CHAPITRE PREMIER
à Madrid, dans la maison du comtn de Fernan-Nunez; on y trouva un maf^asin d'effets d'habillement destinés aux régiments de housards de Ferdinand VII. On les distribua à la gendarmerie d'élite et à d'autres corps.
On éprouve à la guerre une grande variété de positions. Nous étions, la veille, dix à douze dans une écurie; elle était changée en un boudoir à cheminée à colonnes, meublé dans le dernier goût. J'eus une chambre tapissée en jaune, avec un lit en bois d'acajou.
Mon cousin Joseph d'Oms, sous-lieutenant de housards, était attaché au chef de bataillon Terrier, commandant le quartier général impérial. Il s'était bien conduit à Somo- Sierra; il me contrefaisait, en riant à gorge déployée, le bruit des balles, en passant ses doigts auprès de ses oreilles; il a montré une belle bravoure à l'attaque du Prado à Madrid, à pied, à Tavant-garde. M. d'Oms avait renvoyé son cheval pour le faire rafraîchir: sa tendresse pour le bucéphale l'avait porté à s'en priver dans la crainte de le voir tuer. Sa bonne conduite fit demander pour lui le grade de lieutenant; il ne l'obtint pas. Il partit pour Burgos afin d'y rejoindre le 1" de housards. Il craignait le 2% à cause de son uniforme brun; il préférait le bleu de ciel, il aurait mieux aimé le 4% dolman bleu et pelisse rouge. Six mois auparavant, on m'aurait dit que l'uniforme influerait sur son choix, je ne l'aurais pas cru ; il a malheureusement décidé de son sort. M. d'Oms serait peut-être encore de ce monde s'il avait été au 2* de housards, auquel il était destiné. Ce brave garçon si doux, si dévot, trouvait le marasquin trop faible, demandait de l'eau-de-vie, fumait; il était devenu tout à fait militaire.
Le 17 décembre, Mlle de Saint-Simon obtint de l'Empereur la grâce de son père ; elle fit trente pas à genoux avec beaucoup de peine, les gendarmes d'élite la repoussant. Le marquis de Saint-Simon, lieutenant général au service d'Espagne, avait, en sa qualité de Français, été condamné à mort par une commission militaire, comme transfuge.
L'Empereur passa le 19décembre, dans la plaine deSan-Martin, une revue des troupes nouvellement arrivées de France.
Le général Auguste de Golbert défila avec sa brigade. Il avait une tournure militaire très distinguée: Sa Majesté le remarqua. La journée du 20 se passa à Madrid, avec le général Mouton, à des revues de dépôt.
Tous les jours j'étais de service à San-Martin auprès de l'Empereur. Le général Nansouty, premier écuyer, commandait pendant cette campagne les officiers d'ordonnance et les aides de camp des aides de camp; il venait souvent dans notre salon de service causer avec nous. Il aimait à goguenarder, il poussait cela trop loin, et lorsqu'il s'agissait de service, on ne savait jamais s'il parlait sérieusement. Le duc de Vicence, dont il remplissait les fonctions de grand écuyer, était alors ambassadeur en Russie.
L'Empereur partit le 22 décembre, à quatre heures de l'après-midi, de San-Martin, au moment où on s'y attendait le moins, sur la nouvelle de l'approche des Anglais. Je n'avais pas laissé de véritables intérêts à Madrid; j'avais revu cette capitale sans plaisir, je la quittai sans peine; je fis sept lieues au galop sur le même cheval, en accompagnant Sa Majosté jusqu'à Guadarrama. L'Empereur voulut passer sur-le-champ la montagne; le temps était affreux, de la neige à flocons, un vent épouvantable, un verglas abominable. L'Empereur prescrivit aux dragons de la garde d'avancer; les soldats, arrivés à un quart de la montée, revenaient en disant : t II est impossible d'aller plus loin. » Ceux du train, obligés de faire plusieurs fois le trajet jusqu'au sommet de la montagne, afin de doubler les attelages des pièces, souffrirent horriblement. L'Empereur avait avec lui deux aides de camp et le prince de Neufchâtel. Sa Majesté est tombée au haut de la montagne; il était impossible de tenir à cheval. L'Empereur, ayant glissé, s'écria : « F... métier! » Ayant été relevé dans mon service, je i>assai la montagne, le 23 au matin, avec la plupart des officiers de l'Empereur et du prince de Neufchâtel. Le chef d'escadron Flahaiit était avec moi. Nous traînions nos chevaux par la bride; le verglas nous rendait très difficile de rester sur nos jambes. La montée est d'une lieue et demie de pays, la descente de la même longueur. Je n'avais de ma vie autant
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fioiiffert du froid. Nous comptions nous chauffer aux deux baraques situées au faîte de la montagne ; elles étaient combles de soldats. L'Kmpereur coucha au village, au bas de la descente. Les dragons de la garde bivouaquèrent près de là; le froid rendit pour eux cette nuit cruelle. Le quartier impérial fut porté à Villa-Cassin; nous y arrivâmes harassés. Le 24, nous étions à Arabello, sept lieues de pays. Je m'y établis avec M. de Clermont-Tonnerre, colonel aide de camp du roi Joseph (depuis ministre de la guerre en France), et l'officier d'ordonnance Tascher; nous eûmes du feu et des matelas. Je fis route, le 25, avec roflicier d'ordonnance Talhouet. Nous traversâmes Médina del Gampo, notre gîte fut Tordesillas.
L'Empereur marchait à très grandes journées pour atteindre les Anglais; il fut contraint de rester le 26 à Tordesillas, les troupes n'ayant pu suivre. Il arriva le 27 à Médina del Rio- Scco; les habitants y étaient restés. Le général Mouton occupa son ancien logement d'après la bataille. L'Empereur arriva le 28 décembre à Valderas. Sa Majesté allait toujours au galop, elle avait dépassé presque toutes les troupes. Elle se trouva à Valderas, avec son piquet et un escadron de chasseurs à cheval de la garde; la cavalerie anglaise en était partie depuis deux heures seulement. Le maréchal Ney arriva une heure après l'Empereur, fit reconnaître son escorte, puis, s'approchant de Sa Majesté, lui dit : « Sire, je remercie Votre Majesté de ce qu'elle veut bien faire mon avant-garde. » On plaçait de la cavalerie de la garde, au fur et à mesure de son arrivée, autour de la ville. La pluie tombait par torrents, les boues étaient épouvantables. De toute la garde à pied, dans la soirée et à minuit encore, cent hommes seulement purent parvenir à Valderas. Un fusilier de la garde, homme robuste, s'est tué. après s'être adressé en ces termes à ses camarades : « Je suis un brave homme, vous m'avez vu au feu! Je ne veux pas déserter, mais ceci est trop fort pour moi. » En achevant ces mots, il appuya le bout du canon de son fusil sur sa tète, poussa la gâchette avec le pied, et tomba. Il est difficile de se figurer les boues de Valderas; dans certains endroits, on y enfonçait jusqu'à la ceinture.
L'Empereur était logé dans un grand couvent; la portion de la garde qui avait pu rejoindre s'établit sous les arcades de la cour. Les officiers d'état-major et l'infanterie restée en arrière arrivèrent le lendemain. Le général Lefebvre-Desnouettes, parti le matin à la poursuite des Anglais avec les chasseurs à pied de la garde, passa à gué l'Esla, rivière assez large près de Benavente; les Anglais montrèrent d'abord peu de monde, puis tombèrent avec des forces triples sur les trois escadrons du général Lefebvre-Desnouettes. Il fut fait prisonnier avec deux officiers; bon nombre de chasseurs furent pris, tués ou noyés dans l'Esla, malgré leur vaillante défense. On parlait beaucoup et mal de cette rencontre, dans le corridor du couvent, transformé en salon de service. L'Empereur y vint en chantonnant. Nous nous levâmes; il s'assit, à notre grand étonnement. Sa Majesté mit ses deux pieds sur le tour de bois du brasero, prononça en se frottant les mains ces paroles : « Le général Lefebvre-Desnouettes a eu une petite affaire; il a été blessé et pris avec deux ou trois chasseurs. > Ces paroles dites, l'Empereur se mit de nouveau à chanter entre ses dents, puis rentra chez lui. Sa Majesté n'avait pas l'air mécontente; son envie de joindre les Anglais était grande, malgré le mauvais succès de ce combat, dû à Timprudence du général Lefebvre-Desnouettes. L'Empereur partit le 30 décembre, au galop, avec vingt-cinq hommes, suivant son usage. On s'étonnait, dans un pays comme celui-là, de voir Sa Majesté avec une si faible escorte. Un chasseur entra dans la boue, lui et son cheval; on ne lui voyait plus que la tête. Un livre tomba de la poche de la redingote grise de l'Empereur. Je le ramassai, j'en lus le titre avant de le remettre à l'aide de camp de service; il était intitulé : Entre chien et loup. Sa Majesté lisait beaucoup de romans; on lui envoyait de Paris toutes les nouveautés de ce genre. L'Empereur fit faire un feu de bivouac auprès du gué de l'Esla, et vit défiler une belle division de dragons. La cavalerie de la garde traversa également la rivière; nous la suivîmes. Nous étions à Benavente à huit heures du soir.
Le préfet du palais, le bon Bausset, nous arriva avec sa
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pelisse verte fourrée, à cheval sur sa mule, souffrant beaucoup de la goutte; le zèle avec lequel il suivait le quartier général, pour le service de la bouche de Sa Majesté, était vraiment méritoire. En entrant dans le salon de service, il s'assit; sa chaise fut brisée en mille morceaux sous son poids énorme, et sa chute fut superbe. M. de Bausset se fâcha beaucoup contre les rieurs, et sa colère augmenta l'allégresse des spectateurs.
Janvier. — L'Empereur, entrant dans le salon de service le 1" janvier 4809, nous dit-: « Messieurs, c'est aujourd'hui le premier de Tan, je vous souhaite à tous une bonne année. » Un instant après, nous nous mîmes en route par une fort belle neige, et nous arrivâmes dans la soirée à Astorga. Mon cheval fit dix lieues de pays à la suite de Sa Majesté, ce bucéphale n'en était pas moins frais le lendemain. Chacun' voulait me l'acheter. Nous trouvâmes de grands magasins à Astorga. Le maréchal Ney y était avec son corps d'armée. L'Empereur annonça son retour à Valladolid. On m'envoya le soir à la Baguesa, où je m'établis dans une écurie remplie de fumée et de soldats. Le 3 janvier, nous allâmes à Benavente, le 4 à Médina del Rio-Seco. Je fis route avec Bricqueville; un mulâtre américain espagnol nommé Alonzo, fait prisonnier à San- Vicente, disparut en m'cmmenant une mule, un cheval, un portemanteau; je l'avais pris pour domestique. Il ne faut jamais se fier aux étrangers à l'armée. Nous rattrapâmes en route le préfet du palais Bausset hissé sur sa mule: il souffrait beaucoup de ses blessures, œuvres de sa monture.
Le 5, j'étais à Valladolid; nous fîmes un bon souper avec l'intendant de cette ville, le maréchal des logis du palais, le fourrier Bâillon. L'Empereur arriva à Valladolid le 6 janvier; il était très bien logé dans un grand palais sur la place.
Le général Auguste de Golbert fut tué auprès de Villa- Franca; on regretta cet officier général d'un grand mérite.
très aimable. L'Empereur lui eût fait faire un beau chemin.
M. de Pradt, archevêque de Malines, aumônier de l'Empereur, nous rejoignit le 8 janvier, revenant de Madrid; il avait failli être pris. Cet aumônier du dieu Mars, comme il s'était surnommé lui-même, nous fit un récit pathétique des dangers auxquels il avait échappé.
On fusilla, le 11 janvier, des moines dominicains pour avoir massacré un Français; leur couvent fut supprimé.
Au nombre des officiers que je voyais le plus à Valladolid se trouvait Eugène de Montesquiou, chef d'escadron, mort depuis colonel du 13« régiment de chasseurs, officier distingué, trop tôt arrêté dans sa carrière, MM. Zoepffel, de Vence, de Carignan, Tascher, Talhouet, officiers d'ordonnance, Bricqueville, aide de camp du général Lebrun, de Ganouville, aide de camp du prince de Neufchâtel. Notre table de service, à dater du 12 janvier, devint excellente. On nous donna du vin de Bordeaux à l'ordinaire; cela nous fit croire au prompt départ de Sa Majesté pour la France.
L'Empereur, ayant ouvert lui-même le portemanteau de l'estafette, y trouva deux bouteilles; il destitua sur-le-champ M. Parent, directeur des postes de Bayonne. Le grand maréchal faisait venir le vin de Chambertin par ce moyen, pour empêcher Sa Majesté, qui n'en buvait pas d'autre, d'en manquer. Le duc de Frioul en fit l'observation à l'Empereur, qui répondit : « Ce que j'ai fait est fait, je ne reviens jamais sur mes décisions. » M. Parent, homme fort estimable, fut, quelque temps après, nommé inspecteur des postes à Bayonne. M. le comte de Lavalette, directeur général des postes, ne put obtenir de le réintégrer dans son ancienne place, beaucoup plus lucrative; il la recouvra à la Restauration.
Une belle division de dragons et le il* d'infanterie légère, superbe régiment, passèrent à Valladolid le 15 janvier; il arrivait sans cesse de nouvelles troupes.
Les officiers d'ordonnance, les aides de camp de l'Empereur reçurent ordre de rester auprès du prince de Neufchâtel, qui ne partait pas avec Sa Majesté, pour être expédiés successivement.