‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 26 sur 196 · CHAPITRE NI · texte numérisé non relu

CHAPITRE NI

lo fameux Fabien, pour lors en ^'rande réputation, et il me montrait le sabre en recbi^'nant, trouvant cela au-dessous de sa diirnité. Un jour, comme M. Jourdain, je parai tierce avant de parer (piarte. Il nu; disait d(î mar(pi(;r un coup de tête; d'un revers de ba^Miette, je fis sauter sa perruque et son mascpie; cela n'au^nnenta pas son ^oût pour les leçons d'espadon. Je parvins à ôtie d'une jolie force.

.\fars. — Le 19 mars, on sut «pie i Impératrice commençait à souflVir j)()iir ses couches; les grands di^^nitaires et toute la mai>()ii de l'Empereur se rendirent aux Tuileries, pour y attendre l'événement. Mon père s'y trouvait, comme ayant les grandes entrées. On avait renvoyé presque tout le monde, lorsipie le 20 mars, à neuf heures du matin, l'impératrice Marie-Louise accoucha du roi de Rome. Le prince fut ondoyé le soir. On avait annoncé vingt et un coups de canon si c'était une fille, cent un pour un garçon; dès que le canon des Invalides commença à résonner, chacun se mit à compter avec la j)Ius vive anxiété. On se figurerait difficilement la joie qui éclata au vingt-deuxième coup de canon. Toute la population était sur pied. Paris fut illuminé. La comtesse de Lobau accoucha le même jour d'une fille : de la part de la femme (l'un aide de camp de l'Empereur, c'était de l'à-propos.

L'impératrice Joséphine avait auprès d'elle Mlles Virginie et Louise de Castellane. filles de Mme de Gastellane-Norante, née Saumery; Mlle L()iii>e de Castellane épousa, le 18 novembre, le comte Fritz de Pourtalès, écuyer de l'Impératrice. Voilà comment c(î mariage s'arrangea. Les dames de l'Impératrice, voyant depuis (piel([ue temps M. de Pourtalès fort occupé de Louise, prévinrent l'Impératrice que cet écuyer ne pouvait tenir dans le salon, en l'absence de Mlle de Castellane. Pourtalès, étant à la porte de Mlle de Castellane et voulant passci- une lettre, lut vu par Mme d'Arberg; elle avertit surle-champ l'Impératrice. Celle-ci fit appeler M. de Pourtalès et Louise, sortit avec eux dans le jardin et se fâcha beaucoup contre Louise, lui disant : « Vous ne possédez rien, vous avez votre nom. M. de Pourtalès est fort riche. Vous ne pouvez croire à sa volonté de vous épouser. » M. de Pourtalès

reprit : « J'en serais trop heureux, telle est mon intention. » L'Impératrice dit alors : t Je donne 100.000 francs de dot et le trousseau. » L'Impératrice avait fait élever ces deux jeunes filles, leur mère ayant mangé leur bien. Pourtalès était amoureux fou. Louise répondait à ses sentiments. On lui demandait si elle aimait beaucoup Pourtalès : « Je le crois bien que nous nous aimons! — Il y a longtemps? — Depuis plus de trois semaines. » Lacérémonie eut lieu à la Malmaison. M. Fritz deTPourtalès étant protestant. M. Marron, ministre de cette religion, donna sa bénédiction dans le salon. Son livre était sur une table couverte d'un tapis vert; il avait, à sa droite et à sa gauche, deux acolytes laids et petits en habit habillé noir, avec des épées. On passa ensuite dans la chapelle, où M. le cardinal Maury, nommé à rarchevêché de Paris, assisté des chapelains de l'impératrice Joséphine, de M. Jerphanion, curé de la Madeleine, donna la bénédiction aux époux. Son discours fut beau; il parla avec adresse de la grandeur passée de l'impératrice Joséphine, de sa position présente, il s'étendit sur les familles respectives des deux époux. Tout cela sentait un orateur de la vieille école.

Parent seulement, comme portant le même nom que Mlle Louise de Castellane, je fus choisi pour tenir le poêle avec le comte Perregaux, chambellan de l'Empereur; on avait pris, je crois, le plus lourd de Notre-Dame. L'impératrice Joséphine a embrassé Mme de Pourtalès après la cérémonie. Elle a eu tort; dans son cabinet, cela eût été bien. Il faut dans sa position, je le trouve, avoir encore plus de dignité que si elle était régnante.

Les soirées du duc de Bassano, où j'étais du petit nombre des élus journaliers, se prolongeaient souvent jusqu'à deux heures du matin. Je causais dans le salon avec la duchesse de Bassano et quelques autres personnes, tandis que Son Excellence jouait au billard, quelquefois avec le comte de Bondy, ordinairement avec le baron Pasquier. qui était beaucoup plus fort que lui. Ce dernier se vantait qu'il laissait gagner au duc de lîassano une partie de temps en temps, une sur trois, par exemple, pour lui faire plaisir. Cette complai-

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sance n'a pas été sans utilité; au liaroii Pas(|uier; elle lui a valu la préfecture de police. Il faut un peu, cela le prouverait, traiter au billard les ministres comme les femmes, avec lesqu(»lles il vM ^^alant de perdre, si on veut leur Atre agréable.

Décembre. — l'ne ^nierre avec la Russie était imminente : nous refilmes, le 25 décembre, l'ordre de faire nos équipages <!<' campagne.

Malgré ces immenses préparatifs de guerre, l'hiver de 1811 fut très brillant.

J'allais souvent chez la comtesse de Canisy, femme pleine d'esprit et de belles qualités. Sa beauté était remarquable, car à la régularité des traits elle joignait toute la grâce d'une jolie figure; elle était femme d'un écuyer de l'Empereur, brave, mais ennuyeux, qu'elle n'aimait pas. Mme de Canisy lit casser son mariage avec ce sien cousin. Elle en était séparée depuis plusieurs années. On le lui avait fait épouser à douze ans et demi; elle en avait deux enfants. Elle s'est mariée depuis avec le duc de Vicence, grand écuyer, épris d'elle depuis longtemps.

L'Empereur accorda des dotations à plusieurs chambellans et écuyers de sa maison. Le grand maréchal Duroc possédait toute sa confiance pour ses affaires intérieures. Le duc de Frioul avait établi un ordre parfait dans les services du palais; il avait un air nonchalant, indifférent, paraissait ne se soucier de rien, si ce n'est de Mlle Bigotini, danseuse de l'Opéra, et il dut peut-être la conservation de son crédit à ce qu'il n'en usait guère.

L'Empereur allait souvent, le soir, chez sa sœur la princesse Pauline; il était suivi du grand maréchal et parfois de l'aide de camp de service, qui restait, comme de raison, dans le premier salon.

(]hez cette bonne sœur était le principal théâtre de ses amours; il en passait assez à la princesse Pauline pour qu'elle eût un peu de complaisance pour lui. Sa Majesté était occupée, cet hiver-là, d'une de ses dames, une Piémontaise, Mme M. ... petite blonde assez grasse. Je ne lui trouvais rien de remarquable, et je n'ai jamais conçu ce scntiment-là.

Mon père avjiit un Basque cpii parlait mal le français; sor-

tant un jour de chez la princesse Pauline, mon père lui dit : « Chez Madame Mère. > Fidèle au principe des gens de ne jamais répéter où Ton va. dans les mêmes termes qu'on le leur dit, le Basque cria au cocher: t Chez la mère Napoléon », ce qui excita l'hilarité du vestibule.

Le comte Daru avait montré une haute probité comme intendant de la Grande Armée: homme d'esprit et de savoir, çrand travailleur, il était devenu ministre secrétaire dEtat et il donnait, comme les autres ministres, des bals, dont il faisait fort bien les honneurs.

25 mars. — Cette année, est apparue sur l'horizon une petite Mme Legrand, fille du général Schérer. Elle a dix-sept ans, les plus beaux cheveux blonds du monde: fort jolie dans son ensemble, elle n'a aucun trait remarquable en particulier; cela a fait dire d'elle au maréchal Augereau. à un bal de la reine Hortense : « Tondez-moi ça. et vous verrez ce qui restera. . Le général Legrand, qui vient de l'épouser, a plus de cinquante ans. Les bals masqués de la cour et des princesses sont fort amusants. Il y a eu. le 6 février, aux Tuileries, un très beau bal dans la salle de spectacle. On a soupe dans les grands appartements; le coup d'oeil était superbe. Cambacérès avait un habit tout doré. La comtesse Tyskiewiez. née princesse Poniatowska. a fait une entrée merveilleuse avec son cordon noir par-dessus une robe très brillante; elle a cinquante ans et une figure de l'autre monde. Une grande perche de Mme de N... L..., de cinq pieds huit pouces, a dansé ridiculement l'anglaise, en faisant le pot à deux anses. Le quadrille de la reine de Naples a été remarquable : c'était le ballet des heures. Le comte de Rambutoau. chambellan de l'Empereur, long et mince, et le baron de Montbreton. écuyer de la princesse Pauline, gros et court, étaient effroyables en étoiles. Charles de Lagraiige, avec son œil de travers, était unique en Apollon; la comtesse Just de Noailles était fort bien

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en nymphe Ep;érie. Mme Le^'iand faisait Iris : elle a fi^'iiré seule avec a[)lomb et ^rAce; elle ne met d'importance à rien; on pourrait, dans les bals, la croire le mieux du monde avec des jeunes prens cpi'elle connaît à peine. Je ne suis pas du nombre de ceux qui en ont la t(He tourn«'*e; je vais chez elle, elle m'amuse par sa grâce, sa franchise, sa gaieté, sa naïveté; c'est une enfant gAtée. Je ris encore de la voir annoncer avec étourderie : t Je ne me soucie pas que vous voyiez le général aujourd'hui, ce n'est pas son jour de barbe. »

L'Empereur avait donné TÉlysée à l'impératrice Joséphine; il le lui a repris en février et a été s'y établir.

Le comte Regnault de Saint-Jean d'Angely, l'un des présidents du Conseil d'État, homme d'un véritable mérite, est fort orgueilleux, et, sous ce rapport, il ne manque pas de ridicules. Pendant un bal qu'il a donné, j'entendis l'auditeur Alfred de Chastellux (1) qui se tuait à l'appeler monseigneur. Ce titre n'est dû qu'aux ministres à département.

Sa Majesté passe continuellement des revues de troupes qui se rendent en llussie, entre autres des régiments polonais qui retiennent d'Aragon. Le prince de NeufchAtel a la goutte. L'Empereur a été le voir; cela a été remarqué comme une grande faveur.

La duchesse d'Abrantès est fort souffrante; elle recevait tous les soirs, elle est spirituelle, fort jolie et galante, sa gaieté était étonnante. Une jolie nièce de son mari, Clotilde Chodron, et la belle et spirituelle baronne Lallemand, femme du général, sont toujours chez elle. Il est arrivé à cette dernière* une aventure assez drôle avec le cardinal Maury. Cette Eminence a frappé sur l'épaule de la baronne Lallemand, qui était appuyée sur le balcon d'une fenêtre; elle s'est retournée l't a fait le geste de lui donner un soufflet, puis, se retenant, elle lui a dit : « Pardon. Monseigneur, j'allais aussi m'oublier. »

Dans cette sociét*'. on se moque continuellement d'un ridicule M. de Grandcourt, petit Suisse de soixante-dix ans, bien liisé. poudré, assez gros, et ne perdant pas un pouce de

1) Devenu sous-préfcl, à la Restauration. {Note du maréchal.)

sa petite taille. Vêtu ridiculement en frac, il était encore plus cocasse en habit habillé: il en avait un. brodé d'acier, datant de 1777, effroyable. Il s'en est donné l'autre jour un brun parsemé de fleurs de pensées rouges, doublé d'aurore. Il avait trouvé le moyen de s'insinuer dans le corps diplomatique en se faisant conseiller d'ambassade du prince Primat. Avant la Révolution, il mettait sur ses cartes de visite : c Chambellan actuel du feu roi de Pologne. »

Trois employés du ministère de la guerre ont été arrêtés pour avoir fait connaître le mouvement des troupes à M. Czernitcheff, aide de camp de l'empereur de Russie; l'un d'eux, nommé Michel, a été condamné à mort et exécuté.

Le prince de Neufchàtel met beaucoup de pompe dans ses réceptions; il tient excessivement à sa principauté, est très fier d'avoir des sujets et un bataillon de Neufchàtel, en habit ventre de biche, avec des doublures rouges.

Le prince de Wagram ne présenterait pour rien lui-même un de ses amis à la princesse de Neufchàtel; une de ses connaissances de longue date lui demandant dans une soirée de le nommer à la princesse, il lui a répondu : t Monsieur, il faut vous adresser au chambellan. » En effet, il y en a un, en ventre de biche, brodé d'or, fort laid, avec une perruque et possédant une tournure convenable à ses fonctions.

27. — La file de Longchamps, cette année, a été pitoyable: elle était composée de beaucoup de fiacres, de cabriolets de louage entremêlés d'équipages ridicules; on en voyait de loin en loin un passable. La berline à six chevaux de la princesse de Neufchàtel a été ce qu'il y avait de mieux. L'archichancelier. dans une voiture dorée à glaces, comme celle du sacre, a fait grand effet. Le duc de Vicence avait un char à bancs fort bien. On remarquait des équipages à mourir de rire : un cocher en livrée à la française, avec un jockey à l'anglaise, en veste, pantalon et bas. D'autres avaient un cocher poudré et des laquais qui ne l'étaient pas; d'autres, un cocher avec ces effroyables chapeaux pointus anglais. Presque tout If monde prend le parti de se promener aux Champs-Elysées. au lieu de s'ennuver à la file.

CIIAl'lTHE III. — MAHS 1812 fi9

M. Dupont (Je Nemours dîne souvent cliez nou-», j .u uu giand |>lai«-ir* à le voir, «'ai* j'.i|)|»ren(ls toujours (piehjue cho>e avec lui. Il ny a (ju'à gagnei* dans la société des ::ens de cette école.

Ce vieillai'd de soixante-dix ans a dé[)loyé le plus grand courage pendant la Révolution. C'est un homme bien estimable, de la plus exacte probité, d'un esprit très distingué; sa seule fortime est une place de sous-bibliothécaire à l'Arsenal. Il est à latùte d'un bureau de bienfaisance et s'occupe uniquement du soulaijement de Ihumanité.

M. Dupont de Nemours m'a raconté comment Barrcre s'y était pris pendant la Terreur pour sauver le sculpteur Hou- (lon. David l'avait fait arrêter et voulait le faire périr, ayant déclaré guerre à mort à tous "ses confrères les artistes. Mme Iloudon vint solliciter Barrère de sauver son mari. Harrère répondit d'abord : < Je ne vois pas de moyen de salut; quel est l'ouvrage pour lequel on l'a enfermé? » Mme Iloudon répliqua: f Une statue de sainte Scholastique. — Quelle est sa tournure? répondit Barrère. — C'est une belle femme, tenant un rouleau de papier à la main. » Au moment où Mme Iloudon achevait ces paroles, entra Gollot dllerbois. Barrère lui dit : « Iloudon a fait une statue de la Philosophie méditant sur la Révolution; il faut la faire acheter par l'Assemblée, pour la placer dans la salle précédant celle des séances, et déclarer que Iloudon a bien mérité de la patrie. » Ainsi fut dit, ainsi fut fait, et Iloudon fut sauvé.

Je vais souvent à l'hùtel de Dalberg. Le duc est un homme «l'une grande naissance, d'un caractère facile; il sait se faire honneur d'une fortune considérable. Sa femme, née Brignole, une des premières familles de Gènes, jeune, jolie, spirituelle et bonne, est une personne charmante.

Voici un singulier billet de faire part copié sur un des originaux du gcMUM'al hollandais llogendorp, aide de camp de IHiupereur. On n'avait pas jusque-là fait part d'une fausse < nuche.

< M. le comte de llogendorp a l'honneur «k- vous faire part « que Mme la comtesse de llogendorp vient d'accoucher;

t l'existence de l'enfant, qui était un fils, avait cessé avant sa t naissance.

t Paris, le 25 mars 1812. »

J"ai vu. à rOpéra-Gomique, le fameux acteur Elleviou. qui m'a fort amusé dans le Trente et quarante. Il jouait d'une manière charmante; il était le plus agréable housard mauvais sujet qu'on pût rencontrer.

On a nommé, il y a dix jours, dix nouvelles dames du palais, qui sont : la duchesse Charles de Plaisance, la duchesse de Padoue. la duchesse de Castiglione. la comtesse Just de Noailles. la comtesse de Croy. la comtesse de Marmier, et trois dames hollandaises ou piémontaises: elles ont prêté serment, il y a cinq jours : la comtesse Marmier avec onction; la duchesse Charles de Plaisance est celle qui en a mis le plus après elle: la duchesse de Castiglione niaisement, la comtesse de Noailles simplement, la comtesse de Croy avec disgrâce, elle a trop de ventre: on a trouvé que la comtesse Marmier avait une robe trop courte.

On cite une jolie phrase de M. de Montrond. qui est exilé à quarante lieues de Paris. Ayant demandé les griefs dont on le chargeait. on lui a répondu, entre autres choses, qu'il avait dit à Aix-la-Chapelle, qu'il ne céderait son logement ni à Madame Mère, ni à la princesse Pauline, pas même à l'Empereur: il s'étonne de ce qu'on puisse l'accuser de pareille chose, lui qui cède à l'Empereur Paris et quarante'lieues tout autour!

29. — J'ai dîné chez Mme de Uohan. douairière: le chevalier de Boufflers y était avec sa femme et M. Elzéar de Sabran, son beau-fils, qui a beaucoup d'esprit. Le chevalier de Boufflers joue continuellement sur les mots. Nous avons fait un détestable dîner.

Mai. — Le vice-roi d'Italie et le roi de Naples Joachim sont passés par Paris, se rendant à la Grande Armée. Le prince de Schwartzenberg est parti également, le 4 mai. pour prendre le commandement des cinquante mille Autrichiens destinés à marcher avec nous comme auxiliaires contre les Russes. Depuis plus d'un an. on faisait des préparatifs de guerre. Il

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