CHAPITRE PREMIER. — 180G ft
A dix-sept ans et demi, une chanson est un motif suffisant pour prendre une détermination; de sergent de carabiniers, je devins sous-lieutenant de dragons. Mes épaulettes me transportèrent de joie; j'échangeai mes guêtres contre des bottes à i'écuyère, mes galons et mes épaulettes de laine contre des épauiettes d'argent. Comme je sortais de l'infanterie, il y avait avantage pour moi à entrer dans les dragons, où Ton servait alors à pied et à cheval.
Je vojageai avec le duc de Fitz-James de Pau à Paris. A mon arrivée, je dînai chez l'archichancelier Cambacérès, qui me traita à merveille; je lui avais apporté des ortolans et des grives de Jurançon, de la part de mon père; c'était bien prendre le chemin de son cœur. Je retrouvai à Paris mon oncle, le vicomte de Castellane, aussi remarquable par son esprit que par sa gaieté. II était doué d'un grand courage et avait eu une des vies les plus agitées qui puissent se rencontrer. Prisonnier au Luxembourg, au commencement de la Révolution, il avait échappé à la guillotine en sautant du grenier sur une des corniches du bâtiment.
Je passai, en quittant Paris, vingt-quatre heures à Reuil, château de la duchesse de la Rochefoucauld, ma tante, devenue depuis ma belle-mère. J'étais accompagné d'un petit Basque nommé Ayhartz, qui m'a suivi dans toutes mes campagnes.
Le postillon, qui avait entendu dire que j'allais à l'armée, me mena à deux postes sur la route de Strasbourg; il me fallut revenir sur mes pas pour reprendre la route de Fontainebleau. Je séjournai à Lyon et je passai six jours à Turin. Le général Menou, gouverneur général, avait avec lui son Égyptienne de femme; je ne la vis pas. Je restai aussi trois jours à Milan, brillante résidence du vice-roi, le prince Eugène, et je rejoignis le 24' de dragons à Modène, fort jolie ville de 24.000 Ames.
Le quartier général était Sainte-Marguerite. Il y avait deux terrains de manœuvres assez bons. La place du Palais était
suffisante pour défiler la parade; les vivres étaient bon marché. Les officiers étaient très bien reçus dans la société, qui est fort agréable. Il y avait de beaux bals, de jolis concerts; les femmes étaient charmantes. Notre colonel, M. Delort. avait
fait la conquête de la plus belle, Mme S Le préfet, M. Pasini,
ne faisait pas grands frais pour la garnison; il n'invita pas même une seule fois le général Scalfort, qui commandait notre brigade; il se contentait d'honorer de sa présence le théâtre Rangone, dans une loge au rez-de-chaussée, où il venait avec une femme, son amie. Nous ne le goûtions guère, et nous avions la méchanceté de nous placer souvent trois ou quatre, en manteau et en casque, au parterre., devant sa loge, pour l'empêcher de voir le spectacle.
Le roi de Naples prit à son service un chef d'escadron du régiment, M. Thomas, qui n'aura certes pas été d'une grande utilité pour la formation de son armée. Ce chef d'escadron demandait un jour à un capitaine de quel pays étaient les Grecs, et il ajoutait : « J'en ai souvent entendu parler, je n'ai jamais été chez eux. »
Nous quittâmes Modène en mars 1807: nous fûmes reçus à Ueggio par les 23' et 30* de dragons. Les soldats en route en Italie sont toujours couchés sur la paille: un vieux dragon de ma compagnie, nommé Lecointre, me voyant souffrir horriblement du froid, me dit : « Mon lieutenant, prenez mon manteau par-dessus le vôtre; moi. j'ai la peau dure, cela m'est égal. » Je le refusai. Nous traversâmes le Pô en barque; une neige épouvantable et un gros vent rendirent notre passage difficile et pénible. Nous étions à Crémone le 9 mars. Crémone est une grande villasse; les femmes y sont jolies, les fourrages bons et bon marché. Cette ville est malsaine : les hôpitaux français en Italie recevaient, en juillet, beaucoup de malades des fièvres; nos soldats commençaient à se rétablir à la fin de septembre. Les Crémonois n'aimaient par les Fran-