‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 28 sur 196 · CHAPITRE m — MAI IHii · texte numérisé non relu

CHAPITRE m — MAI IHii

de leur casque. On voit aussi en cire, armés de pied en cap, August»; II. Pierre le Grand et Charles XII.

J'ai vu rKiiiprioui" qui conduisait rcinpereiii- r[ l'iiiipératrice d'Autriche, la reine de Wcstphalie, le grand-duc de Wurtzhourg, la famille royale de Saxe, jusqu'à la porte du salon de service.

Pendant son séjour à Dresde, l'Empereur donne à dîner aux autres souverains; leur déférence pour Napoléon est au delà de ce qu'on peut se persuader. L'impératrice d'Autriche est tout à fait en infériorité vis-à-vis de l'impératrice des Français, sa bellc-fdle.

Le comte de Montcsquiou, grand chambellan, les comtes de ïurenne, de Praslin, Just de Noailles, chand)ellans. Félix d'Andlau, Saluées, Van Leneps. écuyers, le préfet du palais Bausset, le comte de Beauharnais, chevalier d'honneur, le prince Aldobrandini, premier écuyer, les comtesses de Beauvau, de Brignole, la duchesse de Bassano, dames du palais, sont au nombre des personnes qui accompagnent l'Lnpéra- Irice. Mgr de Pradt. archevêque de Malines, est là comme aumônier. Il a été envoyé comme ambassadeur à Varsovie. Le duc de Vicence, ayant quitté son ambassade de Saint- Pétersbourg, a repris ses fonctions de grand écuyer. En conséquence, il commande les officiers de l'état-major, dont je fais partie; il nous a prévenus que nous ne commencerions pas à Dresde notre service de guerre.

iM. le duc de Vicence, homme de cinq pieds huit pouces, a l'air sévère et noble, franc et loyal; il est aimé et estimé de tous. L'EnqxM'eur en fait cas; mais comme il lui dit toute vérité. Sa Majesté lui préfère le grand maréchal, d'un caractère plus flexible. L'Em})ereur l'appelle toujours Gaulaincourt. Il ne donne jamais aux gens le nom du titre qu'il leur a conféré, niais toujours le leur; je lai remarqué. Le duc de Vicence est un excellent oHicier général, d'un caractère très militaire; il a mis un ordre très remarquable dans les écuries de l'Empereur. Il serait à désirer de voir auprès de l'Empereur beaucoup de gens de cettci trempe^; les caractères nobles. f(M"mes et droits comme celui-là sont rares.

20. — Les souverains ont assisté au spectacle du théâtre italien; la loge du milieu était occupée par Tempereur des Français à droite, ayant l'impératrice Marie-Louise à sa gauche. Napoléon, dans l'entr'acte, s'est levé, a causé avec limpératrice d'Autriche, s'est placé par politesse à côté d'elle, cédant la droite à l'empereur d'Autriche.

Le prologue, en l'honneur de Napoléon, offrait une jolie décoration; un soleil tournait continuellement devant un autel, avec un pot à feu sur lequel était inscrit : « A Napoléon, à Marie-Louise », et en italien, entre deux colonnes : « Moins brillant et moins grand que lui. » Cette sotte flatterie allemande m'a vivement impatienté. Je souffrais beaucoup pour notre beau-père, l'empereur d'Autriche; lui, paraissait enchanté de ce spectacle : il s'était profondément incliné vers son gendre, avec l'air de la jubilation, pour y applaudir. La salle est petite et laide. Les femmes étaient bien parées. Il y en avait peu de jolies; la race n'est pas belle à Dresde.

J'ai diné chez le comte et la comtesse de Senft. ministre des affaires étrangères de Saxe; il y avait le duc de Weimar, le prince et la princesse de Reuss et quelques autres petits princes confédérés, la comtesse Marcolini, qui est une des plus jolies femmes de Dresde; comme Français, Turenne, Just de Noailles, Félix de Praslin; il y avait aussi une petite bossue saxonne dont je n'ai pas été tenté de demander le nom. J'ai noté la petite-fille de M. de Senft. âgée de huit ans. nommée Louise; c'est un petit prodige. Elle a embrassé devant moi avec rage le portrait de Napoléon en criant : < Je l'aime tant (1) ! »

24. — Il y a eu concert dans la grande salle de spectacle. Elle est très belle, tient au palais; on ne s'en sert jamais. Pour y arriver, on traverse une demi-heure de corridors. Les bâtiments du palais sont joints par des ponts sur les rues. J'ai d'abord vu passer le cortège dans le salon de service : l'emperriir Napoléon donnait la main à l'impératrice d'Autriche. Sa Majesté a eu la galanterie de céder la droite à l'empereur François.

(1) M. de Senft a depuis l)it>n appelé de cet amour-là, ayant, en 1813, été des premiers étrangers à abandonner l'Empereur, (fsote du maréchal.

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Vuici comment les souverains iHiiient plac/^s à ce concert : au milieu, les impératrices de France et d'Autriche, à coté l'une de l'autre, celle de France à dioite, ayant près d'elle l'empereur d'Autriche; venaieiit ensuite la reine de Westphalie, le roi de Saxe, la princessfî Thérèse, femme du prince Antoine, frère cadet du roi. la j)rincesse Marianne, gœui- (lu loi, le prince de NeufchAtel, h; prince de Saxe- CobouPi;. A ^^auche de l'impératrice d'Autriche, l'empereur Napoléon, la reine de Saxe, le f^^rand-duc de Wurtzbour^', la princesse Auguste, fille du roi, les princes Antoine et Max, le duc de Mecklendjourfç- Schwerin; adroite et à gauche, sur des banquettes, les dames du palais, celles de France ayant la droite. Dans les loges, les dames de la cour et de la ville.

M. Simsom , fils du conseiller d'Etat, est ministre du roi Jérôme en Saxe; sa spirituelle femme et lui sont très aimables pour nous.

^^6*. — Le roi de Prusse, grand et bel homme, portant de petites moustaches, ayant l'air militaire, est arrivé; son fils, le prince royal, a dix-sept ans, une fort bonne tournure et l'air spirituel. L'Empereur est allé rendre visite à Sa Majesté Prussienne, aussitôt son débotté. Le roi de Prusse s'est hâté de revenir chez l'Empereur.

Il existe à Dresde un singulier usage. Tous les dimanches, une douzaine d'écoliers de la paroisse protestante chantent dans la rue un cantique devant les fenêtres d'un grand nombre de particuliers abonnés à raison de six écus par an. Ces écoliers sont vêtus de noir, avec des manteaux courts et des chapeaux à trois cornes. L'un d'eux les dirige; tous saluent, une fois le cantique fini. Cette année, les princesses et les dames de cour ont pris les manteaux; avant, elles étaient en paniers. La Saxe est en retard de cinquante ans sur la France.

Hier les Empereurs et les Impératrices ont été à la chasse avec le roi de Saxe. L'empereur Napoléon a trouvé l'équipage du roi supérieur au sien; cela ne satisfait pas du tout le prince de NeufchAtel. en sa qualité de grand veneur.

Il est arrivé hier soir à un M. de Stetling, auditeur westpha-

lien, secrétaire de la légation de ce pays en Saxe, grand jeune homme bien disgracieux, une aventure assez comique. Son domestique, empressé d'aller voir le concert, après l'avoir habillé, l'a enfermé sans y penser dans sa chambre. Ledit auditeur a été obligé de descendre par la fenêtre, lorsqu'on est venu le chercher; il a fallu apporter une échelle, qui s'est trouvée trop courte; on l'a placée sur l'impériale d'une voiture. M. l'auditeur est descendu solennellement par l'échelle. Ce n'est pas tout : arrivé en bas, il a fallu remonter; il avait oublié son billet. Beaucoup de monde était attroupé dans la rue; il a fait grand effet.

Le général comte de Narbonne, aide de camp de l'Empereur, est revenu de Wilna, il y a passé deux jours auprès de l'empereur Alexandre. Tout espoir de paix s'est évanoui à son retour. Le Gzar n'a pas voulu se soumettre aux conditions imposées par Napoléon. Il a montré à l'envoyé limmensité de son empire et combien serait petite la partie que Napoléon pourrait occuper. Alexandre a annoncé que, quand bien même l'Empereur serait à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, il a la volonté positive de se défendre, ou plutôt d'épuiser son ennemi, en le laissant s'avancer, se détruire par les marches et par une occupation que le Czar regarde comme impossible à Napoléon de soutenir longtemps, à une aussi grande distance de ses ressources. L'empereur Alexandre a signifié sa résolution de ne jamais faire la paix avant l'évacuation du territoire russe.

29. — L'Empereur a quitté Dresde de grand matin. Les équipages ont été dirigés de Posen sur Dantzig et Thorn.

J'étais depuis quelques jours en quête d'une maîtresse. Après avoir lorgné de ma fenêtre les environs, j'avais fini par découvrir, presque vis-à-vis, la fille d'un épicier, fort jolie. Je causais depuis six jours avec elle le soir, à travers les barreaux de sa fenêtre. J*ai obtenu ce matin un rendez-vous, à cinq heures du matin, dans la boutique. La fatalité a voulu que cela se trouvât le jour môme du départ. Elle m'a introduit en effet chez elle... Elle m'a raconté qu'elle devait épouser incessamment son bon ami. Je lui en ai fait mon compli-

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ment. Je lui ai annoncé mon d«*part dans deux heures; elle a j)leuré et m'a lait jinjmettni de la revoir en passant (i). Fille d'un épicier liclie, elh; parlait français. [)araissait bien élevée. Ses parents se sont ifîvés ; nous les avons »;ntendus, et nous nous sommes quittés. Mon dépai't, tout à l'ait inattendu, a l'ait ipi'à la joie de se connaître a succédé tout de suite le cha^'rin de se séparer; à six heures, il a fallu nous faire d'éternels adieux. Je suis revenu à sept, lui jctci* par- la fcFiétre une bague, sans (pie sa mère s'en soit apeirtue. Je suis parti de Diesdc; à neuf heures, heaucouj) plus triste (pie si cela eiU été la veill»;. J'ai ti'avci'sé le; pont en [XMisant «à cette gentille .Vlleiiiande.

Je rélléchissais sur le métier errant d'un soldat de vingtquatre ans, lancé tour à toui' dans de bonnes et dans de mauvaises positions, ayant cent fois envisagé la mort de très près, ayant mené joyeuse et périlleuse vie; je m'attendais à être incessamment la proie d'un boulet ou possesseur d'une épaulette à torsade. Dans les cas désespérés, je n'ai jamais été démoralisé. J'ai toujours taché de découvrir le côté gai; en cherchant bien, avec du sang-froid, il n'y a si triste bivouac où l'on ne trouve quelqu'un ou quelque chose dont on puisse tiier parti pour égayer les autres.

31. — Nous sommes passés par Bunslaw, première poste prussienne, et nous étions le 34 à Franstadt, première poste polonaise; chemins exécrables, bois de pins, habitations de boue. Nous sommes passés par Schmiegel, Krasnow, Kostein; quelques maisons de bois et de boue à un étage, entremêlées de jardins clos en planches; en Pologne, cela s'appelle une ville. Les meilleures parties de terrain parcourues dans ce gracieux pays sont de mauvais champs de seigle et de blé. Après avoir longé la Warta. on entre dans la plaine où est située la triste ville de Posen, une des plus grandes de Pologne. .\ Posen, l'usage, comme en .Vllemagne, est d'étendre sur le plancluM" du giès. pour ne pas perdre apparemment l'habi-

(4) Je ne suis pas revenu dans retlo ville après la campagne; si elle a pens»' i\ moi, elle m'aura cru du nombre des disparus de ce monde. {Nolt du viaréchal.)

tude de marcher sur le sable. LEmpereur est logé dans une énorme maison, anciennement couvent des Jésuites, maintenant la préfecture.

La Pologne est d'un vilain aspect; saleté, pauvreté, misère, on ne voit que cela; aussi les régiments de la Vistule qui arrivent d'Aragon veulent à tout prix y retourner. Les soldats polonais regrettent le bon vin de ce pays.

L'Empereur, arrivé à Posen le 30 mai, en est parti le 2 juin.

J'ai trouvé dans cette ville Raoul de Montmorency au désespoir; sa déplorable santé le force à retourner en France au moment d'entrer en campagne. La même chose lui est déjà advenue en Autriche en 1809: je conçois, pour un homme d'honneur, toute l'étendue du malheur d'une semblable position.

On nous a donné à Posen des chevaux de poste; on attelle à certaines voitures jusqu'à seize de ces petits animaux appelés konias. On éprouve aux postes, à cause du passage de l'armée, de grands embarras pour avoir des chevaux. Nous avons trouvé à Pudwitz le général Ornano; sa voiture avait fait une belle culbute. Les paysans qui le conduisaient s'étaient sauvés avec leurs chevaux. Nous lui avons donné du rhum, n'ayant pas autre chose. On avait déjà été le chercher plusieurs fois sur différents chemins de la forêt sans le rencontrer; il y est resté vingt-quatre heures.

Faute de logement à Thorn, j'ai couché dans ma calèche et j'ai soupe avec du pain de munition et du beurre. Le grand maréchal du palais a eu l'idée de ne pas nourrir les officiers de l'état-major de l'Empereur pendant cette campagne, mais seulement de nourrir ceux de service et les officiers de la maison, qui doivent même fournir le pain de ration. Cela s'est exécuté à Thorn ; seulement, comme nous ne tenons à aucune troupe, le moyen est bon pour nous faire crever de faim et pour nous mettre dans l'impossibilité de faire notre service. Aussi le duc de Frioul a renoncé à ce beau projet; il l'a reconnu lui-même inexécutable, et nous serons nourris chez l'Empereur, comme dans les précédentes cami)agnes.

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Sa M.'ijcstf^, me voyant passer, m'a appelé par sa fenêtre, par mon nom, ponr me doimer un ordre: cela m'a fait ^Tand plaisir, en me prouvant (ju'elle ne m'a f)a.s oublié. J'ai pris le 4 juin, pour la première fois dans cette campa^^ne. le service auprès de l'Kmpereur; le général Narbonne en était le même jour. Il a eu une longue conversation avec l'Empereur; il m'a raconté (pi'il on était enchanté et m'a dit que notre empereur avait diablement d'esprit.

.j juin. — L'Kiupereur est sur pied dès trois heures du matin. Sa Majesté passe dans la matinée, à une demi-lieue de la ville, au bord de la Vistule. sur une plaine de sable, la revue des cinq régiments d'infanterie de vieille garde. Sa Majesté a accordé beaucoup de croix et a fait des promotions. Ces corps étaient superbes, l'artillerie belle et nombreuse; il y avait 12.000 hommes.

6. — Une partie du grand quartier impérial est partie pour Osterode.

L'Empereur entre dans le salon de service. Je me trouvais seul avec Turenne; ce dernier est sorti. L'Empereur m'a abordé en me disant : < Bonjour, Gastellane! Gomment vous portez-vous?» Je lui ai parlé de mon père, de son injuste rappel; Sa Majesté m'a traité avec beaucoup de bonté et m'a répondu : « J'arrangerai tout cela. » Il s'est exprimé en excellents termes sur ma famille et sur moi. L'huissier m'a raconté qu'il avait vite fermé la porte pour me laisser causer à mon aise. Ma politesse de leur donner des épingles et des cachets m'a fait aimer des huissiers, maîtres d'hôtel, valets de chambre, et mes pourboires me font bien voir des valets de pied. L'Empereur m'a envoyé ensuite signifier au grand écuyer son désir de partir sur-le-champ. Les ordres étaient donnés pour quatre heures, et il en était deux. Le duc de Vicence m'a répondu d'exposer à Sa Majesté que c'était impossible avant trois heures. Je n'ai pu m'arquitter de sa commission, car l'Empereur m'a crié de faire avancer ses chevaux de selle. Le page de service a été le seul à se trouver près de moi, tout le monde comptant aller en voiture. Sa Majesté, au moment de monter à cheval, m'a demandé où était l'aide de camp de ser-

iOO JOURNAL DU MARP'CHAL DE CASTELLANE.

vice (le général Lebrun ne s'attendait pas à ce brusque départ, et il était chez lui).« Et vos chevaux? — Sire, ils sont partis ce matin. > Sa Majesté a répliqué : « Bourgeois maintenant! » Le grand écuyer nous avait donné Tordre de les envoyer à Osterode. On m'a empêché d'en garder un comme je le voulais, étant de service; je n'en ai pas moins été contrarié. Il fallait voir comme chacun courait ensuite pour rattraper l'Empereur; il est monté dans sa voiture à une grande distance de Thorn, lorsqu'elle l'a eu rejoint. Personne n'était prêt pour ce départ avancé d'une heure. Les uns riaient, les autres se fâchaient contre leurs gens, d'autres tournaient au tragique, le gros d'Albe surtout. Ce topographe par excellence, n'ayant pas sa redingote, ne pouvait se décider à entrer en calèche. Ce hourvari pour monter en voiture a été amusant. Sa Majesté s'est dirigée sur Dantzig.

L'Empereur mettant dix jours pour se rendre à Osterode. je suis resté vingt-quatre heures de plus à Thorn, sans inconvénient.

J'ai visité l'église Saint-Jean; j'y ai vu un monument élevé à Nicolas Copernic, né à Thorn en 4472. L'église était pleine d'oiseaux qui chantaient, car toutes les vitres étaient cassées. Thorn est en ce moment très vivant, encombré de chariota et de voitures de transport.

J'aurais été forcé de rester à Thorn davantage sans la rencontre du baron de Buck, écuyer du roi, officier westphalien chargé de dépèches. Nous avons trouvé sur notre route les auditeurs Scipion de Nicolaï et Cochelet, enfoncés dans les sables. Nous sommes passés à Strasbourg, petite ville bâtie en briques; à Ncwmarck, nous avons rencontré beaucoup de chariots chargés de farine, de riz. conduits par des soldats du train qui allaient à Osterode. Plusieurs maisons ont été découvertes par la cavalerie pour donner la paille aux chevaux. L'embarras pour se procurer des chevaux est extrême. Les soldats les prennent à leur retour à la poste. Le café au lait et les petits pains blancs trouvés dans toutes les ^^lles do Pologne sont une grande ressource. La bière commence à devenir rare.

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IL — Nous avons rencontré à Osterode un onicierduKjj^nnance venant de Dantzig et portant des ordres au vice-roi. Il nous a dirigés sur Kœnigsber^'. L'année était en mouvement.

Avant d'arriver à Liepstadt, hrûlé dans la dernière guerre, notre postillon Fatigué s'est endormi, et nous avons failli rouler dans un précipice: mon domestique, sur le siège, s'en est aperçu à temps. Nous avons vu la voiture du grand maréchal qui était versée.

Le quartier général du roi de Westphalie est à Lublin; il a sous ses ordres 28,000 Polonais commandés par le prince Poniatowski; 20.000 Westphaliens, général en chef Vandamme; 20.000 Saxons, général en chef Reynier; le 4« corps de cavalerie, général en chef Latour-Maubourg. Le prince de Schwartzenberg est à Lemberg avec 30,000 Autrichiens. Il y a dans laVolhyiiie r)0,000 Russes aux ordres du prince Bagration, opposés au roi de Westphalie. Le roi de Naples, commandant toute la cavalerie de notre armée, a établi son quartier général à Ileilsberg. Le 2« corps du duc de lleggio, se dirigeant sur Landsberg, est composé de la division Legrand, de la division Verdier et de la division suisse. J'ai dépassé en entier cette division et en plus le 3« régiment des Croates et le 37- de ligne, beau corps de quatre bataillons fort de trois mille honmies.

Le nombre de chariots chargés de vivres suivant les régiments et nécessaires cà leur subsistance est étonnant. J'ai trouvé un parc d'artillerie à Zinten. J'y ai dfné avec des œufs et de la bonne bière. C'est un pays de délices en comparaison de la Pologne. Nous avons doublé avec les mêmes chevaux; l'infanterie les a tous enlevés à la poste.

Le 14* bataillon du train des équipages, formé à Varsovie de Polonais, vient d'apporter d'Elbing à Krewtzbourg, où l'on forme un magasin, deux cents voitures de farine. Pour aller de cette ville à Kœnigsberg, on traverse une plaine aride de sept lieues, ornée de quelques flaques d'eau.

12. — Nous avons rejoint IKmpereur à Kœnigsberg. Le général hollandais Ilogendorp, aide de camp de l'Empereur, est gouverneur de la ville.

Hescondu à l'h(5tel de Paris, le ha.^ard m'y a donné un billet

de logement, ce qui m'a évité un déménagement. Nous sommes nourris chez les habitants. Dans ce pays on donne un seul drap : un lit de plume recouvert comme les oreillers de toile de couleur sert à tout le monde et tient lieu de drap de dessus. Il n'y a pas moyen de se déshabiller, à moins de se mettre dans son sac de campagne.

L'estafette de l'Empereur met neuf à dix jours pour venir de PaiMS à Kœnigsberg: depuis Mayence, les dépêches viennent pai' courriers allant la plupart du temps en voiture. Oo n'a pas, comme à la campagne d Autriche, placé des relais français dans les pays alliés. Il y a. à la suite du quartier impérial, cent postillons avec des chevaux de poste français pour ce service: ils seront placés sur le territoire russe.

^5 L'Empereur a passé la revue de la division Graod-

jean. composée d'un régiment polonais, d'un régiment saxon, dun régiment westphalien. Le général Narbonne y a reçu un^ coup de pied, à ajoutera un noir à l'œil produit d'une culbute en voiture avec Turenne; ce dernier en est sorti balafré. L'esprit de M. de Narboune plaît beaucoup à l'Empereur; il le fait souvent dîner avec lui.

Sa Majesté a reconnu l'injustice du rappel de mon père d« sa préfecture, mais il n'a repaie avec lui qu'en paroles. Mon père ne se soucie plus d être préfet; il veut être conseiller

d'État.

17.— L'Empereur se rend de Kœnigsberg à Insterburg. Au moment de monter en voiture, j'ai renconUé Flahaut ; nou» avons voyagé ensemble. Cette bonne aventure m'a procuré un aimable compagnon de voyage. En sortant de Taplacken. on, passe la Prégel. Nous avons été obligés de nous arrêter pour faire rafraîchir nos détestables chevaux, avec l'avoine apportée sur ma voiture et de Iherbe. Us ont brouté auprès d'un bivouac du il- d'infanterie légère, composé des tirailleurs corses, de ceux du Pô, de conscrits romains, piémonlais, florentms; ilf étaient de brigade avec le 424- de ligne, régiment hollandais. La gaieté de notre soldat m'étonne toujours. H était minuit et demi; ceux-là, escortant des voitures de farine, arrivaient et avaient pour tout poUge du pain; les pieds mouillés, êB

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milieu d'un brouillard à couper au couteau, ils n'en étaient pas plus tristes. Ils avaient construit un abri avec une charrette cassée et des branches d'arbres. Les vieux soldats corses et piéniontais se moquaient d'un jeune conscrit romain, lui reprorhant de n'avoir pas la peau dure, parce qu'il se plaignait du froid de ce bivouac.

Depuis Taplacken, le chemin bordé de bois de pins est moins agréable. Nous avons rencontré beaucoup de voitures de transport et une partie du 2' corps, ce qui, en outre de la difficulté d'avoir des chevaux, nous a fait mettre dix-neuf heures à parcourir les vingt-six lieues qui nous séparaient d'Insterburg.

18. — L'Empereur a passe la revue des quarante mille hoiimies du maréchal Oudinot. Sa Majesté est restée depuis sept heures du matin à cheval. Elle est partie à deux heures après midi pour Gumbinen; je l'ai rejointe le 19 juin, de très grand matin, dans cette ville.

J'ai voyagé avec d'Albignac, aide de camp du maréchal Ney. Le corps du duc d'EIchingen, de trente-cinq mille hommes, se compose de deux divisions françaises, de la division wurtembcrgeoise, commandée par le prince royal, et de sept régiments do cavalerie.

19. — L'Empereur a passé dans la soirée la revue d'une partie du l" corps, de quatre-vingt mille hommes, commandé par le maréchal Davout, prince d'Eckmûhl.

J'ai eu grand plaisir à retrouver dans cette ville Casimir de Mortemart, officier d'ordonnance, avec lequel je suis lié. Je suis assez bien logé chez un médecin. Toujours malheureux en h(Hesse : pas une de jolie !

L'Empereur a séjourné les 19 et 20 à Gumbinen.

:J1. — Sa Majesté va à Wilkowitsky, première ville de Pologne. Je pars de Gumbinen pour Stallupohnen; huit lieues. Je mets quatre petites heures au pas et au petit trot. Joli i)ays, beaucoup de villages, des plaines et des prairies.

'J::i. — J'arrive à Wilkowitsky ayant fait seize lieues avec les mêmes chevaux; le postillon les a abandonnés. Je me suis remis en route, trois heures après, avec ces pauvres bètes.

Au bout de quatre lieues, on entre dans une forêt de pins, où l'on a du sable jusqu'au cou.

J'ai rattrapé mes chevaux à Pilwitski et je me suis félicité de ma diligence, car je suis le seul oflicier d'état-major arrivé. Je suis monté à cheval à deux heures après midi, avec le grand écuyer; nous avons rejoint lEmpereur àSckrawdzen, où j'ai pris le service. Sa 3Iajesté a soupe avec le grand écuyer et le prince de Neufchûtel. dans le jardin de la cure; elle a fait aussi appeler pour manger le général Exelmans, l'écuyer Lambertye, roffîcier polonais interprète qui avait couru auprès de sa voiture, et moi. L'Empereur a ordonné dintroduire le curé et lui a adressé diverses questions par l'interprète; entre autres, il lui a demandé < s'il priait pour lui ou pour les Russes ». Le curé a répondu : « Pour Votre Majesté. > — « 'Vous le devez comme Polonais et comme catholique », a repris l'Empereur. Il a accordé 4.000 francs à ce pasteur pour le dédommager de ses pertes occasionnées par le passage de l'armée.

23. — A onze heures, Sa Majesté est montée en voiture; je l'ai suivie sur le même cheval. Elle a laissé son carrosse à Nogaraisky, nom d'une maison où a été étabh le quartier impérial. Il était trois heures un quart lorsque nous sommes arrivés sur les bords du Niémen.

L'Empereur a pris la redingote d'un officier de lanciers polonais, un bonnet de soie noire: suivi seulement du grand écuyer. auquel j'ai prêté mon manteau, du prince de Neufchûtel, du prince d'Eckmùhl dans un costume semblable, ils sont allés visiter les bords du Niémen. Pendant ce temps, j'ai été au bivouac du 8« de housards. voir le colonel Domon, les chefs d'escadron du Goetlosquet et de Carignan. de ce régiment. Nous sommes revenus à six heures à la tente de l'Empereur, à Nogaiaisky. à deux lieues du Niémen. J'ai été envoyé au général Bruyère, qui bivouaquait avec sa division, près de ce fleuve. Mon cheval a fait vingt-huit lieues presque sans manger. L'Anglaise est une excellente bête; je suis le seul officier d'état-major ayant pu suivre Sa Majesté. L'Empereur a déjeuné avec le prince de Neufchâtel, le roi de Naples,

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1(; ^naiid iiiarj'clial. \r, ^^^rand écuyer, le géiif^ral B(;llianJ, Sa Maj<'sté nous a envoyés nian^'er. Depuis la veille, j'étais au régime de son vin de Chanibertin; il n'y en avait pas d'autre. Après d'aussi giandcs fatigues, cela n(î laisse pas que d'étie agréable.

Relevé de mon service, à l'arrivée de (piekpies camarades, le grand écuyer m'a emmené dans une grange où étaient le grand maréchal, les généraux Narbonne, Guyot, Exelmans, l'écuyer Lambertye, le page Hallemberg; M. de Narbonne nous a raconté les plus drôles histoires, et notre établissement a été fort gai.

Il y a un règlement du 18 janvier 1812. contresigné du duc de Cadore, pour le service auprès de l'Empereur : nous devons rester dans le groupe du grand maréchal, à deux cents pas eu arrière de Sa Majesté; cela ne nous flatte nullement, et, à l'user, ce n'est pas praticable; il faudra bien, arrivé à portée de l'ennemi, changer ce règlement, parce qu'alors le besoin d'officiers se fera sentir. L'Empereur a décidé donc, à Nogaraisky, qu'il y aurait moitié de ses officiers d'ordonnance et moitié des aides de camp de ses aides de camp de service, que nous aurions notre table au palais, de service ou non, comme en Autriche par le passé.

L'Empereur est remonté à cheval à huit heures du soir et a suivi les bords du Niémen, vis-à-vis de Kowno. Sa tente a été placée sur la hauteur, en face de l'endroit choisi pour l'établissement des ponts. Je me suis perdu et j'ai passé la nuit au bivouac du colonel Saint-Marc, du 3' de chasseurs ; j'ai été charmé de le revoir, ainsi que le chef d'escadron La Bourdonnaye.

24. — A minuit, nos troupes ont passé le Niémen en liiant (pielques coups de fusil; les Cosaques ont à peine riposté. Nos nombreuses colonnes ont traversé le fleuve sur trois ponts. L'Empereur était, à trois heures du matin, à cheval sur le bord de l'eau. Il est allé visiter l'autre rive du Niémen. Sa Majesté m'a envoyé à Kowno, ville assez belle, bien bAtie pour la Pologne; nous sommes revenus à huit heures du matin à sa Irnte. et à une heure nous étions de

nouveau à cheval. Sa Majesté a établi son quartier général à un couvent près Kowno, sur les bords du Niémen.

L'Empereur m'a fort employé: chose singulière, cela a contrarié le comte de Lobau. Le général Mouton m'a témoigné beaucoup d'humeur dans la grange de Nogaraisky, quand le grand maréchal a raconté qu'il était impossible de montrer plus de zèle que moi: sur quoi le grand écuyer a renchéri en ajoutant : « Il a fait vingt-huit lieues sur le même cheval. » Le comte de Lobau a répondu : « Il fait toujours ce qu'il ne doit pas faire » (faisant allusion à ce que je ne m'occupais pas de ses chevaux); le général Narbonne lui a répliqué : « C'est possible qu'il fasse mal pour votre service particulier, mais il fait bien pour celui de l'Empereur. »

Le comte de Lobau désirait que nous ne fissions plus le service auprès de Sa Majesté; lorsque le contraire a été décidé, il est venu à moi : « Monsieur de Gastellane, vous direz à MM. Perrin et Rastaut qu'il doit toujours y avoir moitié de vous de service » ; p.uis avec humeur : « Vous êtes content maintenant? » C'est vrai, j'étais fort content. Il m'a dit à ce couvent : « Allez voir mes chevaux, ce qu'ils font; si ce service-là ne vous convient pas, il faut entrer dans un régiment ou prendre un autre général. » De tout cela il est résulté une explication dans laquelle je lui ai observé qu'il avait eu tort d'attendre d'être en Russie pour me faire connaître son intention de me faire marcher à son fourgon, parce que je n'étais pas entré au service pour être piqueur et que je lui aurais refusé tout d'abord. Le général Mouton a fait une grande sortie contre les nobles; je lui ai répliqué sans colère : « Je ne me suis jamais glorifié de ma naissance, mais je ne pensais pas non plus qu'elle me mît en infériorité vis-à-vis de personne; quant à faire le piqueur, jamais ! Dans un mois, quelque chose qu'il arrive, je me séparerai de vous. » Le comte de Lobau a chargé son neveu de me dire qu'il avait l'intention de me recommander à qui je voudrais, qu'il était incapable de ne pas rendre justice à ma bravoure, et qu'il m'estimait comme oilicier.

11 y a eu un hourra contre ce procédé du comte de Lobau, au

CHAPITRK III. — JUIN i812 407

quartier impérial; le due de Vicence, grand écuyer, le duc de Frioul, grand maréchal, le général Narbonne m'ont montré un grand intérêt. J'ai tiré de ma poche un gros morceau de sucre, dans le salon de service au couvent de Kowno, et j'en ai oflert à ceux (jui étaient présents, entre autres au grand maréchal. Le duc de Frioul parle peu; cependant, en me remerciant, il ma dit : « Vous devriez en donner à votre général pour l'adoucir. » Cela m'a prouvé que l'air du bureau était pour moi. Nous sommes convenus, le général Mouton et moi, de nous séparer amicalement.

A cinci heures du soir, l'Empereur est monté de nouveau A cheval pour examiner l'endroit où Ton établirait un pont sur la Vilia, celui qui existait ayant été brûlé par les Russes. J'ai été envoyé à Plebennitky, auprès du maréchal Oudinot, pour voir si on y construisait un pont. En revenant, mon cheval, avec au moins dix lieues au galop dans le ventre, n'en pouvait plus.

Le roi de Naples a été dirigé avec une partie de la cavalor rie sur la route de Vilia. L'Empereur a été assailli par une pluie épouvantable au bivouac, vis-à-vis du nouveau pont sur la Vilia; il y est resté deux heures, après avoir éprouvé toute la matinée la plus forte chaleur. Nous sommes rentrés, à neuf heures du soir, au nouveau quartier général, établi à Kowno; nous étions bien mouillés sans avoir de quoi changer. J'étais de service par-dessus le marché, mais j'ai soupe, ce qui m'a fait grand plaisir.

25, — Dès deux heures du matin, rEnq)ereur était sur pied. II a envoyé des olliciers pour voir si le pont était terminé, ensuite pour savoir quels régiments étaient passés. A trois heures, Sa Majesté est montée à cheval; nous en sommes descendus à neuf heures. Je suis relevé de service, Dieu veuille que j'aie le temps de sécher mon habit! A huit heures du soir, je reçois l'ordre de me rendre à Zitsmory, ville de bois à trente-neuf verstes ou dix lieues. La verste vaut cinq cent cinquante toises, sept verstes un mille, en Pologne. Je pais, après avoir fait faire par M. de Narbonne les démarches nécessaires à ma position auprès du prince de Neufchdtel. Je

d08 JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE.

me suis égaré à la suite des colonnes du 3* corps; j'ai suivi les bords de la Vilia, au lieu de ceux du Niémen, et je me suis trouvé à onze heures du soir à six lieues de Kowno. au quartier général du maréchal Ney. J'ai soupe chez le général de division Razout et je me suis établi à son bivouac.

26. — Je pars à trois heures du matin, le 26, par des chemins de traverse; j'ai rejoint, à neuf heures, la bonne route à deux lieues de Kowno et je suis arrivé à Zitsmory. J'en suis parti vers midi pour suivre le service léger de l'Empereur; nous nous sommes établis au village de Strzabinky. Un marais, près de ce village, force à un grand détour; quelquesuns d'entre nous qui ont voulu aller au raccourci ont failli y rester. Le pays est très marécageux; il faut prendre garde en faisant boire les chevaux : à la superficie on dirait du sable, et on enfonce jusqu'au cou. Cet accident est arrivé à un de nos camarades; on ne voyait plus que sa tête.

J'ai dîné dans un cimetière avec Mortemart et Chabrillan; nous avons eu à grand'peine du pain, grâce à un maître d'hôtel de l'Empereur. Beaucoup de régiments n'en ont pas depuis cinq jours; il leur reste un peu de farine. J'ai partagé mon bivouac dans ce séjour de l'autre monde avec le duc de Plaisance; nous l'avons quitté le 27, à huit heures du matin, et nous nous sommes arrêtés à deux lieues de là, à un village où se trouvait le quartier général du roi de Naples. L'Empereur est arrivé à deux heures; j'ai laissé mon bivouac, que je commençais à organiser, pour aller prendre mon service. Sa Majesté s'est assise sur les marches de sa cabane, honorée du nom de château, et a vu défiler plusieurs régiments du l*' corps.

A six heures, l'Empereur est remonté à cheval; nous avons été aux avant-postes établis au moulin, au milieu de la forêt de pins, en avant du village d'Ewje. La division Bruyère formait l'avant-garde; elle était composée de sept régiments et forte de six mille chevaux. L'Empereur est revenu, à dix heures du soir, s'établir à un château en arrière du village dl'^wje. Nous nous sommes étendus sur la paille vers minuit, et le grand écuyer nous a donné l'ordre d'être à cheval à deux heures du matin.

r:Ff APiTHi: m — .11 i.\ \h\-2 io'j

28. — A doux heures et deiiiie, nous sommes partis à cheval, i'Kmpereur en voiture. Le roi de Naples, à la tête de la c<'ivai(Mi(', a|)rès avoir repoussé les avant-postes ennemis, est entré à Wihia; il y a eu eincj coups de; canon tirés, deux housards tués, quehpjes blessés. Le capitaine Octave de Sé^'ur, (lu 8* régiment, oITicier d'une bravoure remaripiable, atteint (le deux coups de lance, est tondjé au [)ouvoir des Russes. Nous sonnnes restés toute la journée à cheval; l'Kmpereur a pi'esque toujours été en voiture. Kn arrivant à deux heures à Wiina, Sa Majesté a passé la revue des G* et 8" réjL^iments de lanciers {)russicns et du 7" housards, formant avec les 9* lancieis fran(;ais, IG'cliasseuis, 8' housards, la division Bruyère. Sa Majesté a accordé des croix et de l'avancement. Je ne comprends pas comment l'infanterie a pu marcher comme elle Ta fait, maïKjuant de [)ain depuis six jours.

Nous avons traversé plusieurs villages en bois respirant la misère. Plaines de seigle, bois de pins, lacs, sables, c'est toujours là le pays de cocagne que nous parcourons.

^9. — Séjour à Wilna. Les Russes ont brûlé les magasins; on s'occupe à retirer l'avoine des flammes.

Une division du 2" corps (maréchal Oudinot), avec la brigade Gastex (23« et 24« chasseurs à cheval), a eu une belle aflaire près de Vilkomirth; elle a fait aux Russes 400 prisonniers.

Le grand maréchal, qui ne se commet pas et qui probablement a parlé à l'Empereur, a dit au comte de Lobau : « En attendant le placement de M. de Castellane comme chef d'escadron dans la ligne, il convient de le maintenir à l'état-major de Sa Majesté comme aide de camp sans service auprès de vous. M. de Castellane n'aura à faire que celui de l'Empereu[". » Le général Mouton lui a l'ait à cette occasion mon ('loge; le grand écuyer n'est pas resté non plus en arrière et a fait des démarches auprès du prince de Neufchàtel pour mon avancement. J'ai senti n»a ilélicate position vis-à-vis du comte de Lobau; je l'ai prévenu (|ue si, au bout d'un mois, rien n'était changé à mon sort, je demanderais au prince de Neufchàtel mon ])lacement dans la ligne, ne voulant point abuser plus longtemps de sa complaisance à me conserver le

iiO JOURNAL DU MARECHAL DE CASTELLANE.

titre de son aide de camp. Le comte de Lobau m'a répondu de le garder aussi longtemps que cela me conviendrait.

30. — Je suis de service. LEmpereur monte à cheval au moment où nous commencions à manger la soupe. Bonsoir au dîner. Sa Majesté est restée de cinq à dix heures de l'autre côté de la Vilia, cherchant des positions pour un camp retranché, avec le général du génie Ilaxo. Cet officier général a observé à l'Empereur que c'était impossible; le terrain ne le permet pas, et les ouvrages seraient dominés de tous côtés; il dit que c'est remuer inutilement la terre. LEmpereur n'en a pas moins donné l'ordre de commencer les travaux, demain à la pointe du jour.

La brigade Pajo^G* lanciers polonais et 2' chasseurs achevai français) a eu une belle affaire à Ochmiana. Le chef d'escadron Canouville. à la tête de deux escadrons, a culbuté les Russes et est entré pêle-mêle avec eux dans cette ville. Prosper de Grillon, sous-lieutenant au 2« chasseurs, y a fait bravement ses premières armes.

■p' juillet. — Dès deux heures du matin l'Empereur est sur pied, suivant son usage. Depuis quelque temps il ne nous laisse pas un instant de repos ; il dort une partie de la journée. Le grand géographe d'Albe me disait un jour, à midi : t Dans ce moment-ci, il est sur son canapé, bien à son aise, se gorgeant de limonade; cette nuit, il nous tourmentera. > L'Empereur est très facile dans son service intérieur, il faut bien l'avouer, mais il bourre, je le crois, parfois, ce grand topographe qui n'a pas beaucoup d'esprit.

Le général Lebrun (duc de Plaisance), aide de camp de service, me secoue pour me réveiller. Je suis fort étonné de voir l'Empereur en robe de chambre, un mouchoir rouge et jaune sur sa tête, me faisant face. Il m'a fait entrer dans son cabinet. Il y était avec d'Albe et des cartes; il m'a montré Niémentschin où est le général Nansouty, m'a remis une ilé|>êche pour lui. m'annonçant que les Russes se retiraient sur Dunaburg et qu'une partie du corps du général Bagration était en déroute; l'Emreur a ajouté : « Je manœuvre pour les couper, j'en tiens trente mille, faites diligence. » Je suis sorti du cabinet de Sa Majesté

CHAPITRK III. — JIJILI.KT 1812. 111

persuadé que ses combinaisons étai«îrit inaKiques (i). L'Emiiereur a expédié [)resque tous les oITicifMs de service.

J'ai galopé pcMidant les six lieues d»? Wilna à Niéinentschin. J'ai tiouvé des sables, des bois de pins. d»'s liabitations éparses. J'étais de retour à Wilna à midi et demi. J'ai acbeté trois clievaux à Dresde, ils n'arrivent pas; j'en possède dix autres, et je n'en ai pas assez pour mon service.

Le ministre de la police de Russie, Balachof, est aujourd'hui au quartier impérial, il dîne avec l'Empereur; on n'en croit pas davantage à la paix pour cela.

Le quartier général du roi de Naples est à Bojardly. La compagnie d'élite du ll'de chasseurs a été ramenée; elle avait chargé sur plusieurs escadrons.

2. — Le quartier général du prince d'Eckmûhl est à Ochmiana, celui du 2* corps à Wilkomirth.

L'armée d'Italie a passé le Niémen à Proni; elle a de la peine à faire suivre son artillerie, car elle a perdu quatre mille chevaux. La cavalerie est au vert pour tout potage; les soldats n'ont point de pain, seulement un peu de farine et de la viande.

Je suis de service. J'ai suivi l'Empereur à cheval le soir; Sa Majesté a visité les hauteurs environnant Wilna.

3. — A deux heures Sa Majesté était levée. A présent, c'est de règle, tous les matins, à deux heures précises, on est sûr de voir paraître l'Empereur dans le salon de service.

Nous comptions couper le corps du prince Bagration ; il s'est échappé, s'étant présenté en forces supérieures devant le prince d'Eckmûhl, qui avait avec lui une seule division.

L'Empereur est resté quatre heures à cheval pour visiter le tracé du camp retranché; il persiste à le former devant Wilna, contre l'avis des officiers du génie.

4. — Séjour à Wilna. Les difficultés pour nourrir l'armée, pour transporter les vivres, pour traîner l'artillerie ne font qu'augmenter, à cause du grand nombre de chevaux morts. La route en est couverte.

(1) Je le crois encore; f,'ràce A un faux mouvement du mariVhal Davout, on ne prit personne. {Soie du maréchal.)

5. — Le vice-roi d'Italie est venu de son quartier général de Troki pour voir l'Empereur. La chaleur est excessive; mes vingt-quatre heures de service se sont passées tranquillement.

6. — Séjour à Wilna. Les Russes sont très superstitieux : on dit que ce qui a engagé l'empereur Alexandre à ne pas défendre Wilna. ce sont différentes choses survenues pendant son séjour dans cette ville qu'on a regardées comme de mauvais augure. On l'a reçu à l'église en jetant par terre des feuilles de sapin et du grès; c'est un honneur en Pologne, mais, en Russie, cela ne se fait qu'aux enterrements; quand le Czar est arrivé dans son palais, ses gardes, qui ne formaient qu'une haie, se sont trouvés placés de manière à lui tourner le dos. A un hal qu'on devait lui donner à la maison de campagne où était le général Bennigsen, un échafaudage construit exprès s'est écroulé le matin. Le bal a eu lieu dans les appartements; le jardin était illuminé, et la couronne qui surmontait une statue colossale de l'empereur Alexandre s'est éteinte la première.

7. — Je suis de service; je suis l'Empereur à la promenade, nous avons toujours été au pas. Sa Majesté va maintenant moins vite; elle est fort engraissée, monte à cheval avec plus de difficulté. Le grand écuyer est obligé de lui donner le bras pour le mettre en selle. Quant l'Empereur voyage, il fait presque toute la route en voiture; c'est fatigant pour les officiers obligés de suivre son carrosse. Lorsque Sa Majesté monte à cheval, elle est reposée, croit qu'il en est de même de ceux qui ont fait la route sur leurs chevaux, et en dispose en conséquence; aussi je voudrais voir cette infernale voiture au diable. Quand Sa Majesté est en marche, il n'y a pas moyen d'espérer un instant de repos dans les vingt-quatre heures.

Le général Eblé ayant parlé à lEmperour du manque de chevaux, Sa Majesté a repris : « Nous trouverons de beaux chevaux de carrosse à Moscou. » On se dirigera donc probablement de ce côté.

Le dernier à marcher, je n'ai pas été en mission; tous mes

ciiAPiTHF-: iif — ji'ir.r.KT 1812. us

camarades sont partis : un a été envoyé à Troki, quartier générai du vice-roi; un à Widzy, quartier général du roi de Naples: un au prince d'Eckniùhl, vers Minsk; un au roi de Westphalie, à (îrodno. L'Empereur est très mécontent de son frère. M. de Bock, aide de camp du prince de Schwartzenberg, est arrivé de Brzewsselitewski, où se trouve le quartier général des Autrichiens.

S. — L'Empereur a passé la revue de la garde à pied : grenadiers, chasseurs, fusiliers, tirailleurs et voltigeurs; il a accordé des croix et de l'avancement. Les difficultés pour les vivres continuent; les soldats sont sans pain, les chevaux sans avoine.

9. — Je suis de service. L'Empereur témoigne un grand mécontentement au général de gendarmerie Lauer et à d'autres généraux, de ce que la police est mal faite, la discipline mal observée. Les traînards commettent des horreurs épouvantables, ils pillent et saccagent; des colonnes mobiles sont organisées.

Le roi de Westphalie a passé le Niémen à Piélitza. se dirigeant sur Novogrodeck. Le maréchal duc de Tarente est cà Poniewiez avec le 10* corps, qui observe la plus exacte discipline: il se compose de Prussiens, d'une division commandée par le général Grandjoan. d'un régiment de Polonais, d'un westphalien, d'un saxon et du Hl« français. Le roi de Naples est à Widzy, dans un grand embarras pour faire vivre ses troupes. L'Empereur a fait venir rintendant général Dumas, le commissaire ordonnateur de la garde, pour pourvoir aux siibsist.'inces.

La garde reroit l'oidn' (Jf pirmlit' \v ]»ain pour quatre jours; son artillerie est partie avec des chevaux en bien mauvais état.

l<>. — Ij'EnqKML'ur passe la lovuc des enqdtiyés rivils de I aiin^'c. par une chaleur étoullante. Tout est ho[> dr prix à AN'ilna. (Juelques-uns de mes camaratles vont tl.ins la sjMiét»'; j«* n'ai pas le tenq)s. «'tant eoiitinurlleinent de serviee. Je suis mal log»'» chez le i»r<Mie Kamendouli. Il a abandonné sa maison, oubliant d'eiumener les punaises; en quoi il m'aurait fort

obligé. Elles m'ont fait déserter le lit; j'ai pris le parti de dormir dans mon sac sur un canapé. Nos gens ont découvert des sacs d'avoine dans le grenier. Nous les avons pris en échange de bons; les maîtres pourront les donner pour comptant dans les réquisitions. Ce sont de ces mesures auxquelles la dure nécessité oblige; elles ne méritent pas le titre de coquins, donné par nos soldats aux habitants, parce qu'ils cachent leurs biens.

Le prince d'Eckmûhl est entré le 8 juillet à Minsk. X"' lui a été envoyé : revenant très fatigué de cette course faite en partie sur des chevaux de correspondance, il se plaignait ridiculement. J'ai tâché de le calmer, dabord en lui faisant observer que 9 francs, qui compensent bien au delà les déboursés, allaient nous être alloués par la poste. Il s'est mis sur le pied de crier comme une Mélusine contre l'activité du service. Je lui ai dit que tous ces cris-là ne le menaient à rien, en lui ôtantle mérite de faire son métier; plusieurs de nos camarades m'avaient prié de lui en parler, craignant que cela fît tort au corps des aides de camp. Il m'a reçu mal, mais il s'est modéré. Une chose fâcheuse à notre état-major, c'est que quelques jeunes gens de notre quartier général, n'ayant pas fait la guerre, veulent en savoir plus que les autres; ils se plaignent toujours de marcher trop souvent, et c'est ennuyeux. On ne devrait prendre à l'état-major, où il y a beaucoup de liberté, que des otliciers ployés à la discipline: nous passons tous pour des raisonneurs, quand il y en a deux ou trois seulement qui le sont. J'ai fait trois campagnes auprès de l'Empereur; je vois pareille chose pour la première fois.

jj, — L'Empereur a donné audience à une députation de la diète de Varsovie lui demandant le rétablissement de la Pologne. Sa Majesté lui a répondu que les Polonais pouvaient compter sur sa protection à cet égard, mais quils devaient renonrcr à la Gaiicie. parce qu'il avait garanti à l'empereur d'Autriche lintégrité de ses possessions, mais qu'ils auraient la Volhynie, l'Ukraine, etc.

Étant de service, j'accompagne l'Empereur à une revue des fourgons des équipages militaires. Deux chars attelés chacun

CHAIMTIU: III. — .M ILLKT 1812. 115

de quatre l)œufs s'y trouvaient; ce sont les seuls des bataillons formés à Nancy qui aient rejoint: il n'en est pas arrivé d'autres.

Une partie de la députation do la Diôte a dfné avec TEmpercur, le maréchal Bessicres et le général Jomini. Suisse, gouverneur français de Wilna (i).

12. — Un service d'expédition de l'Empereur, les chasseurs à pied de la garde, la jeune garde, formant le corps du maréchal Mortier, duc de Trévise, sont dirigés de grand matin sur Glubokoé.

13. — Je suis de service. L'Empereur passe la revue de six cents traînards, formés en bataillon de marche pour être conduits, par un officier d'état-major du prince de Neufchâtel, à leurs corps respectifs.

J'accompagne, le soir, à cheval, l'Empereur au bivouac des liavarois, commandés par le général en chef Gouvion-Saint- Cyr; le 6' corps est de la plus belle tenue. Sa Majesté revient au grand galop de là à la manutention, où l'on a construit beaucoup de fours.

Mes chevaux arrivent de Dresde; je croyais ne les avoir qu'après la campagne.

IL — Séjour à AVilna. On chante un Te Deum. Il y a eu une céi'émonie que je n'ai pas vue, à l'occasion de la réunion de la Lithuanie au grand-duché de Varsovie. On a marié deux filles lithuaniennes à deux habitants du grand-duché. L'Empereur a été, le soir, à un grand bal donné par le comte Pack; j'ai connu ce dernier il y a quatre ans, jour pour jour, à la bataille de Rio-Seco, où il a reçu un coup de baïonnette. Il y avait à ce bal des inscriptitms analogues à la circonstance et un beau prince polonais dans l'ancien costume^ du pays; la ville était illuminée.

16. — Je suis de service. L'Empereur me donne, à minuit, d«'s (b'péches poui* le vice-roi. Je pais en troz, nom des |telites charrettes du pays. J'arrive dans la matinée à Ochmiana. Le pays est assez riche; les maisons de planches sont

(1) Il ne 80 doutait guère qu'il deviendrait un jour officier général russe {Note du maréchal.)

misérables; lodeiir des chevaux morts n'est pas non plus agréable. Le brigadier de la correspondance d'Ochmiana me dirige mal à propos sur Olschany, où se trouve le château d'un baron, beau pour le pays; ailleurs ce serait une ferme. Je reconnais là que je me suis trompé de route; je veux gagner Smorgoni en passant par Krewie. La population de ce dernier lieu est presque entièrement juive; j'y ai trouvé du lait et du pain pour dîner. J'étais en marché avec un Juif pour avoir un woz et des [chevaux. Le chasseur du 6* qui m'accompagnait, ne sachant pas le chemin, m'a fait faire neuf lieues au lieu de six. Craignant d'être forcé dallerplus loin, il a inventé d'arrêter deux chevaux. Il fallait voir les Juifs s'attrouper : ils se trouvaient en force, avaient bien envie de nous assommer pour se venger des enlèvements de ce genre commis par nos traînards. J'ai traité de gré à gré avec eux. Cette ville n'a pas été pillée par l'armée d'Italie, qui, grâce au vice-roi, observe une discipline plus sévère que le reste de l'armée. J'ai laissé mon cheval de correspondance, et j'ai continué ma route dans un woz conduit par un Juif à longue barbe. Ces Juifs parlent tous allemand et sont d'une grande ressource en Pologne : par eux seuls on peut se procurer quelque chose. D'Olschany à Smorgoni, douze lieues. Ne trouvant pas de chevaux, je fais un nouvel arrangement avec mon Juif pour me conduire à "Wileika.

Le 16. à onze heures du soir, l'Empereur s'est rendu de Wilnaà (ilubokoé. par Swenziany.

17. — Je suis arrivé le 17 au matin à Wileika; le vice-roi en était parti. IMon chapeau a sauté pendant la nuit en bas de la charrette: il m'est resté pour coiffure un bonnet de soie rouge avec lequel j'ai traversé fièrement, dans mon tcoz. les colonnes de l'armée d'Itahe.

De Smorgoni à Wileika. douze lieues, pas mal de sables. Je suis forcé d'y attendre deux heures des chevaux; le colonel de gendarmerie italien Zamoni m'en a fourni en les enlevant aux traînards. Il existe, à la suite de chatiue régiment d'infanterie, un escadron de Ktuiias : ces corps les emmènent pour porter le peu de farine qu'ils ont en leur possession.

CHAIMTRi: m — JUILLET 181i. 117

Je remets à deux heures, à I)ol;Lrinow, mes dépêches au vice-roi, j'ai causé avec Son Altesse Impériale. J'aime beaucoup ;ill<îr à son quartier général : le prince Kugène est extrêmement j)uli, et on est toujours fort bien reçu par son état-major. Deux (le ses aides de camp, Bataille et Tascher, sont mes amis; ce dernier a la .goutte, chose extraordinaire à vin^'t-cinq ans.

18. — Le 18, j'ai suivi le cjuartier trénéral du 4* corps. Le (hic d'Abrantès commande en second; en fait, il n'est rien et, (le plus, il est dans une position désaprréable. J'ai passé à travers la garde italienne et le régiment de la Heine (dragons); la garde royale est d'une tenue superbe.

De Dokschisy, le vice-roi m'a expédié à l'Knqjereur àGlubokoé; j'y étais à quatre heures. Sa .>Lijesté y était arrivée depuis deux heures. Cela a été une grande jouissance pour moi de voir, pendant les dix lieues de Dokschisy à (Jlubokoé, un |)ays non pillé; les paysans travaillaient, il n'y était pas encore passé de troupes; ma course a été de soixante-dix-huit lieues. L'Empereur est logé dans un couvent. Lui seul a un appartement: nous sommes logés dans des cellules avec de la paille. Je suis dans la même cellule que les pages Dumanoir et Fresnel. Ce dernier a un second chapeau aux équipages et me tire d'embarras en me le donnant; mon bonnet de soie rouge, pour faire le service, n'est ni commode contre le soleil, ni convenable. L'Empereur est de méchante humeur; cette manière des Russes de nous fatiguer à les poursuivre, sans se laisser entamer, no l'amuse guère. Le ministre des affaires (Hrangères, duc de Bassano, est resté à Wilna. Le comte Daru, homme d'esprit, d'un grand savoir, est auprès de Sa Majesté en qualité de ministre secrétaire d'Etat.

20. — Je suis de service. Notre salon est commun avec celui des officiers de la maison; il sert aussi de salle à manger i l'Empereur. Pendant le temps de son dîner, nous nous établissons dans le corridor.

Le roi de Naples est à Braslaw. Le roi de Westphalie a (juitté le commandement de ses troupes et se retire avec sa garde; le dernier oflicier envoyé au roi Jérôme l'a trouvé à Mire.

2i. — On a appris l'entrée du prince d'Eckmûhl à Mohilew et la prise de magasins considérables à Orcha parle général comte de Grouchy. Le roi de >'aples a passé la Dwina à Disna.

Les puces m'empêchant de dormir dans la cellule, je me suis réfugié à l'écurie.

22. — La journée du salon de service se passe, comme à l'ordinaire, à voir arriver et partir des officiers, à dormir, à causer sur des riens. L'Empereur, au moment de partir, est venu dans le salon de service et m'a dit : « Eh bien ! monsieur de Castellane, les officiers d'ordonnance restés à Wilna sont-ils arrivés? » Il m'a parlé en souriant, comme voulant exprimer : « Vous n'êtes pas de ceux qui restent en arrière. » Sa Majesté est montée en voiture à dix heures du soir et a été coucher à un château en arrière d'Uscaez (cela se prononce Outchacha), vingt-deux lieues. Le chemin est affreux : sans cesse des marais, des ponts détestables.

23. — Parti à trois heures du matin, j'ai fait douze lieues. M. de Turenne n'ayant pas voulu pousser plus loin, nous nous sommes établis dans une grange, à une demi-lieue de la route. Nous avons trouvé, dans un village qui n'était pas encore pillé, du lait, de l'avoine pour nos chevaux. Je possédais du pain, du sucre, du café, du vin de Bordeaux; Turenne avait un peu de vin de Chambertin, un saucisson; nous avons fait un très bon souper. Turenne m'a raconté à quel point le grand maréchal avait été parfait pour moi; il a dit au comte de Lobau. à mon sujet, devant tout le monde : « Des officiers ne doivent pas être occupés à des fourgons. Si l'Empereur le savait, il en serait très mécontent. » (Sa Majesté ne l'ignore pas.) Le général Mouton a dit à Turenne : t Par tout autre que par le duc de Frioul je ne me serais pas laissé traiter de cette manière. Est-ce vous qui avez raconté l'histoire de M. de Castelhine au grand maréchal? » Turenne a répondu : t Non: à sa place, j'eusse agi de même. » J'ignorais cette conversation.

24. — Nous avons quitté notre gîte le 24, à cinq heures du matin, après que Turenne, le premier parleur du quartier impérial, eut bavardé comme il pouvait avec le paysan polo-

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nais; c'était .e;ran<l (lornnia.£,'o (|ii'il im; siU [>as cette langue. Au liont (le huit lieues, au passage (l'un pont, il a voulu prendre à gauche dans l'eau; son cheval s'est roulé et lui a administré un bain cortïpiet. Son doniestirpje, par respect pour son maître, a suivi la nïéme ioiit<; et a suhi h; même sort. ïurenne s'est anété àSicliezcza. chùteau d'un ceitain Sicliezki, seigneur (le cent villages. Nous y avons trouvé Pernet, aide de camp (lu piincede NeufcliAtel, c[ui essayait une petite voiture russe. Il est à la l(H(' de la maison de Son .Vitesse et il a de très bonnes provisions; il est très flatté f[uand on le traite de grand maréchal. Je n'y manque guère; aussi il nous a offert de bon cœur à partager son festin. J'ai prêté des bottes à Turenne, qui a soufTert horriblement parce qu'il a tant soit peu la jambe plus forte que moi. Le voyant disposé à se reposer, moi à avancer, je l'ai laissé et je me suis remis en route.

Je suis passé à Uscaez, ville polonaise à trois lieues de là. J'ai traversé Kamen, dix lieues plus loin; chemins détestables, des marais à n'en plus finir, je me suis établi à une lieue en avant de cette ville, sur le bord d'un lac, dans une grange située au milieu d'une presqu'île appartenant à un baron. On a retourné sa maison. Les soldats accordent à un baron la possession de tous les châteaux dont ils ne connaissent pas le j>ropriétaire. La position de mon gîte est vraiment belle. Avec de l'argent je suis parvenu à avoir du lait; on a été le cherchera un village éloigné. J'avais du biscuit; j'ai fait du thé et du café jusqu'à la nuit, en causant avec un oflicier du génie venu pour prendre poste dans mon habitation. J'ai fait, en douze heures, vingt et une lieues sur le même cheval. J'ai aperçu le châtelain coilVé d'un bonnet de coton bien sale, vêtu d'une méchante redingote bleue, une ceinture de cuir, de vilains bas de laine, de mauvaises culottes de peau, les cheveux l(»iigs en rond. I/intérieur de son habitation en planches, même avant la visite des camarades, ne valait certainement pas l'ameublement d'un bon paysan des environs de Paris.

25. — .\près avoir pris le café fait par moi, je suis parti pour Bj(;schenlvowitschi. à cinq heures du matin. Un pont s'est enfoncé sous moi, on ne voyait plus que ma tète.

Gela se passait au milieu d'une colonne italienne; des grenadiers venus à mon secours m'ont tiré d'embarras. Je suis arrivé à Bjeschenkowitschi (douze lieues) à onze heures du matin. Aucun de mes camarades n'ayant encore rejoint, j'ai pris de suite le service auprès de l'Empereur. Sa Majesté y a établi hier son quartier général.

On s'est tiraillé pour le passage de la Dwina; le colonel Lacroix, aide de camp du vice-roi, a eu la cuisse cassée par une balle, à côté du prince Eugène, qui se trouvait avec les voltigeurs.

Un palefrenier détaché depuis plusieurs jours avec deux de mes chevaux à l'état-major du roi de Naples, où l'Empereur devait aller, est revenu avec un seul; l'autre est mort, enflé d'avoir mangé du seigle vert; on n'a pas coupé les épis, comme je l'avais recommandé.

Un combat de cavalerie légère, très brillant, a eu lieu à Ostrowno: on a pris huit pièces de canon, cent soixante hommes. Le roi de Naples a chargé à la tète de la division Bruyère, qui s'est fort distinguée. Le colonel Domon. du 8'housards, a été à cette occasion nommé général de brigade. Le colonel Gobrecht, du 9* lanciers français, composé de llambourgeois, a eu trois chevaux tués sous lui et un coup de baïonnette à la main.

Dans la soirée, l'Empereur m'a envoyé en arrière sur les bords de la Dwina, à Oula, quartier général du maréchal Ney. Les Wurtembergeois faisant partie de son corps meurent sur la route. L'Empereur a reproché au prince royal de Wurtemberg que son corps commettait des horreurs épouvantables et pillait. Les ofliciers, pleins d'honneur, empêchent les soldats de s'écarter de la route, préférant périr de misère avec eux. Le prince de Wurtemberg, très malade, va être obligé de quitter l'armée. Le maréchal Ney ma prié de dire à l'Empereur que son corps, marchant après les autres, vivait de la saisie de la moitié des voitures charriées de farines, conduites par les soldats des] autres corps, qui passent à travers ses colonnes; ils partagent en frères, sans quoi son armée mourrait de faim. Je suis parti d'Oula à six heures du matin, et

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j'ai rejoint l'Umpereur trois lieues en avant d'Ostrowno, ou sa tente a été établie.

20. — Il y a eu un combat d'avant-garde de la division Hruyère; elle s'est battue toute la journée, avec la seule division Delzons, du 4* corps, contn; un nombre d'ennemis au moins duuble. Nous avons tué beaucoup da monde aux Russes et fait peu de prisonniers.

On a bien tort de mettre toujours en avant-garde la même division de cavalerie légère; les excellents régiments qui la composent ne seront incessamment plus bons à rien; les vieux soldats seront tués. Outre les officiers, il faut dans les rangs deux ou trois braves gens qui enlèvent les autres; une fois que ces hommes d'élan sont tués, les pelotons ne valent plus le diable.

Le capitaine Ferreri, du 7* de housards, a eu la jambe 'inportée par le premier coup de canon tiré de la journée; il a montré un grand courage pendant l'opération. M. Peborde, chirurgien du roi de Naples, lui ayant fait l'amputation, il s'est contenté pour toute plainte de proférer ces paroles : t Je ne croyais pas cela si long. Je pourrai figurer avec Septeuil. • (M. de Septeuil. aide de camp du prince de Neufchàtel, envoyé en Espagne comme lui pour une histoire de femme, y a eu la ' liisse emportée.)

Un éclat d'obus a percé jusqu'à l'os la cuisse du chef d'escadron Galbois, adjoint à l'état-major du major général; M elle avait été cassée, c'était un homme mort.

Le colonel Flahaut a eu un coup bien heureux ; une balle a déchiré son habit, en eflleurant sa poitrine sans toucher à la doublure, puis elle est venue égratigner son aiguillette. Le chef d'escadron Bonjears a eu son cheval blessé. Le colonel du 1)2' a re^tu une balle à l'épaule. Le général de brigade d'infanterie Roussel, du 4* corps, a été tué. Cette affaire a été brillante.

En arrivant, je suis encore de service, faute d'autres; je couche en travers de la porte de la tente de l'Empereur avec le page.

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