‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 182 sur 196 · CHAPITRE XII. — AVRIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII. — AVRIL

tables sans cesse renouvelé; il y avait neufs cents invités. Les officiers de housards étaient en uniforme, ce qui faisait un bon effet.

J'étais de garde au château le mercredi i(> avril. Le Hoi a donné pour mot d'ordre : Sainte Zoé, la Rochelle. .Vu moment où j'ai rendu l'ordre aux officiers de service, ils ont dit : « C'est juste, c'est mercredi. » Zoé est le nom de baptême de Mme du Gayla, qui a une terre près de la Rochelle; le mercredi est le jour où le Roi la voit. Zoé est en conséquence le mot d'ordre de tous les mercredis; souvent Sa Majesté l'accole avec Nogent-le-Roi.

Cette garde m'a coûté mon meilleur cheval; j'avais mis pied à terre, au poste du quai de Flore, pour inspecter les armes; le housard qui le tenait l'a lâché; il s'est sauvé au galop, et le brancard d'un cabriolet lui a fracassé le flanc et l'a tué.

Les dispositions des habitants en Espagne pour nos troupes sont différentes de celles qu'ils avaient lors de la guerre de l'indépendance; les paysans, au lieu de chercher à nuire à nos soldats, les instruisent de la marche des constitutionnels. La discipline de notre armée est, il est vrai, admirable; témoin ce propos dun grenadier qui souffrait de l'insolence d'un Espagnol et qui la supportait en lui répondant : t Ah! coqum, si tu étais Français... »

Le 24, on a appris à Paris le combat du 17 avril à Logrono, où les housards du Bas-Rhin ont fait une brillante charge, ont pris deux cents hommes, plusieurs officiers supérieurs et un drapeau. Mon brave successeur, le colonel Muller, a été atteint au bras d'un coup de pointe. J'ai éprouvé une émution bien pénible en apprenant que ce beau régiment que j'ai formé a été au feu sans moi. Ce que j'auibitionnais le plus au monde était de l'y conduire; si j'avais pu prévoir pareille chose et le repos auquel je suis condamné, je n'aurais pas accepté le commandement des housards de la garde.

La Russie, la Prusse, l'Autriche ont remis des notes à notre gouvernement, déclarant que, le casus fœderis étant arrivé, elles veulent envoyer des plénipotentiaires à notre armée pour traiter d'un commun accord avec l'Espagne. C'est un croc-en-

jambe donné par M. de Chateaubriand à M. de Villèle. qui avait l'intention de faire un arrangement tel quel avec les Certes et de sortir de la Péninsule au plus vite.

Il y a, aux Tuileries, dans la salle du Trône, outre celui qui est sous le dais, trois fauteuils cramoisis auxquels on met des ficelles de la même couleur, tendues d'un bras à l'autre, pour empêcher de s'y asseoir. Il est permis de s'établir sur les tabourets autour de la salle, où le colonel de garde vient attendre la sortie du major général de service, qui lui donne l'ordre du Roi. Ces cordonnets me donnent toujours envie de m'étendre dans ces grands diables de sièges.

Sous le règne de Louis XVI, il y avait à Versailles, dans la salle du Trône, une barrière; le marquis de Voyer, qui attendait dans cette pièce, s'étant assis sur cette balustrade, un huissier s'approche et lui dit : « Monsieur le marquis, vous profanisez le Trône. — Monsieur, reprit ^M. de Voyer sans se déferrer, je préconerai partout votre exactitude. »

Mme la duchesse de Berry, princesse de Sicile, n'est ni gracieuse, ni jolie; un œil à l'Orient, un œil à l'Occident, elle porte habituellement la tète basse; elle a une belle peau, le corps assez bien fait dans sa courte stature; sans avoir beaucoup d'esprit, elle a de la finesse italienne; elle ne prend pas toujours le chemin le plus court, le moins détourné, pour arriver à son but. mais elle y parvient. Disgracieuse par nature, elle aime la danse, saute les pieds en dedans et hors mesure. La première femme en faveur auprès d'elle est la duchesse de Reggio, sa dame d'honneur. La vicomtesse de Contant, gouvernante des enfants de France, est fraîchement avec la princesse. Le maître de la maison est le comte de Mesnard, son premier écuyer, son intime ami. qui n'est ni jeune ni beau. Monsieur, s'étant aperyu du goût de la duchesse de Berry pour lui, l'a fait venir et lui a dit : t Mon- < sieur de Mesnard, vous êtes auprès d'une jeune princesse, « vous êt-es un honnête homme, je vous demande de ne pas « abuser de votre position : j'exige de vous votre parole d'hon- « neur à cet égard. Profitez de son goût pour vous pour la « dominer, pour la gouverner, rien de mieux, je vous le con-

CIIAPITRI-: XII. — MAI 1823. 459

« scillc même. » M. de Mesnard a assuré Monsieur qu'il aimerait mieux mille fois perdre la vie plutôt que de manquer à sa parole. Il a résisté dans plusieurs occasions, puis a fini par céder. On s'étonne de cette liaison de la duchesse de lierry. Kh! quel autre aurait-elle pu choisir, personne ne l'approchant?

3 mai. — La favorite. Mme du Cayla, gouverne la France. Les ministres, M. de Villèle en tête, sont ses très humbles valets. J'ai été hier à Saint-Ouen à la fête donnée à l'occasion de l'inaup^uration du tahleau de Gérard représentant le Roi et offert par Sa Majesté pour l'ornement du château. (Elle tient ce château de sa munificence.) C'était aussi Tanniversaire de la déclaration du 2 mai 1814. Ce pavillon est bAti et meublé avec une magnificence vraiment royale; il y avait à la fête quatre cent vingt-cinq personnes de la meilleure compagnie de Paris. Les ministres et le corps diplomatique en entier y assistaient, trois cent soixante personnes étaient dans l'orangerie et dans une tente placée en avant, pour le déjeuner, qui a été entièrement et magnifiquement servi en maigre, à cause du vendredi.

On est passé ensuite dans une très jolie salle de spectacle arrangée par les Menus; on a commencé par un prologue en l'honneur du Roi, suivi d'une pièce à tiroirs jouée par les acteurs des Variétés, et d'un vaudeville de circonstance où ont figuré des acteurs de différents théâtres. Mines Mante, Cinti, Boulanger, Rigaud. MM. Potier, Philippe, lluet: on s'est rendu de là dans le salon, où on a chanté des cantates et où l'on a fait tomber le taffetas vert qui couvrait le portrait du Roi; ce tableau représentant Sa Majesté dans son cabinet est fort beau. On a pris des glaces sous une tente dans le jardin. Cette fête, dirigée par M. Isabey. a été charmante: il n'y a eu de ridicule que Sosthène de La Rochefoucauld, par la manière dont il a fait les honneurs. Pendant la petite pièce, on a lu une dépêche télégraphi(]ue qui annoni^ait l'entrée du général Molitor à Saragosse et sa marche sur Tudela.

5. — Ouvrard, parvenu à se faire nommer munitionnaire général de l'armée, est au quartier général de M. le duc d'.Vn-

goulème; malgré nos succès, il continue à faire vendre des rentes.

Le duc de Bellune a fait partir l'intendant militaire Joinville. pour tout changer dans Tadministration de l'armée. Le ministre de la guerre proteste contre le marché passé avec Ouvrard, le gouvernement y perd 40 millions. Le généralissime a été joué, continue à l'être et protège avec l'insouciance d'un cœur droit les spoliations des autres: il n'y croit pas et s'imagine avoir de l'entendement comme personne; Ouvrard restera munitionnaire général.

0 mai. — Le marquis de Lauriston a été nommé maréchal de France, commandant le second corps d'armée de réserve dont on a ordonné la formation à Bayonne.

10 juin. — Louis XYIII a été se promener avant-hier chez Mme du Cayla à Saint-Ouen; il s'est fait porter dans tous les appartements et a laissé son escorte à la porte du parc, parce que la dernière fois qu'il y est venu, les gardes du. corps et les housards se sont fait un malin plaisir d'ahîmer les allées et les plates-bandes.

La faveur de Mme du Cayla non seulement se soutient, mais augmente; c'est un crédit assuré pour tout le règne. Les ministres, comme de raison, sont à ses pieds. Le Roi lui donne beaucoup d'argent de la main à la main ; les parties d'échecs lui sont payées 2.000 écus quand elle gagne; quand elle perd, le Roi récompense le bien joué. Mlle du Cayla (1) joue aussi aux échecs, mais les parties ne lui valent que 4.000 francs. Le vicomte Sosthène de la Rochefoucauld, amant de Mme du Cayla suivant le plus grand nombre, son ami suivant les autres, est son messager pour les affaires et les intrigues; elle le dépèche également chez le premier ministre et chez son agent de change. Chaque matin, le vicomte de La Rochefoucauld va chez M. de Villèle lui porter les ordres de Mme du Cayla: on s'entend, tout s'arrange d'avance avec le Roi, qui ne voit sa favorite que les mercredis, mais qui lui écrit tous les jours et sans cesse. M. Peyronnet, garde des

(1) Depuis princesse do Craoo. (Note du maréchal.)

CHAPITRK Xn. — OCTOBRE 1823. 461

sceaux, a couru de grands dangers pour sa place; il est devenu son amant, dit-on, et l'a conservée.

Mme du Gayla est très adroite; elle a su mettre dans ses intérêts les dévotes et l'association jésuitique qui a une grande influence sur les ministres en dépit d'eux-mêmes.

7 juillet. — Mme de Castellane est accouchée d'une fille qui reçoit les noms de Rachel-Élisabeth-Pauline(i).

Louis XVIII a été sérieusement malade; son érysipèle étant sorti, le danger a cessé. Il a ordinairement une plaie en suppuration au genou, une autre sous le pied, un cautère au bras gauche; si ces écoulements s'arrêtaient, le Roi cesserait immédiatement d'exister. Ses accidents deviennent plus fréquents.

P^ août. — Les housards de la garde, faisant le service à Paris depuis le !•' avril, retournent à Melun, garnison triste. Il y a plusieurs châteaux dans le voisinage de cette ville; ils sont une ressource de société pour les officiers.

30. — Le comte Charles de Gontaut a donné, à Mont£?ermont, une fête à Mme la duchesse de Berry, où les housards ont joué la comédie.

30 septembre. — Les housards de la garde reviennent à Paris pour y prendre le service auprès du Roi.

20 octobre. — Je n'ai pas écrit depuis longtemps sur les événements qui se sont succédé; de nombreuses occupations m'ont absorbé. 11 s'est cependant passé des choses très importantes, telles que la délivrance de Ferdinand VII, qui a toutes les mauvaises qualités de Philippe II sans en avoir les talents. Le 30 septembre, il a rendu un décret à Cadix dans lequel il accorde amnistie à tous ceux qui ont pris part à la révolution ; le lendemain !«' octobre, au Puerto-Santa-Maria, au moment où il recouvrait sa liberté, il a rendu un décret tout contraire qui annulait les actes rendus depuis 1820 sous les Cortès. Il a pris pour premier ministre don Victor Saez, son confesseur. Chaque jour voit naître un décret qui l'emporti' en absurdité

(1) Mlle Pauline de CastcUani^ a t'pousf en premièri'S noces M. le comte de Hatzfeld, et en secondes noces M. le duc de Valençay , depuis duc de Talleyrand el de Sagan.

sur celui de la veille. On suit en Espagne un système complet de réaction; les arrestations, les mesures violentes semblent un principe convenu. On crie au milieu des illuminations : « Vive la sainte Inquisition ! » Ferdinand VII n'a seulement pas écrit au roi de France pour le remercier de sa délivrance à sa sortie de Cadix; il n'a pas parlé à M. le duc d'Angoulême des affaires de son royaume.

21. — Sa Majesté Catholique a fait son entrée à Séville le 8 octobre; la Reine, assez mal mise, était en calèche avec lui. La garde nationale traînait le tout, suivant l'usage; venaient ensuite les princesses. Les Vivat el Reij absohito f les illuminations, les chants ont été prodigués; c'était le pendant de la fête constitutionnelle donnée quelques mois auparavant; rien n'a été changé, pas même l'heure du diner.

Un officier du 5" de housards m'a écrit de Séville, le 10 octobre 1823 : « Nous avons escorté le Roi de Xérès à Séville: il voyage à petites journées et s'arrête dans les villes principales. La suite se compose de douze à quinze voitures; ses gens sont mal vêtus et sales. Dans toute autre circonstance. leur tenue prêterait bien à la plaisanterie; les soldats disent entre eux « qu'on ne peut rien attendre de mieux de la cour « d'un pauvre roi qui sort de la salie de police ». Le Roi est accompagné de sa famille, parmi laquelle les femmes sont à remarquer; la sœur de la duchesse de Berry est superbe; il en est ainsi de la femme de l'infant don Carlos. »

22. — C'est M. le duc d'Angoulême qui a exigé le renvoi de M. le duc de Bellune; celui-ci a quitté le ministère le i9 octobre, contre la volonté de ses collègues; dans un gouvernement constitutionnel, cela ne devrait pas exister. Le maréchal Victor a été nommé ambassadeur à Vienne. Le marquis de Caraman avait demandé une augmentation de traitement; on la lui a refusée; il a donné sa démission, et on Ta pris au mot.

Le Roi avait indiqué pour la guerre le maréchal Lauriston. le général Digeon ou le duc de Mortemart. Les ministres ont proposé le lieutenant général baron de Damas, qui a été nommé ministre de la guerre. Il a trente-six ans, est rentré en France en 1814; colonel dans la garde russe, on l'a fait

Page 1