‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 67 sur 196 · CHAPITRE V. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — NOVEMBRE

reste deux cents hommes d'infanterie, une centaine de cavaliers.

J'ai vraiment à me louer du i^énéral Grouchy, qui est parfait pour moi. Le général Sébastiani est aimable, fait les honneurs de chez lui avec beaucoup de générosité.

Un Polonais prisonnier de guerre, à mon service, s'est sauvé avec un cheval et la plus grande partie de mes effets, volant de plus ses camarades; un autre voyage pour son compte avec un de mes chevaux. Il me reste, en fait d'habit, celui que j'ai sur mon corps. Il me meurt un cheval par-dessus le marché; il m'en reste cinq, dont un bon. Nous avons l'agrément de la neige, et nous manquons de tout.

24. — Le quartier impérial est porté à Lochinsko, mauvais gîte (32 kilomètres), forêts continuelles. Parti à huit heures du matin, arrivé à sept heures du soir, l'Empereur est luimôme très mal logé. Nous entendons une canonnade du duc de Bellune à vingt-cinq verstes sur notre droite. Le maréchal Oudinot est avec le 2" corps à Borisow; il a eu hier une très belle affaire, il a chassé l'ennemi, qui a brûlé le pont en se retirant, mais a abandonné tous ses équipages. Le nombre des soldats voyageant en amateurs augmente chaque jour considérablement; ils meurent de faim sous les drapeaux. Le corps du maréchal Ney est aujourd'hui de six à sept cents hommes. Toujours la neige.

25. — Le maréchal Oudinot vient le matin de Borisow, causer avec Sa Majesté du passage de la Bérézina, qui offre de grandes difficultés; cela n'est pas très gai. Nous partons à neuf heures du matin; l'Empereur s'arrête deux heures en route. Un officier polonais ayant passé déguisé au milieu de l'armée russe, arrive de Wilna. Ce Polonais nous apprend la victoire du prince de Schwartzenbcrg, qui a pris deux mille deux cents hommes aux Russes. On fait courir dans l'armée le bruit de l'arrivée des Autrichiens à Minsk, à deux marches de nous; cette idée-là nous réjouit un peu. L'officier polonais est expédié; on ne lui remet pas de dépèches. J'ai écrit à la hâte, à ce bivouac, un mot à mon père, lui donnant de mes nouvelles, de celles de mes camarades, suivant mon usage. Il

en a une liste; j'ai mis : « Ma liste se porte bien. » Je lui ai adressé ce mot sous le couvert de M. Monnier, secrétaire du duc de Bassano, à Wilna (1).

Nous sommes arrivés à cinq heures du soir à Borisow; le 2« corps l'occupe. Nous nous remettons en marche à huit heures du soir, et nous arrivons à dix à un château, à deux lieues sur la droite, près de la Bérézina. Le quartier impérial y est établi (2). Le pays parcouru n'est que marais, forêts et défilés.

On commence à jeter des ponts. Le roi de Naples, le prince de Neufchâtel ont été reconnaître le lieu du passage. Les Russes ont, de Tautre côté de l'eau, des feux de bivouacs très considérables; à la tête du pont de Borisow seulement, il y en a pour dix ou douze mille hommes. Nous trouvons au château des pommes de terre, du gruau et de la farine.

26. — L'Empereur est à cheval à cinq heures du matin. Sa Majesté se rend à Studianka, village à deux lieues sur la droite, près des bords de la Bérézina. On continue à travailler aux deux ponts commencés la veille ; l'ennemi n'inquiète le passage qu'en envoyant des Cosaques. La brigade de cavalerie légère du général Gastex traverse à gué, ayant une cinquantaine de voltigeurs en croupe. Notre artillerie, en batterie devant le logement de l'Empereur, tire avec assez de justesse sur les escadrons de Cosaques ; l'ennemi ne riposte pas avec du canon; nous lui en avons vu distinctement une pièce. A trois heures, le pont de l'infanterie, construit sur chevalets comme celui de l'artillerie, est prêt. L'excellent 2* corps, fort

(1) Ce minisire l'ouvrit, n'ayant pas d'autre lettre, et l'envoya à l'Impératrice. Nos communications étant coupées par les Russes, ce mot insigniaant fut pendant plusieurs jours, à Paris, la nouvelle la plus fraiclio de l'armée; il tira d'inquiétude à un moment où on en avait beaucoup. L'imissier du cabinet An|,'el me donna à ce bivouac doux épaulcltes, dont rEmi)creur avait fait usage durant cette campagne, m'assurant que cela me porterait bonheur. J'tn mis une à une redingote verte, doublée de pclit-gris, (jue je no quittais jamais. J'ai encore cotte épauletto; l'autre, placée dans un portemanteau, fut perdue avec mes eflets. Ce pauvre Angcl mourut dans la retraite. Il lit le même présent à Alfred «le Noaillcs, chef d'escadron comme moi. qui m'imita; moins heureux, il fut tué eu 1« j)ortant trois jours après. {Note du maréchal.)

(2) Le chemin était dillicile : en le suivant tout droit, on s'égarait; à une certaine distance, il fallait tourner k gauche; ce fut là la cause do la perte de la division Partouneaux. {Note du maréchal.)

Page 1