CHAPITRE IV. — SKI»T1<:MI]RE
coups de canon et deux mille trois cents coups de fusil français par heure. Nous avons pris à l'ennemi cinquante pièces de canon, fait huit cents prisonniers; la nuit a empoché de poursuivre.
La perte des Russes est plus considérable rpie la nôtre, cela ne peut pas se comparer; nous avons, avec les égarés, trente mille hommes hors de combat. L'artillerie a fait des {)rodiges et tiré à ravir; l'infanterie et la cavalerie ont rivalisé de courage et de valeur. Il est impossible de se mieux battre, c'est vraiment chose étonnante, l'armée mangeant aussi mal et n'existant que par miracle; mais nos soldats sont si ingénieux pour trouver des vivres! Ils ont l'habitude de démolir avec leurs baïonnettes tout ce qui est maçonné de frais. Un jour, dans une maison, nous ne trouvions pas de vaisselle; un cuirassier m'a dit : « Venez dans le jardin. » Il a vu de la terre fraîchement remuée, l'a sondée avec son sabre, et nous avons découvert assiettes et casseroles.
Le soir de la bataille, le temps était froid; le bivouac, quoique entouré de morts russes, n'a pas été très agréable : on mettait deux de leurs cadavres l'un sur l'autre pour servir de chaise autour du feu. L'Empereur a fait la galanterie au roi de Naples de lui envoyer sa seconde tente, ordinairement à notre disposition. Sa Majesté a couché dans la sienne, au milieu du carré de la vieille garde.
8. — Je prends le service à sept heures; à dix, l'Empereur m'envoie en reconnaissance sur la droite avec vingt-cinq chasseurs de la garde. Je trouve à deux lieues deux cents Cosaques en bataille sur une hauteur; ils avaient chargé quelques fourrageurs, et la garde avait en conséquence pris les armes. A une heure, l'Empereur monte à cheval; nous visitons le champ de bataille, couvert de morts; il y a bien, sans exagération, six cadavres russes contre un français. Quatre régiments de la garde russe ont donné; un carré d'infanterie est exactement marqué par les trois rangs des morts ou de mourants d'un de ces régiments.
Sa Majesté donne des ordres pour relever les blessés russes.
4o2 JOURNAL DU MARÉCHAL DE CASTELLANE.
Un de nos soldats, atteint à la tête, est venu en courant à l'Empereur le prier de le faire panser. Sa Majesté lui a fait donner de l'eau-de-vie, lui a demandé de quel pays il était : il a répondu : « De Florence. > Je n'ai pu m'empêcher de réfléchir sur la bizarrerie du destin qui a amené un Florentin se faire tuer, en qualité de conscrit français, sous les murs de Moscou. L'Empereur a ordonné à son chirurgien de le panser; le baron Ivan a obéi en rechignant, puis un instant après nous a rejoint, se plaignant de ce que l'Empereur lui faisait perdre sa charpie, cet homme-là n'en pouvant revenir. Nos troupes ont toujours le même enthousiasme, et cela nous réjouit. Tous les régiments rencontrés ont fait retentir Tair des cris de : ( Vive l'Empereur ! »
L'avant-garde est partie tard, parce qu'il fallait laisser reposer les troupes. Le roi de Naples a poussé jusque sous Mojaïsk. La division Friant a été d'avant-garde sous ses ordres. Le général de division Belliard, chef d'état-major du roi de Naples, a été atteint d'un boulet au mollet: sa blessure n'a rien de dangereux. Le colonel Sopranzy, du 7« de dragons, a été touché d'un biscaïen au genou. L'Empereur fait deux lieues, porte son quartier général une lieue en arrière de Mojaïsk; nous nous établissons sous un hangar, par un vent et un temps très froids, semblables à ceux de l'automne avancé
en France.
g, — A sept heures du matin, la division Friant entre à Mojaïsk; on se tiraille, on se canonne à l'avant-garde suivant l'usage. A mon arrivée à neuf heures, pour faire le logement de mon général, les Cosaques étaient encore sur la hauteur, et l'artillerie russe jetait des boulets et des obus sur la ville. J'ai rencontré le général hollandais Vandedem aux prises avec l'ennemi. Il s'était battu le soir; ce matin, il mourait de faim. Je lui ai donné un morceau de pain qui lui a fait grand plaisir, et j'ai bu avec lui du curaçao: j'avais trouvé par bonheur à en acheter.
Le brave général de division de cavalerie légère Pajol a eu le bras cassé par une balle.
Nous avons eu un assez bon logement; pour tous hôtes, un