‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 22 sur 196 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Mai. — L'Empereur arriva de Biirkauscn à Braunau le i" mai de ^'rand matin. Il m'envoya à une abbaye, à une dcmi-lieue de la ville; mes domestiques, me voyant passer en calèche de i)Oste, me crurent en mission: ils jugèrent à propos de suivre les troupes partant de Braunau. Me trouvant sans chevaux à mon retour, le général Kapp, aide de camp de service, me donna la permission de courir après, à franc étrier. L'Empereur me demanda un instant après, pour m'envoyer en Italie; le général Kapp fut obligé de raconter mon aventure, et un autre officier fut expédié à ma place.

Le 7* de chasseurs prit, ce jour-là, douze cents grenadiers hongrois : cette charge fit beaucoup dhonneur à ce régiment.

Le quartier général fut porté à Ilied; le 2 à Lambach, le 3 à Ebelsberg. Cette ville était en feu à notre arrivée. La division Claparède, du corps du maréchal Masséna, eut un combat des plus vifs et des plus brillants; elle passa le pont sur le Traùn, mit en déroute le corps du général Hiller, bien supérieur en nombre et placé dans une position formidable. L'Empereur me chargea de reconnaître les morts dans un chemin creux où il passa le soir ; les soldats avaient tous des chandelles, et ils m'éclairaient pour voir les numéros des régiments. Je trouvai douze Français, un Badois, douze Autrichiens; les cadavres de ces derniers étaient en quantité sur la hauteur. En remuant les corps, un grenadier protesta en ces termes contre l'état de défunt : « Mon officier, je ne suis pas mort, j'ai la cuisse cassée depuis quatre heures (il en était neuf); personne n'a voulu m'enlever. » Je lui donnai ma parole de le faire enlever. Des soldats venant du camp, allant à la ville, passaient -en foule; à ma proposition d'enlever leur camarade, ils se sauvaient à toutes jambes. Un sergent arriva avec un détachement qui allait à la ville chercher à manger pour sa compagnie; je lui }>rescrivis de faire porter ce soldat à l'ambulance; il me répondit : « Je ne le peux pas, le feu gagne, je ne trouverai plus de vivres; ce grenadier n'est pas de notre régiment. • Je tirai mon sabre, le menaçant s'il ne l'enlevait de lui couper le visage en deux. Ces dernières paroles le persuadèrent; les soldats le mirent sur deux fusils. Obligé de rendre compte de

ma mission, je ne pus le suivre: je crains que ce grenadier n'ait été jeté un peu plus loin.

Ebersberg offrait un affreux spectacle: les rues étaient pleines de cadavres à moitié consumés par le feu. et de blessés brûlés qui s'efforçaient de sortir des maisons. Le major Sainte- Croix, aide de camp du maréchal duc de Rivoli, prit un drapeau aux Autrichiens.

Le quartier impérial fut porté, le 4 mai, à Ens. Nous fûmes forcés d'y rester deux jours: le pont sur l'Ens ayant été coupé par l'ennemi, on en construisit deux. Le château occupé par l'Empereur était fort beau: il y avait un billard, nous en profitâmes. Le comte de Bondy, qui suivait Sa Majesté dans cette campagne en qualité de chambellan, put y exercer son talent; je fis sa partie avec Anatole de Montesquiou.

Une batterie de quelques pièces était placée au pied du mur du château, situé sur une hauteur dominant la rivière: nous dînâmes au son du canon, car les fenêtres de notre salle à manger ouvraient du côté des Autrichiens. Le quartier impérial fut, le 7 mai, porté d'Ens à l'abbaye de Molk. L'Empereur m'envoya au maréchal Davout à Linz. Sa Majesté en m'expédiant me traita avec bonté. Je faisais, il est vrai, mon service avec zèle et activité, j'arrivais toujours, il y en avait qui n'arrivaient jamais à temps et pour lesquels j'ai porté plus d'un ordre et entendu siffler plus d'une balle. En finissant Sa Majesté me dit : « Vous ressemblez à votre père »: puis, répétant à ceux qui étaient en cercle dans le salon de service : c N'est-ce pas? » Chacun, à l'exception du général Mouton, de répondre : t Oui. » Le maréchal Davout me donna mes dépêches dans la soirée du 8 mai; ma nuit se passa dans des charrettes de poste à crier pour faire ranger des colonnes d'infanterie qui couvraient la route. Les soldats avaient tous des cierges ou des chandelles allumées à la main : illumination assez singulière. Je remis, le 9, à Saint-Polten. mes dépêches à l'Empereur: il y était arriva la veille, de Molk. Le 10, Sa Majesté s'établit à Schœnbrunn.

Le corps du maréchal duc de Montebello, formant l'civantgarde, avait pris position dans le faubourg de Vienne. J'y fus

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envoyé le il. J'allai sur les glacis; tout ce qui s'y présentait, uH^me les habitants, était accueilli (Jes remparts par une grêle de balles. On jeta, à neuf heures du soir, des obus dans Vienne; ils mirent le feu à quelques maisons. La confusion régnait dans cette capitale. Une déput.ition des habitants vint, le i2inai,à Schœubrunn pour demander à capituler. Le maréchal duc de Rivoli s'était emparé le matin du faubourg de Léopoldstadt. Le 13 mai, à six heures du matin, le corps du général de division Oudinot occupa Vienne, en vertu de la capitulation signée la veille. I^e quartier impérial resta à Schœubrunn, beau château impérial à une petite lieue de Vienne, où nous avions des logements; nous allions dans cette capitale quand nous n'étions pas de service.

Le général Mouton occupait l'hôtel du prince de Trautmansdorff, grand maréchal de la cour d'Autriche, qui, en suivan son souverain, avait eu l'honnêteté de nous laisser son maître d'hôtel et son cuisinier pour nous en faire les honneurs. C'était d'ailleurs une bonne fortune pour les occupés d'avoir des officiers de l'Empereur qui vivaient presque continuellement chez Sa Majesté; les officiers des corps d'armée étaient, comme la troupe, à la charge des habitants.

L'Empereur m'envoya, le 11 mai, à Neustadt, à douze lieues de Vienne; le général Lauriston s'y trouvait avec une brigade d'infanterie badoise et la brigade de cavalerie légère du général Edouard de Colbert. Nous en partîmes le 18 de •grand matin, et nous attaquâmes un bataillon de landwehr retranché sur les hauteurs de Simmeringberg. Il ne tint pas un instant. On lui fit cinquante prisonniers; les soldats jetèrent leurs armes et se réfugièrent dans les montagnes. Je fus en reconnaissance de l'autre côté de la rivière avec des housards; un d'eux échangea son cheval contre celui d'un paysan. On leur apporta du pain noir; les soldats le jetèrent au nez de ceux tpii le leur donnaient. Je leur observai que peut-être il n'y en aurait pas d'autre; on leur en apporta du blanc, ce qui rendit ces housards tout glorieux du succès de leurs menaces. Nous nous arrêtâmes â Ilospital ; notre journée fut de quatorze lieues.

Le général Lauriston m'expédia à l'Empereur. Je remis le 19, à EbersdorfT, mes dépêches à Sa Majesté, qui y était depuis la veille. Dans la soirée du 20, l'Empereur passa le premier bras du Danube. J'étais allé à Vienne, j'en partis à quatre heures du matin, le 21; quand j'arrivai à EbersdorfT, le pont était coupé, et je passai sur une planche à pied. Je rejoignis l'Empereur de l'autre côté du Danube, vers Essling, et je fus envoyé à l'avant-garde, au général de division Lasalle. J'étais assis par terre auprès de lui, dans l'allée au delà de ce village, au moment où, à midi, un maréchal des logis du 16" de chasseurs vint le prévenir que le général Pire était attaqué, à la gauche, du côté de Gross-Aspern. La journée fut des plus sanglantes; deux divisions d'infanterie, une division et demie de cuirassiers, de la cavalerie légère avaient seules pu passer.

Avant l'attaque, les divisions ayant formé les faisceaux, un chevreuil parcourut le front de l'armée sans pouvoir être atteint. Tous les soldats se portèrent spontanément sur la ligne.

On faisait manœuvrer l'infanterie dans la plaine pour tâcher de faire croire à l'ennemi que le pont n'était pas rompu et laisser aux renforts le temps d'arriver. Le général d'Espagne fut emporté par un boulet.

Nous gardâmes nos positions ce jour-là, quoique accablés par des forces triples des nôtres. L'Empereur coucha au bivouac dans un bois voisin du Danube. Je passai une grande partie de la nuit aux avant-postes; la fusillade ne cessa pas. Le pont ayant été raccommodé le soir, la garde impériale, la division Claparède, le corps Oudinot, la division Saint-Hilaire et d'autres troupes arrivèrent.

Le feu reprit avec vigueur le 22, à la pointe du jour; le duc de Rivoli attaqua Gross-Aspern avec la division Legrand; ce maréchal fit des prodiges de valeur. Toute l'armée le proclama un héros. A onze heures, on vint annoncer à l'Empereur que les ponts sur le Danube étaient de nouveau rompus par des bateaux chargés de pierres envoyés par l'ennemi. Il falhit donc songer à la retraite, ou du moins se borner à garder nos positions. Le corps du maréchal Davout, de 30,000 hommes

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de bonnes troupes, les carabiniers, plusieurs régiments de cuirassiers, se trouvaient par là dans l'impossibilité de nous rejoindre, et notre artillerie ne pouvait avoir ses munitions. Nous n'avions [)as 45.000 bommes, même le second jour; 90.000 Autricbiens leur étaient opposés. Le général Mouton fut envoyé à trois heures dans Essiing. Il repoussa sept fois, avec 2.000 fusiliers de la garde, le choc de dix-sept bataillons hongrois; blessé d'une balle à la inain, cet officier général fit retirer les fusiliers après avoir reconnu l'impossibilité de se maintenir dans ce village. Pendant ce temps, l'Empereur, placé derrière Kssling, où les boulets venaient de tous côtés, d'Essling, d'Eiizesdorf, de (iross-.\spern, regardait tranijuillement avec une lorgnette les mouvements des différents corps. Des bataillons entiers de blessés revenaient du feu; il y avait parmi eux des valides, on les renvoyait à la mitraille. Plusieurs chevaux furent tués auprès de Sa Majesté. Les grenadiers et chasseurs à pied do la garde, placés fort en arrière de l'Empereur, éprouvaient une perte d'hommes assez considérable par le boulet. A quatre heures, Sa Majesté repassa le premier bras du Danube.

Le général de division Saint-IIilaire perdit une jambe et mourut de sa blessure. Le général de brigade Lagrange eut le bras gauche emporté le même jour du mois, à la môme heure, que le général Clément, commandant la môme brigade un mois auparavant.

Le maréchal Masséna voulut faire raccourcir son étrierdans Gross-Aspern par un grenadier ; ce dernier eut la tête emportée à la place quittée par la jambe du maréchal.

On rai)porta, à six heures, le maréchal Lannes, duc de Montebello, avec une cuisse emportée et l'autre jambe fort endommagée. De service les deux jours consacrés à ce terrible combat, j'avais été presque constamment à cheval et j'étais fatigué; je m'étais assis au pied d'un arbre, à vingt pas de l'Empereur, et je parlais à un malheureux soldat qui se traînait comme il pouvait avec la moitié d'un pied emporté. Je n'eus pas la curiosité de m'approcher pour voir l'entrevue du maréchal avec Sa Majesté; elle m'a été rapportée (\o diffé-

rentes manières par mes camarades présents, tant il est difficile de savoir la vérité. L'Empereur, suivant les uns, aurait versé quelques larmes; le maréchal lui aurait dit. en lui passant la main autour du cou : « Sire, vous perdez votre meilleur ami. »

Toute l'armée traversa le premier bras du Danube dans la soirée. Le duc de Rivoli faisait l'arrière-garde; à onze heures du soir, on l'avertit que l'artillerie avait encore onze coups à tirer. « Eh bien! qu'on les tire, répondit le maréchal au général Pernetti; je ne veux pas emporter une seule charge dans l'île. » Masséna passa le pont le dernier, laissant une compagnie de voltigeurs à la tôte du pont pendant qu'on le repliait; elle se retira ensuite dans des bateaux sans être inquiétée par les Autrichiens. L'ennemi n'osa tenter aucun passage dans l'île, quoique le bras fût fort étroit. Les autres ponts sur les grands bras du Danube étaient rompus; l'armée resta plusieurs jours dans l'îk, presque sans communication avec la terre ferme.

L'Empereur était revenu le soir même à Ebersdorff. Je couchai au bivouac dans l'île, près d'une maison où l'on disait que Sa Majesté se reposait. La plupart des aides de camp du maréchal Lannes furent blessés : d'Albuquerque, l'un d'eux, fut tué; Viry, jeune homme plein d'espérance et de bravoure, bon camarade, eut le bras cassé par une balle; il succomba après un mois de souffrance. Les aides de camp du maréchal Masséna furent aussi en grande partie touchés. 8,500 blessés par le boulet repassèrent le pont: notre perte s'éleva à 15,000 hommes, celle des Autrichiens à 22.000. Il y eut un moment où les domestiques, les chevaux de main, les blessés se précipitaient en même temps sur le pont; les généraux Grandjean et Mathieu Dumas, intendant de l'armée, rétablirent l'ordre avec peine.

Je me rendis, le 23. en bateau à Ebersdorff. quartier général de rEmi)ereur. Je retournai dans l'île porter du pain à nos gens; ils y étaient avec mes chevaux, ils en sortirent le 25, jour où les ponts furent raccommodés. Un hôpital fut établi à Ebersdorff, dans un grand couvent. Il était comble de blessés.

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Lfis chirurgiens ne pouvaient suffire aux amputations, les piiiK'ipaiix marquaient à la ciaie. aux aides, les places où il fallait l<!s faire : ce spectacle était ('(ÏVoyable.

Le capitaine Bataille, aide de camp du vice-roi d'Italie, apporta le 27 à l'Empereur, à EbersdorlT, la nouvelle de la jonction de son année avec celle du général Lauriston; cet événement fit grand plaisir. Los Autrichiens commirent la grande faute de ne pas passer le Danube à Krems, le 23 ou même le 24, alors que les ponts étaient rompus et l'armée française séparée; notre position aurait été des plus critiques, dette faute s'explique par leurs énormes pertes dans les combats des 21 et 22 mai.

Juin. — L'Empereur partit dans la soirée du 4 juin d'Ebers- (iorff pour retourner à Schœnbrunn. Nous ne savions pas où Sa Majesté se dirigeait; la plupart d'entre nous pensaient que l'Empereur allait établir son quartier général dans l'île de Lob au.

J'habitais Vienne quand je n'étais pas de service; la ville est jolie, bien peuplée, il y a de très belles maisons : un bastion planté d'arbres, avec un café où l'on fait de la musique, est très fréquenté : sur dix femmes qu'on rencontrait à Vienne pendant notre occupation, neuf étaient des dames de moyenne vertu.

L'Empereur s'étant relevé pour travailler, comme cela lui arrivait ordinairement, me donna en robe de chambre, le 8 juin à une heure du matin, des dépêches pour le vice-roi. Je les remis à ce prince à Steinamanger, en Hongrie ; trentedeux lieues. Le lendemain, je suivis le quartier du prince Eugène à Scharvar. Sous les murs de cette ville, je séparai Faullain et Bourgoing, aides de camp du général Lauriston, ([ui s'étaient pris de querelle à propos de rien et qui avaient commencé à s'escrimer à coups de sabre l'un contre l'autre, et cela au milieu d'une campagne active où les dangers ne manquaient j^as!

L(î l), à dix heures du soir, le vice-roi m'expédia. Un paysan hongrois qui me conduisait dans une charrette me signala, près de Guns, un feu ennemi. Si j'avais eu affaire à un Espa-

gnol, il m'y aurait mené. Me reportant à ma situation un an avant en Espagne, je trouvai que TAllemagne était un théâtre plus agréable pour la guerre. Je remis à Schœnbrunn, le 10 juin, mes dépèches à lEmpereur. Sa Majesté me questionna; je lui dis : « Sire, j'ai éprouvé un grand plaisir à t voir un pays qui n'était pas pillé (jouissance dont j'étais t privé depuis mon entrée en Autriche); les poules, les oies • couraient dans les villages, grâce à la bonne discipline t observée dans l'armée du vice-roi. » Sa Majesté parut très mécontente, me tourna le dos et rentra dans son cabinet, apparemment parce que les choses ne se passaient pas ainsi sous ses yeux.

La Hongrie était un pays nouveau pour moi. Les paysans sont vêtus à la housarde, avec des bottes, des moustaches, une pelisse, un chapeau rond par-dessus tout cela. Les villages annoncent l'aisance; les maisons sont bien bâties, entremêlées de vergers. L'Empereur m'envoya, le 13 juin, au maréchal Davout, à vingt-deux lieues de Vienne, devant Presbourg. En arrivant, le 14 au matin, à son quartier général, je vis fusiller un espion, opération pour laquelle ce général en chef, ayant du reste l'amour de l'ordre, avait un grand goût. Il était du petit nombre de ceux qui mangeaient avec leurs officiers. Presque tous nos maréchaux avaient une table de service. Je revins à Schœnbrunn le même jour. Le 17 juin, l'Empereur me fit porter des ordres en Hongrie, au chef d'escadron Lubenski. des chevau-légers polonais, détachés à Odinbourg. On me déroba mon manteau dans ma voiture. J'étais de retour le 18; d'Odinbourg à Vienne, dix-huit lieues.

L'Empereur me chargea, le 20. d'une mission pour le viceroi ; je le trouvai à Gouy. quatre lieues en avant de Raab. J'y arrivai le 21. à sept heures du soir, ayant mis vingt heures à faire ces quarante lieues. Le prince Eugène était dans une ferme, sur le bord du Danube; l'ennemi, de l'autre côté du fleuve, envoyait de temps en temps des boulets à son quartier général; deux grenadiers furent tués. Le vice-roi m'expédia à neuf heures du soir. Pendant ma route de Gouy à Raab, j'eus le spectacle du bombardement de cette dernière

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ville, où j'arrivai à une heure du malin. J'allai trouver le général Lauiiston dans le faubourg; je restai à la tranchée jusqu'à ijuatre heures du matin, pour être en état de rendre com{)tL' à TEmpereur des travaux du siège. J'avais vu mettre le feu dans plusieurs endroits de Ilaab; j'annonçai le 22 juin, à Schœnbrunn, sa prochaine reddition; cette ville capitula le même jour.

Le prince Auguste d'Arenberg, mon cousin, me présenta dans la meilleure compagnie de Vienne. J'allais fréquemment chez la princesse Clary, où se réunissaient la comtesse de Palfy, la princesse Flore de Ligne. J'y aperçus une fois le maréchal prince de Ligne, guerrier spirituel, connaissant à fond le soldat; il l'a prouvé dans ses écrits. Plusieurs de mes camarades, Fezensac, Raoul de Montmorency, d'Audenarde, venaient dans cette société. La princesse Stahremberg, ma parente, fort aimée de feu ma mère, me reçut d'abord très froidement. Elle voyait avec déplaisir l'arrivée des Français; c'était tout simple, elle finit par me traiter avec bonté. Chacun de nous cherchait à profiter des moments de repos pour se divertir. Les pages s'échappaient de Schœnbrunn, comme les autres personnes de la suite de l'Empereur, dans ce but; ils n'avaient pas la faculté de découcher. Je rencontrai un soir, à onze heures, le jeune Moncey, fils du maréchal, qui était fort embarrassé. Je lui prêtai un cheval pour s'en retourner.

Fezensac, aide de camp du ministre de la guerre et son gendre, servait en pantalon bleu pendant cette campagne, auprès du prince de Neufchàtel; le major général ne souffrait le pantalon rouge qu'à ses aides de camp en pied, privilège auquel il tenait excessivement. Dans un village d'Espagne, un aide de camp du maréchal Ney lui présenta des dépêches en pantalon rouge ; la colère du major général fut des plus comiques. Il ne voulut expédier l'oiricier qu'avec un autre pantalon. Celui-ci parvint très diflicilement à s'en procurer un autre, dans le méchant bourg où l'on était. Fezensac avait été blessé à Essling ; nous allions charmer ses ennuis en jouant au kreps avec lui.

César de Choiseul, aide de camp du général Nansouty, avait reçu à Essling un boulet à la nuque: je le vis chanceler sur son cheval, et je le crus tué. Cette contusion mit longtemps sa vie en danger; il recouvra difficilement sa raison, jamais toutes ses facultés; il a fini par mourir au bout de quelques années des suites de cette blessure.

Il y a de singuliers effets de boulets. A l'armée d'Italie, le capitaine Bourgeois, du 24* de dragons, étant à la tête de son escadron, vit venir lentement un boulet à ricochet; il se rangea, le boulet frappa un dragon, et, après l'avoir touché, retomba sur le pommeau de la selle; le soldat descendit de cheval, passa dans l'intervalle de l'escadron derrière les rangs, et tomba mort; on ne vit rien sur sa poitrine. Un officier de chasseurs à cheval voulut arrêter avec son pied un boulet qui paraissait ne plus avoir de force; on fut obligé de lui couper la jambe.

Le maréchal Lannes mourut, à Ebersdorff, des suites de sa blessure. Il était aimé de l'armée, on admirait sa bravoure, il fut fort regretté. L'Empereur prit soin de ses aides de camp. M. de la Bourdonnaye, l'un d'eux, blessé d'un boulet à la cuisse, à Essling, fut nommé officier d'ordonnance de Sa Majesté.

Le grand maréchal m'avait également proposé avec M. Briqueville. aide de camp du général Lebrun, comme ayant tous deux montré une grande activité: TEmpereur répondit : « C'est inutile dans leur position, je les emploie de la même manière. » L'Empereur passa une grande revue de la garde à Schœnbrunn; le général llapp y fut roulé par son beau cheval arabe.

Le comte Louis de Narbonne rejoignit l'armée, le i9 juin; il était général de division. L'Empereur voulait d'abord remployer comme général de brigade: le prince de Neufchàtel, employé au dépaitement de la guerre sous ses ordres, à l'époque où il était ministre, obtint de le faire servir dans son grade. M. de Narbonne fut envoyé comme gouverneur à Raab; il gagna promptement l'affection de l'armée par ses nobles et grandes manières. Cet officier général présenta à l'Empereur,

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à Schrenbrunn, une lettre sur son chapeau. Il fut le premier à donnei" cctt(! marque de respect à Sa Majesté; elle en fut flattée. Nous adoptûmes immédiat<;ment cet usage de l'ancienne cour. Cette action de M. de Narbonne contribua probablement à le faire nommer plus tard aide de camp de l'Empereur.

Juillet. — Sa Majesté, en partant pour l'île de Lobau, où fut porté son quartier général le 1" juillet 1809, me donna des dépêches pour le vice-roi d'Italie: je les lui remis à Haab dans la soirée. Le gouverneur. M. de Narbonne, m'accueillit à merveille.

Le 2, le prince Eugène m'expédia. Je voyageai avec Alfred de Noailles, aide de camp du prince de Neufchûtel; il me reprochait de ne pas savoir faire marcher les postillons allemands, parce que je ne les battais pas.

Ce bel et bon officier était peut-être le seul de l'armée exact à aller à la messe; cela ne l'empôcha pas d'être amoureux à Vienne d'une maîtresse charmante, à la suite du baron de Joinville, commissaire ordonnateur. Je connaissais cette jolie personne; elle comptait avec moi, ayant été femme de chambre de ma mère.

Le 3 juillet, j'étais dans la tente de l'Empereur dans l'île de Lobau, que l'on nomma Napoléon. Je fus me divertir à Vienne, et je revins coucher au bivouac. J'allai le 4 à Schœnbrunn faire une visite au général Mouton, qui souffrait de sa blessure. Je passai par Vienne pour y revoir mes belles, en revenant à notre bivouac. Nous jouâmes toute la nuit, dans une baraque de feuillages. Le général Lebrun avait un valet de chambre précieux pour avoir toujours des dés et un cornet : « Tous les joueurs, dis-je, ne seront probablement pas demain de ce monde; il ne faut pas faire crédit ce soir. » Ma proposition fut accueillie avec gaieté, trouvée juste et acceptée. Le temps fut horrible pendant la nuit du 4 au 5, par conséquent superbe pour le passage du Danube; la pluie tombait par torrents. L'Empereur était achevai à minuit; il y resta jusqu'à quatre heures du matin.

L'ennemi coupa à coups de canon tous le? arbres; vis-à-vis du lieu de notre premier passage, il tua un homme. Le colo-

nel Sainte-Croix passa le premier, dans des barques, à la tête de 2.500 hommes d'élite. Un pont de bateaux construit en long dans Tîle Alexandre fut placé en cinq minutes. L'armée traversa sur trois ponts, le corps du maréchal Masséna à la gauche, celui du général Oudinot au centre, le maréchal Davout à la droite. Les corps du maréchal Bernadotte. du vice-roi, du général Marmont, la garde, les cuirassiers formaient la réserve.

L'Empereur remonta à cheval à sept heures du matin, passa le premier pont dans l'île Alexandre, en même temps que les divisions de dragons Grouchy et Pully. Le colonel Sainte-Croix, aide de camp du maréchal Masséna, s'empara d'Enzesdorff. A midi, commença une épouvantable fusillade qui dura jusqu'à la nuit. Wagram aurait été emporté le soir même, si un régiment saxon et le 10" d'infanterie légère n'avaient pas dans l'obscurité tiré l'un sur l'autre, se prenant pour ennemis.

Le bivouac de l'Empereur fut établi en avant d'Enzesdorff. Le 6, à la pointe du jour, le feu recommença avec fureur: le corps du maréchal Davout entretint une fusillade admirablement nourrie jusqu'à onze heures. On vint alors avertir l'Empereur que la division Boudet, du corps du maréchal Masséna, était repoussée vers les ponts. Sa Majesté répondit ; t Cela n'est pas mon affaire, c'est celle du général autrichien. > Elle fit avancer cent pièces de canon commandées par le général Lauriston, puis ordonna à la garde un mouvement à gauche. Les Autrichiens furent obligés de se retirer précipitamment, et la bataille fut gagnée dès ce moment.

Trois cent cinquante mille combattants, quinze cents pièces de canon prirent part à cette journée, une des plus grandes boucheries que j'aie vues. Le général de division Lasalie, housard accompli, notre meilleur général d'avantgarde, fut tué, à trente-trois ans, d'une balle à la tête. Le général de brigade Gauthier, chef d'état-major du corps Oudinot, perdit la jambe et par suite la vie: les généraux Seras, Grenier, Vignolle, Sahuc, Frère, de France, furent blessés.

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La tonte de rEinpereur fut (Hablie à quatro heures en avant (!(; Kashdorf. Vers la nuit, on eut une alerte; les soldats des cantines airivèrent en courant des avant-postes et en criant : f Aux armes, l'ennemi est là! » Le désordre «Hait générai. J)e service dans la seconde tente de l'Empereur, j'avertis de suite l'aide de camp; j'avais appris un an auj)aravant, à Madrid, dans une débAcle semblable, qu'il ne fallait pas se presser. Je biidai tranquillement mon cheval, et je fus le [iremier auprès de l'Empereur. Il était monté à cheval, boutonnant ses culottes, sans chaf)cau, sans é[)ée. Un les lui apporta; il me doima l'ordre de faire former de suite à la garde les bataillons carrés; tout le monde croyait que c'était le prince Jean qui arrivait de Hongrie. On revint bientôt d'une terreur si chaude; je fus fâché que celte panique eût lieu sous les yeux du Russe Czernitchefî, aide de camp du Gzar, qui suivait l'Empereur. On sut qu'une vingtaine de housards autrichiens égarés, se trouvant en arrière des avant-postes, avaient rencontré des cantinières qui s'étaient mises à crier et avaient fait courir toute l'armée. La plupart des domestiques et des chevaux de main se sauvèrent à Vienne; nous les revîmes le lendemain seulement.

Nous étions le soir, suivant l'usage, couchés dans la seconde tente; l'Empereur y vint et nous dit : « Ne vous levez pas, vous devez être fatigués. Il n'y a aucun de vous de tué ni de blessé? Vous avez joué de bonheur! » Le 7, à quatre heures du matin. Sa Majesté m'envoya au général Boudel, à l'extrême gauche, en avant de Jetlesdorf, pour avoir l'état des pertes de cette division, dans son mouvement rétrograde. La veille, elle avait été obligée d'abandonner ses canons. J'y vis aussi une division de cavalerie légère; les régiments étaient réduits à un escadron. L'Empereur, passant devant le corps du général Mardonald, lui prit la main, la mit sur son cœur et lui dit : « Macdonald, je vous fais maréchal. »

Le (piartier impérial fut porté à Wolkersdorf. Nous y prîmes séjour les 8 et 9 juillet; je me logeai très agréablement dans un jardin. Le 10, l'Empereur fut à Laa. M. Boulanger, inspecteur des postes, fut, le 12 juillet, avec des voitures et des pos-

tillons français attachés à l'armée, relever les blessés, qui étaient encore, à cette époque, en grand nombre sur le champ de bataille de Wagram; beaucoup périrent par l'incendie des blés. Il proposa à un cuirassier, entortillé dans son manteau, de le faire mettre sur les charrettes; ce cavalier, ouvrant alors son manteau, lui montra qu'il avait la cuisse emportée et pleine de vers. « Monsieur, lui dit-il, si le lendemain de la bataille on m'avait porté à l'ambulance, on m'aurait coupé la cuisse. Je suis fort, j'en serais revenu; maintenant, vous voyez qu'il n'est plus temps (en refermant son manteau); ce n'est donc plus la peine, mais faites-moi le plaisir de tuer ou d'emporter ce quinzerlique qui est là qui piaille, afin qu'il me laisse mourir tranquille. » (Les soldats appellent les Autrichiens quinzerliques, du mot allemand kaiserlic.) Un peu plus loin était un petit conscrit qui avait les deux jambes emportées; il vivait de racines depuis six jours. Transporté à l'hôpital, il y mourut; c'était un pâtissier de Chartres.

Il y avait, à chaque poste allemande jusqu'au Rhin, une brigade de postillons et de chevaux de poste français, pour le service des estafettes de l'Empereur.

Le 41 juillet, à Znaïm, nous nous trouvâmes en présence des Autrichiens, enfermés dans un entonnoir, avec un seul débouché. Nous occupions les hauteurs: on y établit la tente de l'Empereur.

Chanceux en chevaux depuis le commencement de la campagne, j'en avais perdu plusieurs. Un de mes domestiques revint de Vienne à pied; les camarades lui avaient volé son cheval et les provisions qu'il m'apportait. On se battit toute la journée en tirailleurs. Je me couchai au bivouac auprès d'un bois avec Chlaspouski, officier d'ordonnance: nous nous endormîmes au son de la fusillade, et nous fûmes bien étonnés, le 12. en nous réveillant, de voir nos montres marquer sept heures du matin, et encore plus surpris du calme qui régnait.

On s'attendait à unr grande bataille; nous apprîmes, à la tente de ri^mpcitMii-. que le prince Jean de Lichlenstein était venu à neuf heures du soir, la veille, trouver le prince de Neufchâtel. et (jue le feu avait cessé de part et d'autre, à onze

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