‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 25 sur 196 · ORDRE · texte numérisé non relu

ORDRE

« L'aide de camp Castelan se rendra à Linz, où il remettra la lettre ci-jointe au duc de Danlzig"; de là, il ira à Bayreuth pour porter la lettre au duc d'Abrantès. Il prendra à Bayreuth le nom des troupes qui composent les corps du général autrichien Kienmayer et des positions qu'elles occupent. Il me rapportera également l'état de situation du corps du duc d'Abrantès, infanterie, cavalerie et artillerie. A son retour, il verra les fortifications de Passau, de Linz et de Molk, et se mettra en état de me rendre compte des travaux. Il prendra en passant les dépêches du général Bourcier.

« Signé : Napoléon.

« Schœnbninn, le 21 juillet 1809. »

.Te rnnis. le 2iî jiiillii. à T/niz. mes dépêches an duc de D.intzig; jT'lais le 25 à Uayrctilli. i.c général Pierre Boyer. chef d'état-major du duc d'Abrantès. me fournil les renseigncuHMits dont j'avais besoin. J'allai et revins jour et nuit, m'arrêlant seulement le temps nécessaire pour examiner et prendre des notes pour mon rapport à l'Empereur. Je n'étais que lieutenant, et les généraux de division se trouvaient, moyennant

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mon petit papier, obligés (Je me rendre des comptes. Je n'aurais |)as pu me; faire nommer capitaine; mon rapport fit colonel un major. L'KmperfMir se faisait, je crois, un malin jilaisir de jouer de ces tours-là aux ofiiciers généraux, afin de leur prouver qu'ils n'étaient rien fpie par son bon plaisir. Gomme j'étais poli, fort respectueux vis-à-vis d'eux, ils m'en savaient gré; je ne pouvais quelquefois m'empécher de rire sous cape (le la distinction de traitement que j'éprouvais de la part des généraux en chef, en la comparant à leurs manières avec les officiers (pii leur étaient attachés. Il y en avait qui ne les fai- ' snient jamais manger avec eux; j'étais toujours admis à leur table; on me questionnait b(;aucoup, on me racontait adroitement tout ce qu'on voulait que je redise. Le duc d'Abrantès, entre autres, fort grossier avec ceux qui l'entouraient, était toujours pour moi d'une [)olitesse parfaite.

Je visitai à llatisbonne les hôpitaux; je trouvai à l'auberge les voyageurs du coche d'eau de Mayence, parmi lesquels la jeune et jolie femme d'un employé de l'armée qui allait à Vienne rejoindre son niîiri. Je lui offris de la prendre dans mon cliariot de poste; elle accepta, au grand déplaisir d'un passager. Je lui donnai une heure pour envoyer chercher au bateau ses effets. Je travaillai à mon rapport, et je partis à mon grand regret et au sien, avant l'arrivée de son bagage, ma besogne était finie; j'ai toujours fait passer le devoir avant tout, je la laissai donc.

J'étais, le 28 juillet, à sept heures du matin à Passau. Je fus chez le général du génie d'Armagnac; je passai ma journée à visitei- les travaux et à jii'endre des notes. Je dînai chez le général Bourcier, j'examinai le lendemain la tête du pont de Linz, et j'ariivai à minuit à Molk. où je réveillai l'oflicier du génie. Il faisait un beau claii' de lune]; je vis de suite les forlications. .\ mon arrivée à Schœnbrunn, le 30 juillet, à une heure du matin, je remis mes dépêches, et, le lendemain, uïon rai)p()!t à l'Kmpeïeur. Je sus par le général Savary, commandant alors les uHiciers de l'état-major impérial, ([ue Sa Majesté l'avait trouvé le meilleur qui eût été fait pendant cette canq)agne; cela me llatta excessivement. L'Enq)ereur,

traversant le salon de service., s'arrêta pour m'en parler avec bonté.

Août. — Le général Grouchy fut nommé, le 4^' août., colonel général des chasseurs. Le 15 août, nous eûmes un Te Deum à l'église Saint-Étienne pour la fête de l'Empereur; Vienne fut illuminée. Sa Majesté avait ce jour-là Tuniforme c|e colonel des grenadiers à pied de sa garde, avec son grand cordon pardessus. Le maréchal Masséna fut nommé prince d'Essling; le prince de Neufchûtel. prince de Wagram: le maréchal Davout. prince d'Eckmùhl. avec chacun six cent mille francs de rente de dotation; le général Mouton devint comte de Lobau. Les officiers d'ordonnance, les aides de camp du prince de Neufchatjel; furent créés barons avec quatre mille francs de dotation ; quelques-uns de ces derniers furent comtes. Les aides de camp des aides de camp généraux furent chevaliers avec deux mille francs de rente. Je fus donc chevalier de l'Empire; ma dotation, d'abord établie àBayreuth. fut transférée successivement près de Hambourg, en Piémont, à Rome, et à la Restauration changée en une pension de 500 francs sur le trésor public. Un grand nombre d'officiers généraux, de colonels, d'employés civils, reçurent des titres et des majorais. Le général Bertrand eut le grand cordon de la Légion d'honneur, le général Lauriston celui de la Couronne de fer.

Le 16 août. M. de Champagny partit pour les conférences d'Altembourg; M. de Metternich s'y rendit aussi. L'Empereur fit une course à Raab, une autre à Brunn.

Septembre. — Il y eut une belle revue, le 2 septembre, sur les hauteurs en face de Schœnbrunn.

Le général Pire avait dit à l'Empereur, le lendemain de la bataille de Wagram. en montrant les débris de ses troupes : t Sire, voilà mes restes. » Ce général vint à la parade à Schœnbrunn; l'Empereur lui demanda la foire de sa brigade, il répondit : « A peu près mille hommes. — Vous devez le savoir au juste, reprit Sa Majesté. Sont-ce encore des restes? » Ce général Pire donnait le ton à Rennes, en 1804, avant sa rentrée au service. La veille d'un fi:rand bal. il fit venir son tailleur, qui était par cela même le plus élégant de la ville, et

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lui coiniiiainJa pour le ïamicuinin iUta culotU's de satin blanc avec (les bonnettes roî^cs, le pliant de ne pas njan^juer dit le* lui app(jrter (;x.u:t<;ni(,'nt <'t de lui eu ^'aider ie secret; il lui conlia (pie c'était la dernière mode à Paris et qu'il désirait être le seul au bal dans ce costume. Le tailleur n'eut rien de plus pressé que d'aller sur-le-champ en avertir ses meilleures piatiques; elles lui en coniniand(îrent en le remerciant beaucoup de cet avis. Tous les jeunes gens arrivèrent uu bal en culotte de satin blanc avec des bouffettes roses; ils furen( bien étonnés et mystifiés en voyant 31. de Pire se présenter en culotte noire et pouflant de rire de leur costume.

Parmi les personnages avec lesquels je fis connaissance à \ ienne, je citerai le commandeur de Zizendor/T, le comte Philippe de Cobentzel; la princesse de Stahremberg me présenta chez la princesse Czartoriska, qui avait une flile adoptive charmante appelée Thécla. Le vice-roi d'Italie y venait; on dansait au piano.

Les combats avaient été très vifs depuis le commencement (le la campagne. Le nombre de nos camarades disparus de ce monde était grand; cela m'avait donné, non le dégoût de I4 vie. mais le désir de la mener joyeuse, ne pensant pas qu'elle l>iU être longue. Les officiers s'amusèrent donc avec rage pen^ (lant l'armistice. Etienne de Choiseul, joli et bon officier, prit une fièvre chaude et succomba. Edmond de Périgord tenait une bonne maison; on jouait beaucoup chez lui. Le prince Sapieba, Polonais à la suite de l'Enqiereur, était un des acteurs. Edmond de Périgord, aide de canq) du prince de Neufch.ltel, auquel l'argent n'a jamais rien coûté, se lit faire une pelisse d'uniforme comme on n'en avait jamais vu; de chaque tresse pendaient autant de torsades formant autant d'épaulettes; jamais on n'avait vu un housard aussi magnili- (|uen)ent doré. Il airiva triomphant dans le salon de service. Le major général, dès (piil l'aperçut, lui dit : « (jn'est-ce que c'est cpje cela, monsieur? (le n'est pas l'uniforme de mes aides de canq), je ne veux pas de cela. » Eduiond de Périgord en l'ut pour la dépense de ce bel habit, du reste trop lourd pour être commode à porter.

Il y avait souvent spectacle à la cour, à Schœnbrunn; les dames de Vienne y étaient admises par billets.

Je reçus à Vienne trois lettres de mon père, d'un an de date, qui m'avaient été adressées en Espagne; elles avaient probablement été me chercher en Portugal. C'était une nouvelle preuve de l'exactitude de la poste, et du petit nombre de lettres qui s'y perdaient.

Le prince Jean de Lichtenstein, le général Bubna, aide de camp de l'empereur d'Autriche, venaient fréquemment à Schœnbrunn pour traiter; on dit vingt fois que l'armistice était rompu, ou que la paix était faite. Elle fut signée, le

14 octobre 1809, entre le duc de Cadore (Champagny) et le prince de Lichtenstein. Nous étions persuadés, en quittant l'Autriche, que nous ne ferions que passer à Paris et que l'Empereur irait de suite en Espagne. Il quitta Vienne le

15 octobre.

On avait voulu établir une ligne de signaux de Vienne à Strasbourg, pour correspondre avec le télégraphe; le général Guilleminot fut chargé de cette besogne. On plaça de lieue en lieue, en plus ou moins grand nombre, suivant le terrain, de grandes perches auprès de cabanes; il y avait des pavillons de diverses couleurs. Manquant d'hommes, on en choisit parmi les plus intelligents des prisonniers, pour les établir dans chaque station. Ils avaient la charge de répéter les signaux; ils le firent à l'envers du bon sens, et il arrivait des dépèches télégraphiques de l'autre monde. Le prince de Neufchatel se donnait au diable, et y envoyait aussi un peu le général Guilleminot, qui n'y pouvait mais. On découvrit enfin la grande cause du désordre. Beaucoup de ces prisonniers, dont l'établissement était près de la route, étaient bonnes gens; ils hissaient les signaux à ceux qui venaient les visiter, leur montrant, pour les divertir, comment on faisait aller ces petits drapeaux; on eut l'éveil, i)ar des offîciers qui rejoignaient leurs corps : ces braves prisonniers s'étaient plu à les convaincre de leur savoir. Ce grand abus réprimé, le télégraphe marcha un peu moins mal. Cependant, il n'alla jamais bien.

Octobre, — Le général Mouton partit, le 14 octobre au soir,

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pour Flcfisinguc, où los Anglais (Uaient dr^'barquds. L'Empereur lui donna l'ordre de m'expédier de Francfort à Gassel et à Amsterdam, pour y annoncer la paix aux rois ses frères. Sa Majesté les traitait avec beaiico«ip de légèreté. C'est la seule fuis (pie mes dc'pèches n'aient pas été signées par l'Kmpereur, pendant mes trois campagnes auprès de Sa Majesté. Nous cassâmes notrci voiture à Nuremberg, cela nous retarda; le 19 au soir, nous étions à Francfort-sur- le -Mein. Mon général continua sur Flessingue; je pris, moi, la route de Westphalie. J'arrivai à Cassel le 2i, à trois heures du matin; le prince de Salin, aide de camp de service, réveilla le roi Jén^me avec dilliculté, en me disant : « Il est couché avec la reine. » Sa Majesté me fit savoir qu'elle ne pouvait me recevoir avant huit heures du matin. Je lui fis répondre que je n'avais pas le temps d'attendre, ayant aussi à annoncer la paix au roi de Hollande. On insista beaucoup pour me faire rester; je n'en partis pas moins sur-le-champ, préférant laisser mes dépèches à l'aide de camp et mettre toute diligence possible à remplir ma mission. Le roi de Westphalie y gagna la tabatière d'usage pour une nouvelle de cette importance.

Je passai à Paderborn. La route, très sablonneuse, est meilleure aux environs de Munster. On couvre le chemin de troncs d'arbres posés en travers, qui ne le rendent pas doux. Les l)Ostes de Westphalie et du grand-duché de Berg sont insupportables; on attend une heure à chaque relais : les postillons s'arrêtent continuellement pour boire du schnaps (eau-de-vie). La lenteur de leur marche est extrême; pour comble d'agrément, le tarif des chevaux est beaucoup plus élevé que dans les autres postes de l'Allemagne, où j'ai été.

Depuis Doësburg, première ville de Hollande, le pays de sables et de bruyères ressemble beaucoup aux landes de Bord«»aux.

J'arrivai à Loos, château du roi Louis, le 23 octobre. Sa Majesté, souillante, me fit dire qu'elle me verrait le lendemain. Elle me traita avec beaucoup de bonté; notre conversation fut longue. Toute la cour était au château de Loos; il y avait des dames du palais, comne si la reine y eût été. On

me donna un bon appartement; je mangeai avec les officiers de la maison, qui m'accueillirent à merveille, particulièrement M. Pecazes, conseiller du cabinet du roi de Hollande. Il ne se joutait guère alors qu'il serait, un jour, favori du roi Lx)uisXVIIl, ministre, pair, duc. etc. Je dînai, le 25; en tôte-àtête avec le roi, qui me retint ensuite. Nous causâmes pendant trois heures de la campagne d'Allemagne; il n'en savait aucun détail, il ne la connaissait que par les journaux. Copime je lui parlais de l'affreux pays de sable que j'avais parcouru, il reprit : « Eh bien! c'est avec un pareil terrain que l'Empereur veut que ce pays aille sans commerce! Comment cela est-il possible? Vous pouvez en juger vous-même, monsieur de Gastellane. » Le Roi me donna des dépèches pour l'flmpereur. Je quitta^ Loos le 26 octobre, sans le présent d'usage. Le grand maréchal de Hollande me raconta que la tabatière qui m'était destinée s'était brisée à la poste.

Je passai à Utrecht, à Amsterdam, à la Haye, à Rotterdam; j'arrivai à Anvers le 28 de grand matin, et à Paris le 3,0 octobre. Je me rendis à Fontainebleau, où était l'Empereur. A la dernière poste, une femme me sauta ^u cou; c'était Mme Dubois, femme d'un sous-lieutenant, qui nous nourrissait à Modène et à Crémone. Son mari était mort, et cette ancienne cantinière était venue s'établir à Chailly, sa patrie. Cela me rappela les charmes de la pension des soys-lieMtenants, où, tout accablé qu'on se dise de service, op arrive toyjouii's une denii-heure avant celle du festin pour tambouriner sur les assiettes, en attendant la soupe, et où Ton fait coijrir ){^ servante autour de la table, quelque laide qu'elle soit. Nous avions sagement établi une amende pour ceux qui parleraient des supérieurs, en bien ou en mal; cette ressource, si bien exploitée dans certains régiments, nous était ôtée.

Novembre. — L'Empereur s'établit à Paris le 13 novembre.

L'Empereur lil donner au comte de Lobau . par le roi de Bavière, l'ordre de Saint-Hubert, puis il le gratifia de 50.000 francs de rente de plus, pour dot à Mlle d'Arbcrg, fille do la dame du palais (pTii épousa le 22 novembre.

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L'Empereur aimait à marier ses officiers généraux et à leur faire épouser des lilles de (jualit»;. La sœur aîuée de Mlle d'Arherg était Mme Klein. Mme de Lobau avait viu^t ans; elle était liarmante. Le comte de Lobau en avait quarante; d'une haute taille, d'une tournure militaire, il n'était rien moins que beau. Il nous signilia à nous autres, ses aides de cauq), de considérer sa femme comme une statue de marbre noir.

Il y avait à la cour de Napoléon des fenmies ravissantes; la pliij)aitdes maris les avaient prises pour leur beauté. On citait la duchesse de Bassano, Mme (jazani, la comtesse iJuchàtel, la duchesse d'LIrhingen, la comtesse de Canisy. etc.

Mon père vint à Paris et fut au lever de TLmpereur. Sa Majesté lui dit : « Votre fils a très bien servi pendant cette < anq)agne. » Cela m'enchanta.

J'allais beaucoup aux Variétés, au Vaudeville, aux petits théâtres. Je continuai deux mois le même genre de vie qu'à Vienne. Je m'en lassai tout à coup. J'en sentis le vide, et j'en fus dégoûté pour toujours. Mon oncle, le vicomte de Castillane, avait alors pour maîtresse en titre une belle princesse de Salm, fille entretenue de premier ordre: je ne sais comment elle avait réussi à se faire épouser réellement, pendant la Révolution, par un prince de Salm. Elle avait beaucoup d'esprit; ils se faisaient réciproquement une foule d'infidélités. Je dînais quelquefois chez elle avec lui.

Je dînais souvent chez le prince de Ponte-Corvo, chez la duchesse d'Abrantès, chez MM. de Talleyrand. deChampagny, chez les grands dignitaires et les ministres.

L'archichancelier avait une singulière manière de vous inviter en votre présence. Vous causiez avec lui; il appelait son secrétaire, lui parlait, et ce dernier venait tout chaud vous raconter : < Son Altesse Sérénissime vous convie à dîner. » Il exigeait que les femmes vinssent chez lui en robe à queue. Mme de La Rochefoucauld, dame d'honneur de l'impératrice Joséphine, lui fit une excuse assez piquante à ce sujet : « Pardon, monseigneur, d'être en robe ronde; je sors de chez l'Impératrice, je n'ai pas eu 1(^ temps d'en changer. » Cet archichancelicr.jurisconsultejustement célèbre, était fort gourmand,

avare, aimant le faste. Il se promenait presque tous les jours dans les galeries du Palais-Royal, avec son grand cordon de la Légion d'honneur, en habit habillé, assisté de d'Aigrefeuille et d'un autre acolyte, également vêtus à la française.

Décembre. — Beaucoup de fêtes eurent lieu à l'occasion de la paix, entre autres à la Malmaison. Le !•' décembre, j'y vis quatre rois et un empereur. Le 4, un bal magnifique eut lieu à l'Hôtel de ville. Il y avait quinze cents personnes de trop: un souper de cinq cents couverts. La tristesse de l'impératrice Joséphine y fut remarquée. Sa Majesté partit le 46 décembre pour s'établir à la Malmaison. Le divorce était alors public.

La princesse Pauline et la reine de Naples donnèrent de beaux bals. Il y eut des bals masqués chez le prince de Neufchâtel, rarchichancelier. les reines de Naples et de Hollande, la princesse Pauline et M. de Marescalchi. ministre des relations extérieures du royaume d'Italie. Les plaisirs furent très vifs pendant cet hiver.

Je fus nommé capitaine le 18 février 1810: j'avais été proposé pour ce grade en 1808, après le combat de Burgos; je restai aide de camp du comte de Lobau.

A l'armée, je couchais dans la tente de l'Empereur; je passais de là à ne plus le voir autrement qu'au bal des princesses. Les militaires n'ayant pas le grade de chef d'escadron ou une place dans la maison de l'Empereur n'étaient pas admis à la cour.

niiAPiTUK ni

Mon père épouse la dinhosso de La Rochefoucauld. — Napoléon •'■pouse Marie-Louise. — Bal du prince de Scliwarlzenberj^. — Je profite de mon séjour à Paris pour m'instruirc. — L'Irapératrice accouche du roi do Rome. — Joi»' à Paris. — Maria;;e de M. Fritz d»' Pourlalès avrc Mllt' Louise de Castellane, à la Malmaison. — Préparatifs de guerre contre la Russie. — Je quitte Paris et rejoins l'Knjpenur et l'Impératricc à Bayreuth. — Arrivée de l'Empereur à Dresde. — Drf.rence des souverains pour Napoléon. — Le duc de Viceuce. — Ses belles qualités. — Départ de Dresde. — Pas.sagc à Posen. — Raoul de Montmorency, malade, (juitte l'armée. — L'ingénieur Lauiuur abandonné avec le fourgon des cartes dans un bois. — Arrivée à Thorn. — Je prends mon service auprès de l'Empereur, qui me parle de mon père. — Brusque départ de l't^mpereur pour Osterode. — Arrivée à. Kœnigsberg. — Le général .Narbonne plaît à l'Empereur. — Départ de Kœnigsberg. — Gaieté d'un bivouac du 11' léger. — Souper de l'Empereur à Skrawdzen dans le jardin du curé. — Sa conversation avec lui. — Reconnaissance des bords du Niémen par l'Empereur. — Passage du Nifini n. — Ma querelle avec le comte de Lobau. — Entrée à Kowno — Bivouac dans le cimetière de Slrzabuiky avec .Mortemart, Chabrillau et \o duc de Plaisance. — Entrée à Wilna. — Le capitaine Octave de Ségur est fait prisonnier. — Le géographe d'Albe. — Sa Majesté croit tenir le corps du général Bagration. — 11 lui échappe. — .Mission à Niémezin. — DilHcult'S pour les vivres. — Désordres des traînards. — L'Empereur reçoit à Wilna la députation de la Diète de Varsovie. — La garde p;irt de Wilna. — Revues des traînards. — L'Empereur va au bivouac des Bavarois. — Mission au vice-roi, que je rejoins à Dolhinow. — Je retrouve l'Empereur à Gluboskoé. — Méchante humeur de Sa Majesté en vovant la retraite des Russes. — Départ de Gluboskoé. — Combat à O.^troveno.

— Mission à Oula au maréchal Ney. — Effet des reproches de l'Empereur sur les Wurtetub. rgeois et leur prince royal. — Le 3' corps vit de pillage sur les autres pour éviter de mourir dv faim. — Torl d« mettre toujours les mêmes divisions à l'avant-garde. — Sa Majesté me réveille couché en travers de la porte de sa tente. — Combat di' Witepsk.

— Flahault. .Morfeuiarl, Bricqueville et moi arrêtons les housards du 8' et les chasseurs du 16» en déroute. — Mortemart reprend un caisson.

— Belle conduite des voltigeurs du 9* de ligne. — Entrée à Witepsk. — Je quitte le comte de Lobau. — Je suis placé à l'état-major du prince de Neufchàlel.

Février. — Le 20 février 1810, mon père se remaria; il épousa une Rohan-Chabot, cousine germaine de feu ma mère, veuve du duc de La Rochefoucauld, qui avait été massacré cruellement sous ses yeux, à Gisors, au commencement de la Révolution : elle a toujours joui d'une grande considération justement méritée. Je trouvai en elle une seconde mère. Ma mère, en mourant, avait recommandé à mon père de la prendre pour femme. Soldat dans un temps où la consommation dhommes était grande, mon existence était si peu assurée que je fus heureux de voir à mon père une compagne pour ses vieux jours.

Avril. — Le 2 avril eut lieu le mariage de l'Empereur avec Timpératrice Marie-Louise d'Autriche. Venus en cortège do Saint-Cloud, Leurs Majestés reçurent la bénédiction nuptiale dans la galerie du Muséum. II y eut aux Champs-Elysées des jeux de tout« espèce, un lampion à chaque arbre; une ascencension de M. Forioso au haut d'une pyramide sur une corde tendue, des illuminations superbes aux Tuileries; sur la place de la Concorde on tira un feu d'artifice.

Le plus bel équipage de Longchamps fut celui de la princesse de Neufchâtel.

Je restai quelque temps à Reuil avec mes parents. Je ne pouvais pas souffrir le séjour de la campagne. La vie active à laquelle jetais habitué en était cause.

Juin. — Fête superbe à FÉcole militaire le 24 juin, donnée p.ir la garde impériale à l'occasion du mariage dcrKmpcrour; coiii'sos do chars ot de chevaux, ballon do M. Blanchard: lo soir. f(ni dartilico, bal dans uno salle construite <'X|)rès.

Juillet. — Lo !•' juillet, fête donnée [)ar le prince de Schwartzcnborg. ambassadeur d'Autriche, KEmporcur et l'Impératrice y assistaient: il y ont im ballot exécuté par les danseurs do l'Opéra, nr» feu dartillre: cola était charmant. A minuit, lo fou prit. Je venais de causer avec la princesse Pierre de Schwartzenberg, née d'Arenborg. ma cousine, fort agréable personne;

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ello fut écrfif^éc par un lustre dans un bassin qu'on avait couvert de planches pour danser. On retrouva son corps le lendemain. J'étais à l'endrrwt mAme où le feu prit; un rideau s'alluma dans une tente construite contre la maison, sur le jardin. Je ^MJinpai le lon^^ de la fen(>tre pour l'éteindre; au moment on j'arrivais au feu, le toit tout entier, recouvert d une toile résinée, s'embrasa à la fois; le jardin, un instant après, était chose horrible à voir.

On entendait les cris des brûlés, parmi lesquels on distinguait ceux du prince Kurakin. ambassadeur de Russie. Les maris demaiidai«Mit où «'talent leurs femmes; les femmes réclainaient leurs enfants; chacun craignait d'avoir à apprendre la perte d'un parent ou d'un ami. L Emjjcreur reconduisit llmpératrice, revint et resta jusqu'à la fin. A trois heures du matin, le peu de Français s'y trouvant encore soupèrent avec les officiers autrichiens. Je me rappelle que je trinquai un verre de vin de Champai^ne avec un beau hoiisard ; sa figure me frappa : il était borûrne. C'était le comte de Neypercr. Je ne me doutais îïuère que je le verrais un jour le mari de cette impératrice Marie-Louise pour laquelle il y avait alors à la cour, chez les grands dignitaires et les ministres, de si brillantes fêtes.

A cette époque, la belle colonne de la Grande Année, sur la place Vendôme, fut achevée.

't* partis de Paris avec mon père, le 14 juillet, pour Pau : nous fûmes très bien accueillis à Bordeaux, par le préfet banm Gary. L'acteur Joanny faisait fureur au (Jrand Théâtre; le ballet des Filets de Vfikain excitait l'admiration des iiordriais. Mon père était fort aimé dans les Hasses-Py rénées; il administr.rit d('pui> dix ans rc d(''parten»ent. Il y arriva le "î^ juillet, on lui fit à Pau une réception de souverain : la ville fut illuminée, des députations vinrentdes différentes villes du départ<*ment pour le féliciter. Mon père et ma belle-mère furent très applaudis au spectacle: on leur donna des fêtes. Le journal du département en lit un piuiipeux récit. Cela déphit à l'Kmpereur; il dit, avec humeur, de mon père : « C'est un [»acha.» Son rappel ne se fit pas attendre.

Nous partîmes pour les Eaux-Bonnes. Mon père avait fait la route y conduisant de Laruns ; il avait fait arranger toutes les promenades de ce lieu dont les eaux sont célèbres par leurs effets sur les maladies de poitrine; auparavant on pouvait à peine s'y loger.

Septembre. — Nous quittâmes Bonnes le 7 septembre; mes parents, allant à Cahusac, terre de ma belle-mère, se rendirent directement à Tarbes, où je passai. Mon père y avait fait beaucoup de bien; la tristesse était peinte sur tous les visages. J'étais le 12 septembre à Paris. Mon père y revint le 24 septembre.

M. le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, et M. Philippe de Ségur, son fils, avaient tous deux envie d'acheter la maison de Mme de Brunoy; voulant, chacun de leur côté, surprendre leur femme, ils s'adressèrent au propriétaire sans se communiquer leurs projets respectifs. M. le comte de Ségur faisait traiter cette affaire par M. de Puisigneux. M. Philippe de Ségur arrive chez monsieur son père : « Je viens, papa, d'acheter la maison de Mme de Brunoy 220.000 francs. Je l'ai payée bien cher; il y avait un diable d'homme qui enchérissait toujours sur moi. Enfin, ce matin, il a mis encore 12.000 francs; j'ai été forcé d'en donner 8.000 de plus, je l'ai emporté. — Tu ne sais pas quel est ce diable d'homme? reprend M. de Ségur. Eh bien! c'est moi. » Cette confiance réciproque coûta une quarantaine de mille francs à M. Philippe de Ségur.

J'avais, depuis mon retour de l'armée, pris l'habitude d'aller presque tous les jours chez la duchesse de Bassano; j'y rencontrai la belle Mme Gazani. L'Empereur avait découvert à Gênes Mme Gazani. d'une beauté remarquable et d'une bonté qui IIP Tétait pas moins. Sa Majesté la fit venir à Paris, la iioiimia Icclricc de rinqxM'ati'ice. donna une recette gc'nérale à Sun mari. Elle fut. particulièrement pendant le séjour à Marac, dans la plus haute faveur. L'Empereur s'en dégoûta assez vite. Lors de la répudiation de l'impératrice Joséphine. Sa Majesté refusa de l'attacher à l'impératrice Marie-Louise. Mme Gazani était grande, plutôt belle que gracieuse; elle dan-

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sait mal. J'ai ('t<^ fort Vié d'amitié avec olle. J'ai vu succcssivem<;nt vAwa elle des gens m'en paraissant fort épris; jamais je n'en ai ét«! amoureux, mais je lui suis resté dévoué jusrpi'à sa moit. .hi fis connaissance chez elle avec le prince de Saxe- Col)Our^% qui [)artageait en ce temps-là nos plaisirs, ne se doutant pas alors qu'il serait un jour le mari de la j)rincesse Cliarlotliî d'Angleterre. Nous nous réunissions chez Mme (jazani, plusieurs fois par semaine; on y jouait aux jeux innocents, on faisait des charades. Les plus jolies femmes de la cour y venaient; c'était à (jui y serait admis tant qu'elle fut en faveur. Lorsqu'elle cessa de l'être, bien des gens l'abandonnèrent. Beaucoup de ses amis cependant lui restèrent fidèles; cela fait son éloge et le leur.

Le comte de Lobau était l'aide de camp de l'Empereur, chargé alors du travail de l'avancement de l'armée. Les propositions faites par le ministre de la guerre lui étaient renvoyées par l'Empereur; il travaillait ensuite avec Sa Majesté. Le contrôle que l'Empereur faisait toujours exercer par un de ses aides de camp sur le duc de Feltre était fort désagréable à ce dernier; il fallait bien se soumettre à la volonté du maître. Cela n'était pas sans humeur de la part du général Clarke contre l'aide de camp honoré de cette marque de confiance. Le général Mouton donnait son opinion en conscience, et elle était à peu près constamment suivie; aussi les militaires de tous grades affluaient chez lui, soignaient môme parfois ses aides de camp. Au fait, ceux appelés à coopérer à ce travail ont dû faire nommer plus d'un officier général et rayer plus d'un candidat. Le comte de Lobau a été, je crois, l'aide de camp de l'Empereur le plus longtemps chargé de cette mission. A l'époque où il servait en qualité de commandant d'une division en Espagne, c'était le doucereux général hertrand, homme médiocre, (pioitpi'on ait dit le contraire, au(piel le portefeuille était réservé. L'Empereur dit au général Mouton, à piopos de Raoul de Montmorency, presipie constamment malade, à l'avancement duipiel il s'opposait : « On ne gouverne pas un empire, monsieur Mouton, comme on conduit un i-égiment. »

L'Empereur, voulant faire gagner les manufactures de Lyon, défendit les uniformes à la cour; il ordonna les habits habillés. Cela mécontenta les officiers généraux; ils s'y soumirent cependant sans souffler mot. Quelques-uns avaient des figures comiques. Je me souviens entre autres du maréchal Augereau; je le vois encore d'ici avec un habit vert brodé d'or, une veste et des culottes de satin blanc.

Janvier. — Les habits habillés reparurent pour la première fois le 17 janvier, à un bal chez la princesse Pauline. J'étais comme les autres assez embarrassé dans mon vêtement de velours. M. de T... fit beaucoup rire : il avait inventé de se poudrer et de s'attacher une fausse queue avec une bourse; il avait de plus pris des leçons de Fleury, acteur des Français, pour porter son chapeau et son épée.

La guerre continuait en Espagne, seulement l'Empereur n'y fut pas, comme on s'y attendait.

Mon éducation avait été coupée trop court par mon entrée au service; ce repos me donna le loisir de m'instruire. Je lisais beaucoup. J'étudiai l'anglais; en quittant l'Italie, je savais assez bien l'italien; en sortant d'Espagne, je faisais le plus beau mélange des deux langues; pour l'allemand, demander mon chemin et ce dont j'avais besoin a été le nec plus ultra de ma science.

On s'instruit beaucoup en lisant : le comte Louis de Narbonne a dû on grande partie son instruction, presque aussi remarquable que son esprit, à son habitude de toujours lire en voiture. M. de Narbonno était avant la Révolution chevalier d'honneur de Madame Adélaïde; il était continuellement sur la route de Paris à Versailles pour concilier les devoirs de sa place avec ses plaisirs. Il m'a raconté que ce qu'il avait lu de cette manière était prodigieux.

Je me perfectionnai dans l'art de tuer mon prochain au pistolet, à l'épée, voire même à l'espadon; j'avais pour maître

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