‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 40 sur 196 · CHAPITRE IV. — SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — SEPTEMBRE

Il y a des divisions de cuirassiers qui n'ont pas plus de DfX) chevaux.

L'Empereur part à cheval de Ghja, à une heure, fait au pas vingt-huit verstes ou huit lieues. On dresse les tentes; nous nous établissons dans une grange. Temps froid, belle route, plaine, peu de bois, plusieurs villages, la plupart ont été brûlés. Un se tiraille, on se canonne à l'avant-garde. Le 8* de chasseurs, commandé par Edmond dePérigord, a eu une très belle affaire; il a résisté à un essaim de Cosaques qui l'entouraient.

5. — Nous partons à neuf heures; l'avant-garde trouve plus de résistance. A quatre heures, l'ennemi était en position. Le 11" housards, régiment hollandais, a beaucoup souffert. Entouré par les Cosaques, il a voulu faire feu de ses carabines, d'après l'exemple de la veille du 8« chasseurs; moins heureux, ce régiment a été détruit presque en entier.

On entend à la droite le canon du prince Poniatowski; la fusillade, commencée à quatre heures du soir, a duré jusqu'à sept; le combat a été très vif. Le front de la ligne était d'une lieue et demie; elle était bien garnie d'infanterie russe. Une redoute a été enlevée à la baïonnette par le 57" régiment, de la division Compans. Cet officier général avait à sa gauche la division Morand et le 1" corps; venait ensuite celui du viceroi. Le général Rapp, à la tête de la brigade Gratien, de la division Morand, s'est fait jour à la baïonnette à travers une colonne russe qu'il avait prise pour française. On s'attend demain à une grande bataille.

Le colonel Méda, du 1«' de chasseurs, a été atteint mortellement par un boulet. Ce colonel, étant gendarme, avait fracassé la mâchoire de Robespierre d'un coup de pistolet. Le lieutenant-colonel Juliani, aide de camp du roi de Naples, a été blessé. A huit heures du soir, on établit la tente de l'Empereur près d'un village, au milieu du carré de la vieille garde. J'ai passé une fort bonne nuit, sur d'excellente paille, dans une petite maison.

6*. — A une heure du matin, l'Empereur monte à cheval pour juger de la position des Russes, d'après leurs feux de bivouac; il revient à sept heures dans sa tente.

A onze heures, Sa Majesté remonte à cheval, prenant avec elle le service seulement, afin d'éviter le feu des vedettes ennemies, qui sont à portée de pistolet des nôtres. On se tiraille un peu dans le bois en avant du 1" corps; le reste de

la ligne est calme.

Je monte à cheval à trois heures pour examiner la position des Russes. En parcourant la ligne, je rencontre le général Girardin, le chef d'escadron Canouville, du 2« de chasseurs. Ce dernier me dit en nous quittant : « Tout ce que je désire, c'est que nous nous revoyions dans trois jours, tous les trois

en bonne santé (1). »

Le préfet du palais Beausset a rejoint le quartier impérial. Il a apporté à l'Empereur le portrait de son fils. Sa Majesté l'a montré avec complaisance aux personnes qui l'approchent et a témoigné beaucoup de satisfaction de cette attention de

l'Impératrice.

Je me suis établi dans une cour du village, auprès de mes chevaux, et je passe une bien mauvaise nuit. J'ai froid. Survient un tapage épouvantable; c'est un officier de chevaulégers grondant son lancier. Ce dernier de lui répondre que ce'îa lui est bien aisé à dire, qu'il mange à la table du général, que lui, lancier, n'a pas goûté de pain depuis trois jours; l'officier se fâche, l'appelle gourmand et le bat. Des chevaux se détachent; des palefreniers, des housards courent après; enfin impossible de dormir. Dans une campagne active, le manque de sommeil fait que l'on a besoin de réparer ses forces en mangeant davantage; quand il n'y a pas moyen de satisfaire sa faim, cela est terrible.

7. — Je me rends, à deux heures du matin, à la tente de l'Empereur. Il monte à cheval une demi-heure après, prenant avec lui le service seulement. Nous restons dans sa tente jusqu'à la pointe du jour; nous le rejoignons, à quatre heures du matin, près de la redoute prise le 5. Le premier coup de canon est tiré à cinq heures; à six, la bataille est engagée.

({) Il a été tué, le lendemain, d'un éclat de biscaïen X la tempe; je regrettai ce très brave oilicier, excellent garçon, bon camarade. {Note du maréchal.)

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