‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 38 sur 196 · CHAPITRE IV — SEPTEMBRE 1812. U · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV — SEPTEMBRE 1812. U

et moi, sous la plate-forme d'un escalier d'une église grecque, lorsqu'on est venu nous prévenir du départ de l'Empereur. Nous avons rejoint Sa Majesté à son quartier impérial établi dans un château, à deux lieues en arrière de Viasma. Poussière le soir, pluie la nuit, brouillard le lendemain 29.

29. — Nos troupes ont occupé de grand matin Viasma, belle ville d'une étendue très considérable. Les maisons sont entremêlées de beaux jardins, de prairies; sa population était de vingt mille âmes. Il serait difïicile de deviner le nom de son hôte, les habitants se sauvant à notre approche. On n'a trouvé qu'un mendiant, et un perruquier de Strasbourg établi à Viasma, en qualité de précepteur. Les Cosaques ont brûlé quelques maisons et les ponts en se retirant.

Je monte à cheval à deux heures avec l'Empereur, étant de service. Il y a en avant de Viasma une position superbe; des hauteurs dominent un bois par lequel on est forcé de déboucher. L'ennemi aurait pu faire là une belle défense. L'Empereur fait le tour de la ville, qui est en flammes, suivant l'usage, peu d'heures après notre arrivée. Sa Majesté passe la petite rivière qui traverse la ville, se porte en avant sur la route de Moscou, à l'endroit où l'avant-gardc a eu un léger combat le matin. Le général Belliard vient rendre compte à l'Empereur que le roi de Naples et le prince d'Eckmûhl sont si mal ensemble qu'ils sont au moment de se battre. Le prince de Neufchâtel a été envoyé pour tâcher d'y mettre ordre.

On trouve beaucoup d'eau-de-vie, de poissons salés, de la farine. Nous passons une piètre nuit au salon de service, grâce â la négligence des fourriers du Palais; nous n'avons ni paille, ni foin, et tous les grenadiers de la garde en regorgent.

:i0-:îl. — Séjour à Viasma. L'Empereur part de cette ville le .']i. Il reste la plus grande partie de la journée â cheval, allant au pas. Sa Majesté s'arrête à dix lieues de là à un assez beau château, sur les bords d'un lac, auprès duquel on est â moitié chemin de Smolensk à Moscou.

I*' septembre. — Nous traversons de grandes plaines entremêlées de quelques bouquets de bois, et nous arrivons le 1" septembre à Ghja. Cette petite ville, bien bâtie, se com-

pose d'une seule rue assez longue. Toujours point d'habitants; on en a trouvé un seul, un esclave. Les paysans russes portent la barbe longue. Nous ne voyons jamais que des shakos, des casques, des cuirasses, des fusils, des canons, des caissons, des pontons; nous finirons par rechercher un habit bourgeois comme une curiosité. Une heure de pluie nous a donné idée de la difficulté à marcher siée temps-là continuait. L'artillerie ne peut plus avancer, les chevaux du train glissent, tombent; le mien, fort bon. est à chaque instant près de se rouler; sous ce rapport, le terrain dans cette partie de la Russie est d'une mauvaise espèce.

J'achète -48 francs six bouteilles de vin à un soldat; et quel vin! Je les pose sur ma fenêtre, haute de dix pieds; les vasistas étaient ouverts. Je sors cinq minutes de ma chambre; les soldats, ne pouvant pénétrer dans la maison, occupée par un général, retournent, comme de raison, à celles à côté, ce qui est assez simple, les habitants n'y étant pas: il faut bien qu'ils cherchent cà manger; et quand on ne fait pas de distribution, il est impossible d'empêcher les soldats de piller. Ma fenêtre donnait sur la cour d'un bâtiment voisin: en rentrant, je vois un grand diable de bras enlevant ma dernière bouteille. Mon domestique descend promi)tement pour couper la retraite à ce soldat; je lui demande de me rendre mon vin, il me répond qu'il n'en a qu'une bouteille, et que son camarade a tout emporté. Je le rejoins, et à grands coups de plat de sabre je lui fais ouvrir son sac: j'en trouve deux autres. Son complice était déjà loin avec le reste. Ces frères d'armes-là savaient bien que ce vin appartenait à des officiers, mais pas à un officier de leur régiment: alors cela leur était égal.

Nous avons eu à nous plaindre, à Ghja. de la grosseur et de l'abondance des punaises; elles nous ont procuré une épouvantable nuit. Les maisons en bois favorisent leur propagation. Je ne sais n^inmont les Russes peuvent dormir en pareille rompagni»'.

2, — Séjour à lihja [}). L'armée entière se repose : il pleut

(1) Gschalsk.

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