CHAPITRE IV. — OCTOBRE I8I2. 1G
avant-postes; hommes et chevaux éprouvent de grandes difficultés pour y vivre. Le 1" de chasseurs a reçu quelques renforts; il est maintenant de cinquante-trois sabres.
Être logé loin du palais de l'Empereur est une ennuyeuse chose; je n'ai pas eu un instant de repos à Moscou, pour cette raison. Il me faut vingt minutes au galop pour aller de chez le prince Kurakin, où je suis, au Kremlin; il y a le double de chemin pour aller à notre ancien logement, habité encore par le général Narbonne. Cette petite course ne laisse pas que d'être désagréable par la neige au milieu des cendres.
A changer de logement, à aller au palais, à courir pour le service, voilà à quoi j'ai passé mon temps à Moscou. Je suis fâché de partir, si c'est pour revenir dans cette ville; mais, sauf l'ennui du déplacement, j'en serai bien aise, si nous prenons nos quartiers d'hiver ailleurs, à cause de notre éloignement du château, où il y a obligation d'aller au moins une fois par jour, presque toujours deux. J'aimerais bien mieux être plus mal logé, mais près de chez l'Empereur.
14. — Sa Majesté passe la revue des cavaliers démontés; on les a organisés en bataillons, et on les laissera comme garnison au Kremlin. Cette bien mauvaise opération achèvera de ruiner notre cavalerie. Ces vieux soldats sont des hommes précieux; on devrait les envoyer au dépôt pour les remonter. Le plus mauvais régiment d'infanterie ferait beaucoup mieux le service à pied que quatre régiments de cavalerie démontés; ils crient comme des ânes qu'ils ne sont pas faits pour cela. Temps humide, pas trop froid.
Le général Narbonne ne vient plus chez le prince Kurakin, à cause du départ, je me rapproche de lui et je change pour la septième fois de logement. Je rencontre le chef d'escadron de la Bourdonnaye qui se met en route avec les blessés; on en a évacué un grand nombre aujourd'hui. Les drapeaux pris par les Russes sur les Suédois à la bataille de Pultawa sont partis avec le convoi du 10 octobre.
iô>. — L'Empereur fait visiter les hôpitaux par le général Narbonne; on a évacué quatorze cents blessés, et il en reste dix-neuf cents, dont cinq cents d'intransportables; on va les
établir au Kremlin. Nos camarades désignés pour partir prétendent que cela n'est pas leur tour. Pour éviter des discussions, j'envoie des chevaux en relais. Chabot se rend auprès du roi de Naples ; il devait partir à six heures du matin, mais son domestique Jean n'a pu être prêt avant trois heures de l'après-midi. En campagne, surtout pendant une campagne pénible, il faut être sévère avec ses gens, ne leur passer aucune faute, ne pas les laisser s'endormir. Je ne me déciderai certainement pas à les battre. Beaucoup le font, à l'armée; c'est presque nécessaire. Mon maître valet Ayharts devient aussi bien lambin: il voit en noir. II me sert depuis huit ans, m'est attaché, a de bonne? qualités; j'ai besoin de me le rappeler souvent. Il faut, pour faire campagne, prendre des gens forts; celui-là est faible, ce qui contribue à me rendre indulgent. Il me gronde tous les matins de ce que je me trouve sans bottes: la seule paire en ma possession est trouée. Je ne sais comment m'en procurer: rien ne m'est parvenu des effets envoyés de France par mon père. Je serais sans cela l'officier de l'armée le mieux monté. Ayharts pourrait bien aussi me parler de mon chapeau, qui a une corne entièrement déchirée. Le petit Laperche me sert d'interprète auprès de mes palefreniers russes et polonais.
Le brave général Grouchy est toujours à Moscou, guéri de ses blessures du 7, mais souffrant horriblement de ses rhumatismes; cela me fâche beaucoup.
16. — On évacue encore des blessés. On abat une partie du dôme du Kremlin et la croix d'Ivanowitch: en tombant, elle se casse. On a pris et fait fondre l'argenterie des églises du Kremlin, et on l'a versée au trésor de l'armée. Le général Lauriston part dans la soirée pour les avant-postes, afin de savoir la réponse du Czar aux propositions de l'Empereur. Temps d'été superbe.
17. — L'Empereur passe la revue de la division Delzons. de l'armée d'Italie, et l'accable de bienfaits. M. Rascas. chef de bataillon au 30* de ligne, déjeune chez M. de Narbonne : il a reçu un coup de biscaïen dans son shako, au-dessus de sa tête, à l'attaque d'une redoute, le 7 septembre; s'il n'était pas