‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 21 sur 196 · CHAPITRE PREMIER — 1809 4S · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER — 1809 4S

L'Empereur monta à cheval, le 17 janvier, pour se rendre à Burgos. Il y avait des piquets de distance en distance. Sa Majesté mit sept heures à faire les trente-cinq lieues de poste séparant cette ville de Valladolid. L'Empereur arriva le 18 janvier à Bayonne, et le 23 à Paris.

Je quittai, le 19, Valladolid, bien triste lieu; j'y avais eu la fièvre les derniers jours, ce qui contribua à me faire trouver cette ville désagréable. J'arrivai le lendemain à Burgos, avec mes chevaux; j'y rencontrai M. d'Oms, avec un détachement du 1" de housards. Me voyant la fièvre, cet excellent garçon voulait me faire coucher dans son lit et se mettre sur une chaise. J'aimais de tout mon cœur ce brave cousin, parfait honnête homme; très timide dans le monde, il n'en était pas moins très brave. J'étais destiné à ne plus le revoir; il fut tué au mois de mars, auprès de Saint-Jacques de Gompostelle. Il rejoignait le 1" de housards en Portugal; se trouvant entouré de tous côtés, il partit de Saint-Jacques à minuit avec un détachement. Se dirigeant à travers les montagnes et décidé à ne se pas rendre, il voulut s'ouvrir un passage de vive force. Dans un défilé où l'on mit pied à terre, il resta seul à cheval, malgré les observations de ses housards sur le danger de servir ainsi de but aux paysans qui tiraient sur eux. M. d'Oms leur répondit : « Je ne me suis pas mis dans la cavalerie pour aller à pied. » Un instant après il fut frappé d'une balle à la tête et s'écria : t Ohl mon Dieu! » Ses housards, pressés par le feu des insurgés, eurent à peine le temps de s'assurer s'il respirait encore. M. d'Oms était un officier d'une bravoure froide; elle n'en était pas moins remarquable.

Je pris le 21 janvier, à Briviesca, un bidet de poste; au relais plus loin, je montai en galère; charrette couverte non suspendue, très bien nommée, on en trouve aux postes d'Espagne, elle porte plusieurs personnes. J'avais pour compagnon d'infortune le colonel Bartaglia, de la garde d'honneur italienne. Je remontai à cheval à Vitoria. Entre Salinas et Montdragon, il y a un passage dangereux; mon guide détacha les grelots de la sous-gorge de son cheval pour éviter

d'appeler l'attention des brigands: des housards accompagnaient les courriers à chaque poste. Je mis pied à terre à Bayonne, le 22 janvier 1809. Je me faisais d'avance une fête d'y souper à la française ; j'avais la fièvre et, faute d'appétit, je ne pus manger; je demandai une bouteille de vin de Champagne, je ne pus la boire. Je me réjouissais de coucher dans un lit, je ne pus dormir; l'habitude de reposer sur la paille fait que, la première fois que l'on retrouve un lit, on dort mal entre deux draps. J'arrivai à Pau chez mon père, de retour de cette pénible campagne; quelques jours de repos guérirent ma fièvre.

Avril. — Je partis le 1" avril, j'arrivai à Paris le 5; j'avais trouvé la route couverte de troupes de la garde impériale revenant d'Espagne et voyageant jour et nuit, en poste, sur des charrettes attelées de bœufs ou de chevaux, suivant le pays.

L'Empereur, voulant s'attacher des familles de l'ancienne cour, fit un grand nombre de chambellans honoraires, parmi lesquels Auguste de Rohan-Chabot, depuis cardinal de Rohan, Charles de Gontaut, etc. Il fit aussi une levée de sous-lieutenants : Élie de Périgord, Edmond de Castries, Bérenger, Gustave d'AndIau, etc. Fernand de Chabot avait été désigné pour l'École militaire. En considération du mariage, célébré le 12 avril, du prince Aldobrandini Borghèse avec Mlle de La Rochefoucauld, fille de Mme Alexandre de La Rochefoucauld, dame d'honneur de l'Impératrice, sa cousine, il fut placé sous-lieutenant au 4» cuirassiers, commandé par ledit Aldobrandini.

CHAFITKE II

Départ de l'Eraporeur pour la campagne d'Autriche. — Je rejoins à la bataille d'Abensberg. — Ma mission auprès du général de Wrède. — Bataille d'Ecknnihl. — Combat de Hatisbonne. — L'Enip«jreur est bless»'-.

— Il envoie le gt-néral Mouton attatjuer un bastion avec une compagnie de voltigeurs. — Combat d'Ebersberg. — Arrivée à Scha^bruiin. — Entrée à Vienne. — Logement chez le prince de Trautmansdorff. — Mission au général Lauriston. — Rencontre do Simmeringberg. — Reconnaissance avec des bousards. — Bataille d'Essling. — Défense d'Essling par le général Mouton. — On rapporte le général Lannes, blessé, à l'Empereur. — L'armée se retire dans l'Ile Lobau. — Mission au vice-roi. à Scbarvar «n Hongrie — Au maréchal Davout devant Presbourg. — Socondt* mission au vice-roi, à Guns. — Je passe une nuit à la tranchée devant Raab. — Cette place capitule. — Société de Vienne.

— Singuliers eCfets de boulets. — Mort du maréchal Lannes. — Le général comte Louis de Narbonne rejoint l'armée. — Ses nobles manières.

— Mission à Raab. — Retour avec Alfred de Noailles. — Bataille de Wagram. — Alerte, l'action finie. — L'Empereur monte à cheval sans chapeau. — Macdonald nommé maréchal. — M. Boulanger, inspecteur des postes, ramasse les blessés. — Combat de Znaïm. — Armistice. —

— Retour à Vienne. — Détails sur le salon de service à Schœnbrunn.

— L'Empereur est content de mon rapport. — Promotions à l'occasion de la Saint-Napoléon. — J'attrape une dotation de 2,000 francs. — Le général Pire. — Mort d'Etienne de Choiseul. — Edmond de Périgord.

— Son habit extraordinaire. — Signaux télégraphiques de Vienne à Strasbourg mal organisés. — La paix est signée. — J'en porte la nouvelle au roi Jérôme à Cassel, au roi Louis à Loo. — Je reviens auprès de l'Empereur à Fontainebleau. — Je suis nommé capitaine.

Avril 1809. — L'Empereur partit de Paris le 13 avril, et passa le Rhin le 15; je le rejoignis à Abensberg, le 20 avril, la bataille déjà fort engagée. Personne n'avait ses chevaux; j'en avais acheté le matin un mauvais, d'un Juif. L'Empereur même se servait de ceux du roi de Bavière ; ses aides de camp étaient montés sur des chevaux de cuirassiers. Les Autrichiens avaient fait plus de diligence qu'on ne s'y attendait.

J'avais quitté Paris, faute de chevaux de poste, vingt-quatre

heures après l'Empereur; je ne m'étais pas couché, je n'avais pas pu le rattraper plus tôt. A peine arrivé, l'Empereur m'envoya porter des ordres aux généraux Vandamme et de Wrède, à l'extrême droite. Mon poulain de trois ans ne pouvait plus aller; un vaguemestre de cuirassiers me donna, moyennant de l'or, un cheval de paysan en échange, et j'arrivai à dix heures du soir au corps du général Vandamme. En me rendant de son corps à celui du général de Wrède, mon guide m'échappa. J'étais, à minuit, au milieu d'un marais, ne sachant où donner de la tête, fort inquiet de ne pouvoir remplir ma mission, trouvant de l'eau, point dissues. Heureusement, à deux heures du matin, les équipages du général de Wrède, venant à passer, me tirèrent d'embarras. J'arrivai à Phafenhausen: la division bavaroise s'en était emparée à la suite d'une affaire assez vive. Le général de Wrède me chargea de conduire à l'Empereur un officier prisonnier faisant partie du génie de l'état-major du prince Charles. Je fis bien de lui laisser son épée : nous trouvâmes dans les bois bon nombre d'Autrichiens égarés, et à la vérité sans armes; si cet officier ne m'avait pas donné sa parole d'honneur de ne pas m'abandonner, il aurait pu me faire prisonnier à son tour. Je le présentai, le 21 avril, sous Landshut, à l'Empereur. Sa Majesté le fit désarmer; je ne pus obtenir de lui conserver son épée.

Landshut était en notre pouvoir; le général Mouton venait de passer le pont au milieu d'une grêle de balles, à la tête des grenadiers du 17* de ligne.

Nous nous remîmes en marche. Le 22, nous gagnâmes la bataille d'Eckmùhl. Les corps des maréchaux duc de Montebello (Lannes), duc d'Auerstœdt (Davout) mirent les Autrichiens dans la déroute la plus complète. Les cuirassiers firent une charge superbe. Quelques régiments de la tête du corps du duc de Rivoli (Masséna) purent seuls donner. Le général de division Cervoni, son chef d'état-màjor, commandant depuis longtemps la division de Marseille, avait été appelé à l'armée; un boulet l'emporta à quelques pas de moi. Je l'échappai belle ce jour-là. Je revenais de porter un ordre à de la cavalerie. Le chef d'escadron Shée galopait en avant de moi; il se retourna

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pour regarder un boulet à ricocliet, (pj(* je no voyais pas, et qui passa entre les oreilles de mon cheval et mon visage, glace à uu denii-tenips d'arrôt que le mouvement du commandant SIk'c me lit faire machinalement. Je me fâchai contre lui de ce qu'il considérait tranquillement si le boulet m'emporterait ou ne m'emporterait pas, au Heu de m'avertir; il m'observa (pi'il n'en avait pas eu le temps.

Le (piartier général de l'Empereur fut établi à Eylosheim, quatoize lieues en avant de Landsliut. Nous nous mîmes en marche, le 23 de grand matin, pour Katisbonne. Les carabiniers firent dans la plaine une belle charge : ils poursuivirent l'ennemi jusque sous les murs de la ville. Il fallut battre en brèche. L'Empereur fut blessé d'une balle à la jambe, alors qu'il était sur une hauteur, ordonnant les attaques. Sa Majesté n'avait jamais été blessée; après avoir fait mcttie le premier appareil, elle monta à cheval pour se montrer aux. troupes. Elles l'accueillirent par de vives acclamations. Un mois après. Napoléon portait encore une botte lacée. Les balles venaient si bien où était l'Empereur que, couché quinze pas derrière lui, j'étais gêné par la poussière de celles qui labouraient la terre à ma droite et à ma gauche.

Le général Mouton fut envoyé avec une compagnie de voltigeurs pour attaquer un bastion. Il était en grand uniforme, sur un cheval blanc, et séparé de la tour d'où l'on tirait seulement par un fossé assez étroit. Nous étions les deux seuls à cheval; il faut que ces gens-là aient ajusté comme des oies, pour ne nous avoir blessé ni liiu ni Tautre. L'Empereur le fit rappeler. Sa présence était tout à lait inutile à ce poste dangereux. Le général Mouton me dit, en s'en retournant, sans se presser, que la plaisanterie était un peu forte, et qu'il trouvait ridicule de nous faire tuer pour rien, ainsi qu'une compagnie de voltigeurs.

L'artillerie ayant rendu la brèche praticable, nos troupes pénétrèrent dans la ville; elles passèrent le pont presque pèlemèl«* av«'c i'ciiiicmi.

On lit huit inillr pii-oimiers. et parmi eux un ollicier général; il fut amené à rEmpereur, dans une abbaye près »lt^ la ville,

bO JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE.

OÙ Sa Majesté s'établit d'abord, puis elle transféra son quartier général à Uatisbonne.

Cette vilie fut brûlée en grande partie par les Autrichiens et par les Français. Le prince Charles se retira en Bohême.

Nous fîmes, le 26, dix-huit lieues pour revenir à Landshut sur risser; l'Empereur voyagea en calèche. Le 27, le quartier impérial fut porté à Mùhldorf. sur l'Inn, le 28 à Burkausen sur la Salsa; le pont ayant été rompu par les Autrichiens, nous y prîmes séjour. Les généraux Lauriston et Bertrand furent chargés d'en faire construire deux. L'Empereur étant monté seul à cheval, après avoir eu de la peine à en obtenir un, rendit, le 29 avril, le décret suivant :

ï II y aura toujours une brigade des chevaux de Sa Majesté « sellés et bridés, tenus en main par les palefreniers. Un « piquet de chasseurs à cheval, tenant également ses chevaux « par la bride, sera placé dans l'endroit indiqué par l'aide de « camp de service. Les clievaux des aides de camp, des offi- < ciers généraux de service seront également sellés et bridés, « tenus par leurs palefreniers.

« L'aide de camp général de service mettra tous les matins « sur le bureau de l'Empereur la liste de service, dont il t répondra.

t Le service se relèvera tous les matins à 7 heures, et sera « composé ainsi qu'il suit :

« Deux aides de camp généraux de jour, un de nuit;

« Un écuyer;

« Moitié des officiers d'ordonnance;

t Moitié des aides de camp de nos aides de camp généraux;

« Moitié des pages.

« Le présent ordre restera entre les mains de l'aide de camp « de service, qui le remettra à celui qui le relèvera; il sera « chargé de veiller à son exécution. »

L(.' ',iO avril, n'étant pas de service, je marchai à l'avantgarde; nos soldats se réjouissaient d'entrer en Autriche. Les habitants étaient sur les places des villages avec de grands tonneaux de bière, en off'rant aux troupes ; elles pillèrent malgré cela.

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