‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 180 sur 196 · CHAPITRE XII. — DKCEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — DKCEMBRE

il y a peu trenipresseinent de leur part à y aller. Elle met cependant de la grâce à divertir le public en faisant jouer une pendule à musique sur la cheminée.

Le colonel de garde assiste, aux Tuileries, à la réception des femmes chez le Roi, les lundis. Le 24 décembre, il y a eu deux présentations de dames. Les étrangères ont le privilège de se présenter seules; les Anglaises, au lieu de s'approcher du Roi, ont la manie, après avoir fait une révérence à une distance énorme, de courir d'une porte à l'autre sans s'approcher du Roi, de sorte que le duc de Duras est obligé de leur répéter jusqu'à satiété : < The K'ing. » Puis est apparue Mme de Foucauld, attifée d'une robe de taffetas bleu de ciel ornée d'oripeaux d'argent; elle était entre la marquise de Rougé et une autre. Le Roi a demandé de leurs nouvelles aux deux femmes à sa droite et à sa gauche, et ne lui a pas parlé. Sa Majesté s'est enquis de son nom après son départ.

Mme du Cayla est passée avec une robe de velours superbe garnie de fourrures; le Roi l'a entretenue avec beaucoup d'intérêt de ses enfants et de Saint-Ouen. Il lui a fait bâtir et meubler magnifiquement cette maison.

M. le comte de Rochechouart a été remplacé dans le commandement de la place de Paris par M. le comte de Wall, aide de camp de Monsieur. M. de Rochechouart refusait le respect, étant maréchal de camp, au lieutenant général comte de Coutard, commandant la division; son tort était d'autant plus grand qu'il a fait son avancement en Russie, où on ne badine pas avec le respect dû; puis il est homme de grande naissance. M. de Rochechouart n'a pas montré de tact en s'attachant à une pareille niaiserie; il aurait dil penser que son oncle, le duc de Richelieu, qui le maintenait dans son poste malgré sa nullité, n'existe plus; cela a été une grosse affaire.

Le maréchal duc de Rellune, ministre de la guerre, m'avait ordonné de lui présenter des modèles d'uniforme pour les housards de la garde, qui en ont un fort laid. Il a approuvé le suivant : colback avec un plumet de coq à plumes tombantes, dolman et pelisse cramoisis, avec des tresses jaunes et noires, cinq rangs de boutons blancs, conservant l'argent

aux officiers, ceinture cramoisie, nœuds jaunes et noirs, pantalon bleu de roi avec bandes cramoisies, schabraque cramoisie avec ornements noirs, portemanteau cramoisi. Le ministre a dit aux housards qui servaient de modèles que cela était adopté: ils sont retournés au quartier dans la joie, et plusieurs ont annoncé qu'ils se rengageaient pour six ans de plus (1).

Les housards de la garde sont retournés, le 31 décembre, à Melun sous la conduite du lieutenant-colonel: je suis resté avec un officier de chaque grade, suivant l'usage de la garde, pour le 1" janvier. Les régiments qui ne sont pas à Paris envoient une députation -pour la visite du jour de Tan au Roi.

Janvier. — Personne, même les libéraux, qui la craignent, ne doute que la guerre entre la France et l'Espagne ne soit inévitable. Beaucoup de gens veulent la paix: ils trouvent que leur existence à Paris est fort douce, et ils pensent que la guerre pourrait bien les déranger: d'autres, parmi lesquels j'en ai connu de remarquables à la guerre, efféminés par l'habitude de la cour, craignent maintenant pour leurs os, sans trop se l'avouer à eux-mêmes.

Cette disposition de gens dont un grand nombre a de l'influence, a mis des bâtons dans les roues pour empêcher d'agir et de faire prendre plus tôt à la France une attitude honorable. Plus tard, elle aura l'air d'être forcée par les puissances de marcher à leur suite.

Ceux qui ne veulent pas la guerre, la voyant inévitable, disent en s'y soumettant : f On ne peut pas passer la frontière avant trois mois. » Je ne suis pas de leur avis. L'armée française est entrée en Espagne en 1807. à la lin de décembre;

(1) Col uniforme n'a jamais existe qu'on projet: le petit esprit du lieuloiKint iréncral Digeon, commandant notre division, fut blessé de coque le mari chai duc df Bellune avait pris cette décision contre son avis; il fui trouver M. le duc d'.Vngouléme, qui se choqua aussi. Le régiment conserva son vilain uniforme bleu à tresses blanches. {Note du maréchal.)

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nous avons marché tout janvier et février; pendant quinze mois, j'ai fait la i^ucrre dans la Péninsule, hiver et été, par le froid comme par le chaud; avec une volonté ferme, on peut tout obtenir du soldat français.

On compare M. de Villèle, qui travaille à empêcher la guerre, à un enfant qui voudrait éteindre un grand incendie avec une petite seringue.

Les clubs espagnols ont été très violents, le 5 janvier, à Madrid, sur une note envoyée par M. de Villèle. Le gouvernement l'a envoyée aux Gortès; celles des puissances ont été remises le G. M. Pozzo di Borgo prétend que. comme on savait le contenu des dépèches du lieutenant son courrier, sa marche a été entravée. Cet officier a été attaqué à trois lieues de Madrid et s'est échappé en tirant trois coups de fusil. Les puissances, en faisant partir leurs courriers, leur avaient donné l'ordre de s'arranger pour arriver après celui qui portait la note de la France.

La paix n'est pas possible. Les Cortès auraient renversé le lendemain les ministres s'ils avaient osé faire une réponse modérée et non révolutionnaire; d'un autre côté, les puissances traverseraient la France si nous n'agissions pas.

Un courrier expédié, le 1:2 janvier, de Paris, a porté ordre aux ministres d'Autriche et de Prusse de quitter Madrid dans le cas où ils ne se seraient pas encore éloignés; il les a trouvés partis, la réponse des Cortès ayant été la plus violente possible pour les trois puissances.

Le projet de M. de Villèle était de se débarrasser de M. le duc de Bellunc, de le remplacer par le maréchal Macdonald et de prendre son appui parmi les doctrinaires. Les événements qui précipitent la guerre l'en ont empêché. L'ouverture des Chambres approclie; la majorité est pour la guerre. On a envoyé, en conséquence, le i8, à notre ambassadeur Tordre de quitter Madrid.

11 y a eu de belles parties de traineaux à Paris: le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld avec un bonnet magnifique conduisait Mme du Cayla : un de leurs chevaux arabes, mal dressé, a refusé le service au coin de la rue Duphot, et ils ont

été renversés. On parle de cette aventure dans les salons presque autant que de la guerre.

Le 22 janvier, les colonels de la garde présents à Paris ont reçu Tordre de se rendre chez le major général de service, duc de Raguse, pour tirer au sort les deux régiments de cavalerie légère et celui de grosse cavalerie qui doivent se rendre à l'armée d'Espagne. Les colonels Castelbajac, des dragons. d'Argout, des chasseurs, le colonel Lauriston du 2* cuirassiers, ont pris les billets partants. Le colonel Lauriston aurait tout autant aimé rester. Il me l'a témoigné; cela ne me console pas; il ne peut pas changer avec moi. Les housards resteront à Paris; mon désespoir est grand.

Un procès était engagé entre Ouvrard et le duc de San Lorenzo, ambassadeur d'Espagne, à propos de l'emprunt de la régence d'Urgel. Un jugement du tribunal de police correctionnelle de la Seine, rendu dans cette affaire, a appris officiellement (cela est assez drôle) à l'Europe que la guerre était déclarée entre la France et l'Espagne. L'arrêt a été rendu le matin, avant le discours du Roi: il était motivé sur une lettre de M. le garde des sceaux, qui l'annonçait au tribunal.

Le départ du nonce, à Madrid, a l'ait effet sur le peuple.

La goutte du maréchal Macdonald l'ayant empêché de se rendre à l'armée, le maréchal Oudinot a reçu des lettres de service.

Février. — Ouvrard a gagné 15 millions dans différentes baisses à Paris et à Londres. Homme supérieur pour la conception des affaires, il n'a pas le même talent pour suivre les opérations; il le sait et a assez d'esprit pour en convenir; elles Unissent souvent par devenir désastreuses pour lui. Ses manières très séduisantes le font toujours parvenir à tromper, en dépit de son insigne mauvaise foi, qui est en quelque sorte proverbiale.

Le vicomte de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, a donné un bal magnifique de douze cents personnes; orchestre excellent, profusion de rafraîchissements, abondance de lumière, souper splendide en petites tables où l'on s'est succédé plusieurs heures de suite; cela a été dans son

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