CHAPITRE XII. — AOUT
charmé si le ch(3ix tombait sur moi. M. le duc de Bellune a été alors libre d'agir; une fois décidé en ma faveur, résolution prise peut-être sur mes services, rien n'a pu le faire changer; sa goutte l'a empêché de faire signer de suite l'ordonnance. Je suis resté quinze jours sur la sellette, pendant lesquels les envieux ne m'ont pas ménagé les calomnies; le ministre les a appréciées à leur valeur (1).
Je devais aller visiter une terre avec Mme de Castellane; mais je suis resté pour annoncer moi-même la nouvelle de ma nomination aux officiers. Je me suis rendu au quartier, où le général de la Iloche-Aymon examinait les classes. Après lui en avoir demandé la permission, j'ai fait former le cercle au corps d'officiers et je leur ai parlé en ces termes :
« Messieurs,
€ Le Uoi. par ordonnance du 14 août, a daigné m'appeler « au commandement des housards de sa garde. Je suis très « certainement fort honoré de la grâce que Sa Majesté veut « bien m'accorder; mais ce n'est pas sans la plus vive douleur c que je me sépare des braves camarades avec lesquels je < suis depuis sept ans. Je ne serai jamais étranger à tout ce « qui pourra les intéresser. Je leur demande de considérer « toujours ma maison comme la leur et de s'adresser franche- (T ment à leur ancien chef dans le cas où ils croiraient qu'il « peut leur être utile ou agréable; c'est toujours en ami zélé « qu'il s'efforcera de les servir. J'ai retardé le plus possible le « moment de cette douloureuse séparation. J'aurais pu être « officier général, il y a plusieurs années; j'ai préféré rester « plus longtemps parmi vous; la grAce que je reçois aujoura d'hui, je la dois à votre discipline, à votre excellente ma- « nière de servir, à votre belle réputation. i)\w\ que soit le
(1) Ma lamillo me roprochait (l(>puis longtemps mes refus d'avancement; clic avait raison. J'ai perdu par là ravantafjje d'avoir tlé colonel à vini^lcinii ans; si j'avais at-cepl»' le .^rade de manchal île eamp en 1815, j'aurais été probablement lieutenant j^.ntral à la campagne de 18:^3. Je finis par consentir à entrer dans la garde; cela me donnait rang de maréchal de camp. (Note du maréchal.)
« grade auquel je sois appelé par la suite, c'est le nom de « colonel que je vous prie de me donner; ce sera toujours le « titre le plus agréable que je puisse recevoir de vous. »
MM. les officiers mont prié d'agréer leurs félicitations, leurs regrets; la plupart avaient les larmes aux yeux.
22. — Je reçois mes nouvelles lettres de service. Nous avons eu une petite guerre à l'occasion de la Saint-Louis; les housards du Bas-llhin ont établi leurs bivouacs dans les sables sur les bords de l'Allier. J'avais fait placer une table de quatre-vingts couverts sous une tente, au milieu d'une île. invité les principales autorités, les dames de la ville, les officiers de mon régiment; c'est mon dîner d'adieu. Les housards avaient fait la soupe; on leur avait délivré double ration de vin. Le colonel attaché a donné deux moutons par escadron ; on se divertit de lui, tout en l'aimant assez. Le lieutenantcolonel de Nancré, au contraire, est détesté; d'un esprit difficile, variable dans ses manières de servir, il fait faire antichambre aux officiers; en France, cela ne se pardonne pas. J'ai porté la santé du Roi, puis le lieutenant-colonel a proposé la mienne, en exprimant les regrets du régiment; j'ai riposté par un petit discours. Les officiers sont venus me demander la permission de m'embrasser, chacun en particulier me témoignant son chagrin de se séparer de moi. Le colonel de B... est venu après les autres, me disant qu'il n'avait pas osé se joindre aux vieux et me demandant la permission de m'exprimer les mêmes sentiments qu'eux.
Après le festin, les trompettes ont joué la bretonne, les dames ont dansé et les housards ont aussi dansé en rond; les sous-officiers, la troupe avaient à leurs bivouacs des inscriptions sur leur peine de perdre leur colonel. J'ai fait monter à cheval; on a exécuté des mouvements de guerre jusqu'à la nuit.
Le lieutenant général Montlegier est arrivé. Je regrette pour les braves gens sous mes ordres de ne pouvoir achever l'inspection ; l'état grave de la santé de mon père me force à partir avant.