‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 4 sur 196 · JOURNAL · texte numérisé non relu

JOURNAL

DU

CIIAPITUK l'UEMIEU

Mon début au service comme soldat au 5» d'infanterie légère. — Mort do ma mèro. — Je deviens caporal, sergent. — Refus du ministre Berthier de me nommer sous-lieutcnant an o« léger. — On m'inscrit dans les gardes d'honneur. — Je reçois le brevet do sous-lieutenant au 24' de dragons. — Je pars de Pau pour rejoindre mon nouveau régiment, — Séjour à l*aris. — Mon arrivée au 24« de dragons à Modène. — Départ de Modènc. — Arrivée à Crémone. — Départ du 24' de dragons de Crémone pour Milan. — Installation au lazaret de Milan. — Départ de Milan. — Arrivée à Pau pour rejoindre le corps du général Junot. — Le général Mouton me prend pour ofTicier d'ordonnance. — Entrée en Espagne. — Corps du maréelial Monrey. — Revu»' du général Mouton. — Je suis nommé lieutenant aide de camp. — Marche de Burgos sur Madrid. — Entrée dans cette capitale. — Emeute du !•' avril. — Départ pour l'Ëscurial. — Détails sur le roi Charles IV et la reine Marie-Louise. — Discussion avec le général Mouton. — Il me met quinze jours aux arrêts de rigueur. — Murât, roi de Naples. — Jose|)h, roi d'Espagne. — Séjour de quarante-huit heures à Bayonnc. — Rapports de mon père avec l'Empereur. — Je njoins à Miranda la division Mouton. — Bataille de Rio-Seco. — Mission en France, — Mon retour à Vitoria. — Arrivée de riCmpereur. — Combat de Burgos. — L'Empereur me refuse sa croix, quoiijue j'aie pris un canon. — Combat de San-Vicente. — Prises de bâtiments. — Discussion entre Soult et Mouton à ce sujet. — Départ pour Madrid. — M. d'Oms. — L'Empereur quitte Madrid. — Passage de Guadarrama. — Les boues de Valdcras. — Désir de Sa Majesté de joindre les Anglais. — Airivée à Benavente. — L'Empereur nous souhaite la bonne année. — Bruits de guerre avec l'Autriche, — Sa Majesté rentre à Paris le 23 janvier. — Je me rends à Paris en passant par Pau.

Je suis né le 21 mars 1788, à Paris, d'AdélaVdc-Loiiisc- Guyonne de Rohan-Chabot et de Boniface-Louis-André, niar-

quis de Castellane, pair de France, lieutenant général. Ma famille, issue, dit-on, d'un prince cadet de Castille, s'établit en Provence, il y a des siècles; elle a été souveraine d'une partie de ce pays (1).

Nous avons deux devises : la première : Mai d'otinour ched'ounours (Plus d'honneur que d'honneurs), et la seconde : Honor ah annis.

On me nomma Esprit-Victor-Élisabeth-Boniface. Je fus élevé chez mes parents, avec un cousin et une cousine dont mon père était tuteur : M. d'Oms et sa sœur Henriette. Joseph d'Oms était d'un caractère tout différent du mien, il était tranquille, j'étais vif; [posé, jetais léger; studieux, je détestais l'étude; il avait beaucoup moins de facilité que moi, de sorte que ma tache était toujours plus vite faite que la sienne, cependant il était beaucoup plus savant que moi. Je l'aimais beaucoup, lui m'aimait aussi, et, de plus, il avait une entière confiance en mes lumières. Il fut tué bravement en 1809, c'est un ami que je n'ai pas retrouvé.

Nous avions comme précepteur M. l'abbé Canaple. Dans ce temps-là, la religion n'était pas en grande faveur. Il prétendait qu'il avait été forcé, à vingt-cinq ans. de se faire prêtre, qu'il n'avait jamais eu de goût pour cet état et qu'il l'avait abandonné. L'a})peler t Monsieur l'abbé > était lui faire la plus vive peine, et il est depuis devenu dévot et grand vicaire de Fréjus.

Mlle Henriette d'Oms, ma cousine, était fort dévote comme son frère, elle avait de l'instruction, de l'esprit; c'était une vertueuse personne, remplie de qualités solides. Je lui portais un attachement bien vrai qu'elle méritait par celui qu'elle n'a cessé de me montrer (2).

(Juand mon père devint, en 1800, préfet de Pau, je l'y suivis.

A quinze ans, je pensai mourir : les plus grands médecins,

(1) Le maréchal de Caslellano, très peu préoccupé de sa généalogie, accepte une version erronée sur l'origine de sa famille. Celle-ci possédaiit dès le onzième sièrle, d'après des chartes authentiques, la souveraineté de la ville de Castellane (Pelra Caslellana) en Provence, d'où elle tire son nom.

(i) Mlle d'Oms épousa depuis le comte de Coutades.

CHAIMTRE PREMIER — 180i

M. Portai, me condamnèrent, ma famille était au désespoir; je m'en sauvai, en dépit de la Faculté. Un rhumatisme goutteux qui m'avait attaqué toutes les articulations se résolut par cinq pieds six pouces.

Je fus incorporé le 2 décembre 1804, jour du couronnement do TEmpereur, dans la 4* compagnie du !•' bataillon du 5* régiment d'infanterie légère, colonel Dubreton. Je ne me rappelle pas sans plaisir ma joie en passant sous la toise de M. Lioursac, quartier-maître de ce corps. J'avais alors seize ans, et mon goût pour le métier des armes ne s'est jamais démenti depuis; je montais la garde avec un soulier coupé, parce que j'avais mal au pied, quoiqu'il ne tînt qu'à moi de m'en dispenser, mais je n'ai jamais laissé personne faire mon service.

Le 5" de ligne arrivait de Saint-Domingue et comptait 120 soldats, restes de 17 bataillons successivement incorporés dans ce corps. Ce régiment se réorganisait à Pau. Le premier consul avait refusé à beaucoup d'ofiiciers la confirmation des grades obtenus aux colonies. M. Dubreton, depuis lieutenant général, rendu célèbre par sa vigoureuse défense de Burgos, n'obtint qu'avec peine de garder son galon de colonel; on ne voulait lui reconnaître que celui de major. Malgré l'état précaire dans lequel il resta pendant quelques mois, il n'en établit pas moins une discipline sévère dans ce régiment, où beaucoup de conscrits furent envoyés.

Mon sergent-major, bon militaire, bien élevé, était M. Lai. det, devenu lieutenant général et dé])uté. Le lieutenant général Achard était alors l'adjudant-major de mon biitaillon; les soldats en faisaient cas et disaient : « Avec celui-là, quand il est de semaine, il n'y a pas à badiner, faut être propre pour la garde. » Ils se moquaient d'un autre adjudant-major et disaient : « C'est un bien brave homme; il n'y a pas à se gêner, cela lui fait mal de mettre un soldat à la salle de police. » J'appris ainsi dans les chambrées que, pour réussir avec le

soldat, il fallait être ferme et juste, et que la faiblesse n'excitait que son mépris.

J'accompagnai, avec une permission du colonel Dubreton, mon père dans une tournée. Le colonel Lacroix, du 86" de ligne revenant de Saint-Domingue, en présentant à Bayonne son corps d'officiers à mon père, lui dit : Mon général, ce sont de pauvres « aufragés ». Cet officier supérieur commandant en chef par ancienneté une plaine à Saint-Domingue écrivait : « Lacroix, chef de brigade, commandant supérieurement la plaine du Cul-de-sac. »

Je perdis ma mère le 22 janvier 1805. Depuis longtemps, elle avait une santé déplorable; elle supporta ses cruelles souffrances avec un grand courage. La veille de sa mort, elle me fit sortir de sa chambre pour que j'ôte mon gilet d'uniforme, tant il lui déplaisait que je fusse soldat. Mes parents m'avaient vu m'engager avec un vif chagrin : enfant unique, c'était tout simple. Ma mère était une femme de beaucoup d'esprit, d'un caractère difficile; je la regrettai, mais je l'aimais moins que mon père, facile à vivre et d'un esprit vif et étendu. '

Le colonel Dubreton avait sollicité du ministre de la guerre une sous-lieutenance pour moi dans son régiment. Le ministre Berthier refusa, à cause de mon peu d'ancienneté de sousoffîcier. On me porta alors, comme si je n'avais pas été au service, sur un contrôle de jeunes gens s'offrant à servir en qualité de garde d'honneur auprès de l'Empereur. Le comte de Ségur, grand maître des cérémonies, devait les commander; ce corps ne se forma pas. Quelques-uns des inscrits reçurent, le 10 février 1806, le brevet de sous-lieutenant; je fus du nombre, ainsi que le duc de Mortemart, qui servait dans le !•' de dragons. Je fus placé au 24* de dragons. La jolie chanson du vicomte de Ségur dont le refrain est : « Vivent les dragons! ils sont sans façon et sans cérémonie », influa sur ma destinée. Je préférais cette arme aux housards, que j'ai tant aimés depuis.

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