‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 37 sur 196 · CHAPITRE IV. — AOUT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — AOUT

Moscou; il y a eu, hier au soir, un engagement d'un bataillon de voltigeurs. Tout annonce le départ de l'Empereur; les uns disent que les Russes veulent tenir, les autres le contraire.

25. — L'Empereur part de Smolensk, à une heure du matin en voiture, moi à sept heures. On passe le Dnieper, en sortant de la ville, i)uis une seconde fois à treize lieues de là. En faisant rafraîchir mes chevaux auprès de ce fleuve, j'y ai exercé mon talent pour la natation. On traverse une forêt de pins de quatre lieues: beaucoup de sable. Je suis arrivé à sept heures du soir à Mikalewka. J'y ai trouvé Turenne; nous nous sommes établis dans une grange découverte, où nous avons souffert du froid; la poussière avait rendu la journée fatigante. La route était couverte de troupes et de train d'artillerie.

26. — Je quitte mon gîte à cinq heures du matin. Je voyage avec Eugène d'Astorg, aide de camp du maréchal Bessières, et l'officier d'ordonnance Chlapowski; je rejoins l'Empereur, qui est logé à Dorogobouje, sur la hauteur. Dorogobouje a été bien pillé; la plus grande partie de cette assez grande ville a été consumée avant notre départ. On est tellement habitué aux incendies qu'on ne pense jamais qu'à juger si le feu est près de vous atteindre. J'ai calculé que ce jour-là je pouvais dormir tranquillement deux heures dans la maison où je suis. J'ai été envoyé en avant dans l'après-midi. L'Empereur est parti de Dorogobouje à onze heures du soir. En sortant de cette ville, on suit pendant quelque temps le Dnieper, puis on passe un défilé. J'ai rencontré le 8" corps de Westphaliens de quinze mille hommes et le S** corps réduit à douze mille baïonnettes. Les Wurtembergeois qui en faisaient partie se sont fondus par la diarrhée. Ce corps a eu sept mille honmies hors de combat aux dernières alfaires. Je suis arrivé à dix heures du soir à Postea, à un château où l'Empereur est arrivé le 27, à cinq heures du matin.

27. — Après déjeuner, le grand maréchal, les généraux Narbonne, Lauriston, Rapp, Dùrosnel, Ségur, MM. de Salures, de ('anoiiville, Eain, Mounier, de l*onthon, (Jourgaud et moi,

nous nous sommes établis dans une grange; il y avait de la paille en abondance. On a causé fort gaiement, puis on a

dormi.

Le général Gouvion-Saint-Cyr a été nommé maréchal d'Empire; il a remporté un second avantage sur le général Wittgenstein.

Je suis parti à six heures pour me rendre au château d< Ribki; six lieues. Le général Ségur y était pour faire le logement de l'Empereur, le roi de Naples également. Ce souverain"^ a eu, le matin, un combat de cavalerie assez vif sur les bords de la rivière Osma. M. de Chabrillan, sous-lieutenant de carabiniers, a reçu une forte contusion de boulet de canon à la

cuisse.

Je donne, de temps en temps, vingt francs à un valet de pied qui me sert à nos déjeuners et dîners: il m'est fort utile, car chaque soir il met dans ma poche un petit pain blanc, et je peux manger en route quand j'ai faim; cela me procure du pain blanc dans mon café: j'en ai toujours avec moi. Le café est une grande ressource.

28. — L'Empereur arrive à cinq heures du matin à Ribki, en voiture. Je partage ma paille avec le général Ségur, l'ofTicier d'ordonnance Lauriston, l'écuyer d'Héricy. Le roi de Naples et le prince d'Eckmûhl ont eu une forte altercation devant l'Empereur. S. M. Joachim se plaint du maréchal Davout. dont l'infanterie narrive jamais à temps. Il est impossible de voir un homme plus brave que le roi de Naples: il s'expose plus qu'un soldat: il ne se tire pas un coup de fusil quil n'y soit dans le costume ci-après : un grand chapeau bordé dun large galon d'or à plumet blanc surmont»' dune aigrette blanche, très haute, entourée d'autres panaches, cheveux longs bouclés, pelisse verte de velours brodé d'or: dessous, une tunique bleu de ciel, également brodée d'or à larges brandebourgs: il la porte souvent sans sa pelisse; un pantalon cramoisi à la polonaise galonné d'or, des bottes jaunes. Tel est son bel accoutrement pour n'être pas aperçu; aussi c'est un miracle qu'il n'ait point encore été blessé. Nous nous reposions sur do la bonne paille, mes camarades

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