‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 7 sur 196 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Roi. M. le comte de Marescalchi, ministre des affaires étrangères, habitait Paris; il m'envoya des lettres de recommandation pour plusieurs dames de la société, entre autres pour Mme Casti^^lioni, née Litta, qui me reçut avec une grande bienveillance et me pria à dîner une fois pour toutes; je connus chez elle les principaux membres de la haute société de Milan; les généraux de division Clausel. F*ully, Mermet, Charpentier, Baraguay d'IIilliers, me traitèrent avec bonté. Il y avait à Milan un restaurateur français nommé Vieillard, le Robert du lieu. A propos de Robert, on me conta que ce célèbre restaurateur de Paris s'était fait cuisinier du prince Murât. A la bataille d'Eylau, il y eut un mouvement de déroute, et il criait à tous les soldats : Sauvez le cuisinier du prince! Je suis le chef de bouche du prince f sauvez-moi, je suis père de famille!... Mon Dieu! ce que c'est que l'ambition!

Mon père se gênait pour me donner une pension suffisante. Je menais quelquefois mes camarades dîner chez ce Vieillard; j'étais, comme on dit vulgairement, estimé de mes chefs et aimé de mes camarades.

J'eus particulièrement à me louer des bontés de M. le colonel Delort, excellent officier, spirituel et aimable; il tenait fort bien son régiment et faisait des vers avec facilité. Mon capitaine, M. Pictet, était de Genève; c'était un homme instruit et capable ; il a été tué chef d'escadron de la garde. Le lieutenant de ma compagnie, vieux soldat nommé Valentin, tué depuis en Catalogne, était aussi fort bon camarade.

J'étais fort attaché au 24» de dragons, mais fâché que nous fussions grosse cavalerie, quoique nous missions avec le plus grand soin sur tous nos contrôles : Cavalerie légère, avec des lettres d'un pouce. Le 24% avant d'être dragons, était 15« cavalerie, autrefois Lorraine. Un grand nombre d'officiers étaient encore, à cette époque, d'anciens cavaliers de Lorraine. Le 24' était beau, manœuvrait à pied, comme bataillon, mieux qu'un régiment d'infanterie, et, à cheval, il ne le cédait à aucun régiment de cavalerie. On nous supprima les tambours. Les dragons, sur le pied où ils étaient alors, étaient une belle et bonne arme pour l'instruction d'un jeune homme, mais très

pénible; ce qui fait que. comme il y a un grand nombre de paresseux, on ne l'aimait guère. J'avais moi-même pris un grand goût pour les housards, où je croj^ais, comme simple officier, avoir plus d'occasions de me distinguer. Notre régiment était au désespoir de ne pas faire partie de la Grande Armée, et nous appelions de tous nos vœux cette destination.

Le 1" octobre 1807, le colonel Delortme donna une permission pour me rendre à Pau. J'arrivai à Turin le même jour. Cette ville de 80.000 âmes était sûrement une des plus belles de France. La galerie de trente pieds de largeur percée dans le roc, sur le mont Cenis, était la limite des départements du Pô et du Mont-Blanc. Au fort Barreaux, on quittait ce dernier département pour entrer dans celui de l'Isère; l'air d'aisance des habitants contrastait avec l'air déguenillé des pauvres Savoyards. J'arrivai le 9 octobre à Pau.

Le général Junot rassemblait à Bayonne l'armée destinée à rentrer en Portugal. Je fus au moment de partir avec lui. mais le général de division Mouton, aide de camp de l'Empereur, arriva à Saint-Jean-Pied-de-Port pour y organiser la division des Pyrénées occidentales. Cet officier général avait été en garnison à Pau, alors qu'il était colonel du 3' de ligne; mon père l'avait bien traité, et il lui en avait conservé de la reconnaissance. Il écrivit sur-le-champ au ministre de la guerre pour demander de me nommer son aide de camp, lieutenant, et il me prit en attendant pour officier d'ordonnance.

Janvier. — Le général Mouton reçut, dans les premiers jours de janvier, l'ordre d'inspecter les corps d'armée qui rentraient en Espagne. Nous passâmes la Bidassoa le 21; nous logeâmes à Irun, chez l'alcade du lieu. Nous nous arrêtâmes à Tolosa. En sortant de cette jolie ville on entre tout à fait dans les montagnes. Nous fûmes le 23 à Mondragon, nous traversâmes le 24 les gorges de Salinas et arrivâmes à Vitoria, où le vieux maréchal Moncey avait son quartier général. Son armée,

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