CHAPITRE PREMIER
çais : nous étions reçus dans une seule maison, la Casa Asti, dont la maîtresse était bonne et accueillante; quatre demoiselles Maqio et Asti, spirituelles et gracieuses, et deux Anglais prisonniers, composaient le fond de cette société.
La liberté de paroles des jeunes personnes étonnerait en France; elles s'ingéniaient pour découvrir nos aventures de grisettes, afin de nous en parler dans iu)S jeux innocents. Les mères louaient leurs (illcs de leur habileté à faire des découvertes vraies ou fausses en ce genre. Certaine ferblantière, dont on me gratifia, un jour que j'étais sur la sellette, fut une source de joie pour les douairières du salon.
Cette réunion, je le conçois, aurait été peu agréable pour bien des gens. Ne sachant où passer mon temps, j'y allais de neuf heures à minuit, car je devais me lever à trois heures du matin pour la manœuvre. Je ne m'y amusais pas trop au commencement; je finis par m'y plaire. Cela m'a de plus en plus convaincu qu'un militaire doit toujours, s'il le peut, aller dans le monde.
Un gros lieutenant instructeur de notre régiment, M. CoUin, m'assurait chaque jour avec pédanterie que, galopant continuellement, je me casserais le cou; lui allait toujours au petit pas et partait pour la manœuvre une heure avant les autres, afin d'arriver à temps. Un jour que je faisais l'agréable chez des marchandes de modes, j'entends un bruit efl'royable dans la rue. Un casque entre dans la boutique; je sors et je trouve mon énorme Collin roulé par son cheval, son sabre d'un côté, lui d'un autre, hurlant comme un âne. Je me pouffais de rire en lui disant : < Voilà ce que c'est, mon cher Collin, d'aller toujours au pas: on se casse le cou. »
Une jolie personne se mettait constamment à la fenêtre, vis-à-vis de la pension où nous mangions, à l'heure où nous nous y rendions. Je me passai plus d'une fois de soupe pour faire télégraphe avec elle. Un jour, elle me lança quelque chose à la tète. Je pris le parti de lui écrire et je jetai mon billet dans une fenêtre du rez-de-chaussée. Elle descendit pour le prendre. Jo l'avais maladroitement placé, elle fit pendant une demi-heure des efforts inimaginables pour attraper cette
malheureuse lettre; enfin, un domestique arriva, prit l'épître et la porta à madame sa mère. J'avais signé Victor, elle se persuada que je voulais épouser sa fille, et elle fut s'enquérir de ce Victor à l'un de mes camarades, en me désignant comme un grand blond et en lui disant qu'elle était disposée à me donner sa fille, malgré son chagrin de s'en séparer. M. de Vanssay, sous-lieutenant, me demanda si j'avais écrit à quelque jeune personne et signé Victor, il me raconta la chose et ajouta qu'il avait répondu que mon intention n'était pas du tout de me marier. J'étais assez embarrassé, dans le principe, ne sachant pas l'italien, pour écrire mes billets. Je pris le parti de faire une circulaire que M. Dubois-Dubays, autre sous-lieutenant de ma compagnie, me traduisit. Il y avait un « Fuoco divoratore » qui faisait toujours un grand effet.
Le 24' de dragons quitta Crémone le 8 juillet 1807. On avait la manie de nous faire marcher toute la nuit, ce qui est funeste à la santé des hommes et des chevaux; il est bien préférable de souffrir un peu de la chaleur. Le 10 juillet, nous arrivâmes à Milan et nous nous installâmes au Lazaret, où, soldats et officiers, nous étions assez mal logés sous la tuile. Ce séjour entouré d'un fossé fangeux était malsain, et l'éloignementde la ville était incommode. Le Corso, où les4^oitures venaient se promener tous les jours, était très brillant, surtout le dimanche; il passait près de notre demeure, dont c'était le beau côté. Au bout du cours était le Fuorum Bonaparte, que l'on construisait sur l'emplacement de l'ancien château, démoli en partie; il n'en restait plus que les casernes, où nous avions un escadron; on y faisait une arène dans le genre de celle de Vérone, et un jardin anglais. Milan était très brillant. Le viceroi et la vice-reine, princesse de Bavière, y étaient fort aimés; la cour était établie sur le modèle de celle de l'Empereur.
Je fus à une belle fête chez le grand chambellan Litta, honorée de la présence du vice-roi. Cette fête ne le cédait en rien aux plus belles de Paris; les chambellans étaient en rouge, les écnyers en bleu de ciel, comme ceux de l'Empereur, avec des broderies d'argent différentes; quand Sa Majesté se rendait en Italie, ils faisaient le service près de lui, comme