CHAPITRE PREMIER — i
Nous trouvAmes des habitants à Santillana, le 18 novembre. M'enqiiérant à une femme des nouvelles de Gil IJIas, elle me demanda ce que c'était que ce Gil Blas qu'on prétendait de Santillana, m'assurant sérieusement que sa famille était tout à fait inconnue dans cette ville.
Je fus détaché le 19 à Suancès, petit port, avec une compagnie de voltigeurs du 36' de ligne. Nous nous emparâmes du navire anglais la Betz}/, chargé de café; l'équipage se sauva de l'autre côté de la rivière. Je laissai à Suancès les voltigeurs et je rejoignis le général Mouton à San-Vicente.
Le 2" régiment d'infanterie légère formait depuis Burgos, avec le 36' de ligne, notre seconde brigade, commandée par le général Sarrut; cet officier général, à la tête du 2* léger, passa un pont de trente-deux arches de 8 mètres chacune, malgré le feu de sept mille hommes, et les mit en déroute.
Dix-sept bâtiments chargés de bijouterie, montres et vivres, furent pris dans le port; sans cette promptitude et cette détermination, ces vaisseaux se seraient sauvés à marée haute. Le colonel Tascher, avec ses chasseurs provisoires, poursuivit l'ennemi et lui prit mille hommes. Cette action fut très brillante pour le 2* léger; sur douze cents hommes, il en eut trois cents hors de combat. Le colonel Brayer déclara vieux soldats des conscrits bourguignons arrivés la veille; ils firent merveille.
J'étais enchanté de ce combat. D'après le propos de l'Empereur à Burgos, je me croyais sûr de mon ruban rouge; le général Mouton me proposa encore. Il était écrit que la croix devait m'être donnée bien loin de là, à Wagram. Le maréchal Soult arriva dans la soirée.
Je fus envoyé, le 20 novembre, en reconnaissance vers Persuez; les Espagnols avaient passé la Nança dans une barque, en se retirant.
Le maréchal Soult défendit de toucher aux bâtiments capturés. Le colonel Brayer avait, avant cet ordre, fait distribuer une montre d'argent à chaque soldat du bataillon qui avait passé le premier le pont, tous les officiers en avaient reçu une en or. Le détachement des voltigeurs du 36« de ligne, en pos-
session du navire la Betzy, d'une valeur de trois cent mille francs, fut relevé par des troupes de la Confédération du Rhin. Le général Mouton pensait que ces bâtiments appartenaient à la division, et que chacun devait avoir une part selon son grade. Il y eut à cet égard des discussions vives avec le maréchal Soult; ce dernier envoya son frère, le général Pierre Soult, commander à Santander; il traita avec les négociants correspondants des Anglais. Nos bâtiments y furent envoyés, vendus plusieurs millions. Je ne sais si cela fut au profit de l'État; l'armée se persuada que cet argent engraissa le maréchal. Il n'y eut jamais à la guerre de prise plus légitime: nous n'en entendîmes jamais parler. Seulement le maréchal Soult finit par donner douze mille francs à chaque régiment, douze mille francs au général Mouton. Ce fut une bonne aubaine pour le maréchal Soult, arrivé après le combat et n'y ayant contribué en rien. Notre division était en position en avant de San- Vicente. Le 2* léger était resté dans la ville à force de cris, car le général Mouton voyait bien que le maréchal Soult voulait nous envoyer à tous les diables pour disposer des bâtiments à son aise. Ceux qui étaient chargés de vivres en auraient fourni à tout le corps d'armée. Le général Mouton avait fait partir les équipages prisonniers, pour ôter au maréchal la possibilité de disposer des vaisseaux. Son Excellence les fit revenir, en usa en fin de compte comme général en chef, suivant son bon plaisir. Nous occupions la même maison que le maréchal Soult; nous vivions avec ses aides de camp : MM. Tholosé, de Saint-Chamans, chefs d'escadron, de Choiseul d'Aillecourt, Caron, Hulot, Raymond et Anthoine, tous très bien et bons camarades. Nous faisions du punch avec du rhum pris sur les bâtiments. Il y avait aussi, à bord de ces bâtiments pris, des petits bonnets de soie pour mettre sous le chapeau, objet utile à la guerre contre le froid : le colonel Braver nous en donna. Un brick anglais de quatre canons, chargé de dépêche? pour les insurgés, entra le 24 novembre à Santander; il ne croyait pas les Français maîtres de cette ville. Des corsaires de Saint-Jean de Luz y amenèrent des prises considérables. Parmi les vaisseaux capturés à San-Vicente, il y en avait qui