‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 66 sur 196 · CHAPITRE V — NOVEMBRE 1812. i'Ji · texte numérisé non relu

CHAPITRE V — NOVEMBRE 1812. i'Ji

apporte la nouvelle de la jonction du maréchal Ney. L'Empereur dit : « Si, une heure avant, on m'avait demandé les trois millions que j'ai dans les caves des Tuileries pour cet événement, je les aurais donnés. » Ce maréchal est arrivé le 2i à cinq heures du matin à Orcha: dans la nuit, il a encore été forcé de faire deux charges à la baïonnette. Après le passage du Borysthène par quelques hommes, la glace s'étant enfoncée, le maréchal Ney a été obligé de laisser ses bagages et ses canons. Son corps d'armée a passé le Dnieper sur un gros glaçon servant de bateau, on avait de l'eau à mi-jambes. Parvenu de l'autre côté, le duc d'Elchingen s'est cru sauvé; il y a trouvé dix mille Cosaques avec vingt-quatre pièces de canon qui ne lui ont pas laissé un moment de tranquillité, ni jour ni nuit. Quand il était forcé de s'arrêter pour laisser reposer ses soldats, l'ennemi se plaçait avec de l'artillerie en avant de lui; pendant toute sa retraite, il a été exposé à la mitraille des Russes, qui lui venait de tous les côtés. M. le maréchal Ney s'est beaucoup loué du brave colonel Fezensac, du 4" de ligne. Celui-ci s'est fort distingué à la dernière charge à la baïonnette. Son régiment, de douze cents hommes en partant de Moscou, est réduit à quarante.

Le chef d'escadron Briqueville, officier de la plus belle bravoure, est rentré ce matin à notre état-major avec une balle à travers la cuisse: blessé devant Krasnoé, il a suivi par miracle le 3' corps, obligé de passer le Borysthène à quatre pattes. Cela a été un grand plaisir pour nous de le revoir, ainsi que rolïicier d'ordonnance d'Hautpoul. qui en a été quitte pour quelques contusions. Le !•' corps fait l'arrièregarde. TEmpcrcur loge à un château, à un lieue de Kochanowo (^sept lieues). Temps humide; pays coupé, mêlé de bois; route bordée de deux rangées de bouleaux.

Je marche assez longtemps côte à côte avec une jeune mar- I liaiule lie modes française établie à Muscou. Beaucoup de malheureuses étrangères ont fui avec l'armée, dans la crainte des mauvais traitements des Russes; elles se sont, comme Gribouille, jetées dans leau de peur de la pluie; la plupart de ces infortunées meurent misérablement. L'humanité ne se

montre pas sous un beau jour dans cette retraite. L'égoïsme y est porté à un haut degré; on traite généralement ces êtres faibles avec cruauté. Le bon cœur du grand écuyer l'a porté à recevoir sur un fourgon de l'Empereur la famille de cette modiste; elle y couche. La pauvre enfant mourait de faim; j'ai partagé avec elle du chocolat reçu la veille. Il n'y a pas de galanterie dans mon fait; nous sommes tellement fatigués que chacun répète sans cesse qu'il préfère une mauvaise bouteille de vin de Bordeaux à la plus jolie femme du monde.

Les Cosaques, peu avant le passage de l'Empereur, se sont présentés sur la route en avant de lui, avec du canon; ils ont chargé quelques cavaliers démontés qui avaient marché à leur rencontre, les croyant peu nombreux; les Cosaques s'étaient montrés en petite quantité, suivant leur usage, pour les attirer. Le colonel Curnieu, du 12* de cuirassiers, a été fait prisonnier avec plusieurs officiers.

Nous apprenons que les Russes occupent Borisow. Notre position devient très critique; l'armée continue à vivre uniquement de cheval.

22. — Je suis de service. Le quartier général est établi à Tolocsin (quatre lieues). L'Empereur m'envoie chercher les généraux Pajol et Bordesoulle, qui connaissent les 'bords de la Bérésina; je les rejoins à huit heures du soir, à Bobr, sur le Bobr (32 kilomètres). Le pays est marécageux, boisé; plus de ces belles bordures de bouleaux sur la grande route depuis Tolocsin. Les généraux Grouchy et Sébastiani sont à Bobr. avec la cavalerie démontée; je fais un bon souper chez le dernier; il reçoit toujours fort bien. Le premier me donne Ihos- I)italité.

23. — L'Empereur anive à Bobr. 11 ordonne la formation de quatre compagnies de gardes d'honneur, composées do tous les officiers de cavalerie montés. Les généraux de division seront capitaines ou lieutcMiants, les généraux de brigade, sous-lieutenants. Les aigles des régiments de cavalerie sont brûlées; de celle manière, nous î^oninies sûrs quon ne nous les prendra jkis. Le 8« cftrps de Westphaliens, commandé par le duc dAbranlès, est entièrement fondu; il lui

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