‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 29 sur 196 · Sa Majesté paraissant tout habillée, le 27 à la pointe · texte numérisé non relu

Sa Majesté paraissant tout habillée, le 27 à la pointe

du jour, nous a réveillés, nous demandant pourquoi nous n'étions pas entrés tout à fait dans la première tente. Je lui ai répondu : « Pour être plus sûr qu'on n'arriverait pas à la personne de Votre Majesté sans que nous fussions prévenus. » L'Empereur est monté à cheval sur-le-champ, a fait avancer dans la plaine deux compagnies de voltigeurs et quelques régiments d'infanterie pour les soutenir. L'ennemi avait vingt-cinq escadrons, sa droite appuyée à la Dwina. sa gauche à une colline, pour masquer sa retraite commencée. Sa cavalerie était composée de housards rouges de la garde, de dragons, de Cosaques rouges de la garde.

Le roi de Naples a placé lui-même une batterie sur la hauteur à notre droite. Cinq escadrons entremêlés des 8« housards et 16' chasseurs, n'étant point soutenus, ont été ramenés par les housards rouges. Deux compagnies du 53* d'infanterie ont arrêté l'ennemi; une compagnie de voltigeurs du 9* de ligne, entourée de tous cotés, s'est défendue dans un ravin sur les bords de la Dwina, et un grand nombre de housards de la garde sont venus périr sur ses baïonnettes. J'étais sur la hauteur. Je me suis porté au galop, avec Flahaut, Mortemart, Briqueville, Lecoulteux, vers les chasseurs du 16' et les housards du 8" fuyant à toutes jambes; nous les avons empêchés, le sabre à la main, de repasser le pont. Mortemart. officier très distingué, parti avec les premiers ralliés, a chargé et a repris un caisson. Lecoulteux a tué un housard rouge de sa main. Briqueville, l'aide de camp du roi de Naples. d'Arlincourt et moi, étant parvenus à rallier un fort escadron, le général Girardin s'est mis à notre tête, et nous avons trouvé le reste de la brigade du général Pire, auquel nous les avons remis. Ces escadrons n'avaient pas croisé le sabre: leurs régiments se sont couverts de gloire, hier et avant-hier. La morale de cela : c'est que les meilleurs soldats sont tués. L'Empereur a fait faire compliment aux voltigeurs du 9* de ligne sur leur belle conduite dans le ravin; ils ont répondu : « Quoique Parisiens, nous nous battons bien. »

Le reste de la division de cavalerie Bruyère est arrivé, soutenu par la cavalerie de la garde royale italienne; avec le

CHAIMTIU': III — .11 IKLKT 1812. 123

4* corps, elle a enlevé successivement plusieurs positions à l'ennenii. Les trois divisions Morant, Friand et (judin, détachées du i" corps, formaient une réserve. Le général de division Muuton a été charité de les diri;.'er. Vers midi, le feu a dégénéré en tiraillements, pendant le déjeuner de l'Empereur. Nous avons pris, le soir, position sur le bord d'une petite rivière. L'Kmpereur a établi son quartier général à une lieue en arrière, auprès d'un moulin brûlé.

28. — L'Empereur est monté à cheval à une heure et demie du matin. L'ennemi a brûlé ses magasins et le pont de Witepsk sur la Dwina. Nous nous attendions malgré cela à une grande bataille; nous avons donc été étonnés de ne pas voir les feux de bivouac russes. L'Empereur m'a envoyé à la pointe du jour à la droite, au maréchal Ney, qui faisait construire des ponts sur la petite rivière; l'ennemi n'en défendant pas le passage, on a pensé à envoyer de la gendarmerie dans la ville pour y mettre l'ordre. Le général de division Charpentier a été nommé gouverneur de Witepsk. Je suis parti avec le général baron de Caulaincourt se rendant dans cette ville avec un escadron de chasseurs à cheval de la garde. Nous avons appris, en arrivant sur la place, que les Cosaques étaient à la porte. J'ai été les reconnaître avec six chasseurs; j'en ai trouvé deux escadrons en bataille. J'ai demandé un peloton; à son arrivée, j'ai fait un tour à gauche sur le front de la ville et j'ai placé des vedettes. Les Cosaques nous ont tiré quelques coups de carabine. J'en ai rendu compte au général Caulaincouit; il est venu avec un escadron de chasseurs, deux de la garde d'honneur italienne et quelques lanciers. Nous avons poursuivi les Cosaques pendant deux lieues, toujours nous tiraillant; nous n'avons pas pu pousser plus loin, car nous ne savions pas s'ils étaient soutenus; cela a forcé l'Empereur à faire passer des troupes par la ville. Elle a été pillée de cette affaire-là. Quatre jjalefreniers du comte de Lobau et un des miens ont été arrêtés pillant. On a trouvé sur eux vingt-doux couverts d'argent. Ils ont donné pour excuse que les soldats emportaient tout. Le plus coupable aurait passé un mauvais quart d'heure; par considération pour le général Mouton, on

l'a relâché. Presque tous les habitants se sont sauvés avant notre entrée. Quand nous serons tout à fait en Russie, ce sera comme en Espagne; on ne verra pas un chat. Nous avons perdu, dans notre escarmouche, un chasseur tué, un autre blessé, deux lanciers prisonniers; nous avons ramené quatre traînards de l'infanterie russe.

L'Empereur, espérant rejoindre l'ennemi, a couché avec l'armée d'Italie à sept lieues de Witepsk, sur la route de Smolensk.

29. — A deux heures du matin, je suis parti; j'étais à cinq heures au quartier impérial; à six, on m'a donné l'ordre de retourner en ville. L'Empereur y est revenu deux heures après. La reconnaissance poussée à cinq lieues, avec dix mille hommes de la division italienne du général Pino, n'ayant pas trouvé les Russes (ils font leur retraite à grandes journées), l'armée a pris ses cantonnements pour tâcher d'organiser les subsistances.

Trois heures de. sommeil dans mon sac m'ont reposé. Je commençais à être fatigué. Depuis le 25, nous avons été jour et nuit sur pied. Je vais à deux lieues, jusqu'aux divisions d'infanterie Morand, Priant et Gudin; promenade peu agréable par une chaleur étouffante.

30. — Witepsk, assez grande ville sur la Dwina, est bâtie en briques; dans les maisons, les habitants ont tout caché. Nos camarades, possesseurs d'un magasin de savon, en donnent à ceux qui n'en ont pas; le duc de Plaisance nous en fournit, ainsi que des chandelles; sans cela je n'aurais pas pu faire blanchir mon linge, ni voir clair le soir. Il y a dans notre logement un magasin de papiers; nous en distribuons aux autres, et chacun en agit ainsi.

Je suis dans un bureau; deux grandes tables, quatre chaises, deux poêles dans le mur, des cadres contenant des papiers étiquetés en russe, composent mon mobilier. Cette chambre me plaît, car elle est à moi seul. Je couche sur du seigle à moitié vert: je n'ai pas pu parvenir à me procurer de la paille.

Le 22, du côté de Mohilew, trois mille Cosaques sont

Page 1