyé une pluie battante. Nous avons été voir le château de Charmeil et celui de Saint-Remy.

Le chef d'escadron de gendarmerie Cadoudal. frère du fameux Georges, élevé en Angleterre aux frais de la famille royale, homme de trente et un ans, gros et court, mauvais

cavalier, bon enfant, montant à la suite de Mme la duchesse d'Angoulèine un cheval de gendarme, s'est plaint de ses allures; je lui ai oii'ert de lui prêter le mien; je me suis hissé sur sa grande rosse harnachée à la gendarme, bien étonnée de porter une sabretache. Ce spectacle était déjàrisible; ce qui a fait la joie générale a été de voir le commandant Gadoudal emporté, passant en avant de Madame, au triple galop allongé, et faisant avec ses deux mains des efforts inouïs pour arrêter mon cheval; il s'en est allé très loin, et nous étions inquiets sur son compte, quand ilest revenu tout gaillard. Le vicomte d'Agoult. premier écuyer, lui a dit ; « Rendez à M. de Castellane son « cheval, vous n'êtes pas en état de le monter; vous le con- « duisez d'une si jolie manière! »

Au retour, on a passé l'Allier dans une barque trop petite pour contenir tout le monde. J'ai été du second voyage; voulant rattraper Mme la duchesse d'Angoulême, mon cheval, lancé à toutes jambes, est arrivé, fendant l'air, au bord d'un ruisseau très escarpé. Je n'avais rien de mieux à faire que de laisser sauter mon cheval au milieu de l'eau, où nous sommes arrivés sans accident; il s'est trouvé un peu plus loin un grand trou, nous avons roulé l'un sur l'autre. Je suis vite remonté ; on n'en aurait rien su, si je n'avais pas été mouillé.

La princesse m'a dit : « Vous m'avez eu bientôt rejointe, monsieur de Castellane. — Oui. Madame; j'ai même pris de plus le temps de tomber. »

J'avais demandé à Madame la permission de venir sous ses fenêtres, devant les gardes montantes et descendantes, pour recevoir comme chevalier de la Légion d'honneur M. Grenier, chirurgien-major, et le maréchal des logis Braun. Je leur ai adressé quelques paroles dont Son Altesse Royale m'a fait compliment.

5. — Les sous-officiers du détachement sont venus pour me souhaiter ma fête. Je monte à cheval avec Madame, qui m'a demandé si je n'avais pas encore reçu l'ordre de faire rentrer les cinquante hommes; je lui ai répondu que non, et que je ne pouvais pas, sans l'avoir reçu, les faire partir. Elle m'a répondu que j'avais raison; elle paraît satisfaite du régiment.

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