CHAPITRE V. — NOVEMBRE
d'environ Imit mille hommes, passe en faisant retentir l'air des cris : « Vive l'Empereur! »
C'est un grand plaisir pour nous de revoir des troupes en ordre, de véritables soldats. On fait traverser deux pièces de canon sur le pont de l'infanterie. Vers les cinq heures, le pont de l'artillerie est achevé. Le maréchal Oudinot poursuit l'ennemi à deux lieues vers Borisow. Le général de division Legrand est grièvement blessé dans ce vif engagement. Le pont de l'artillerie casse le soir; on travaille toute la nuit à le raccommoder.
On ne peut donner trop d'éloges au général de division Eblé; cet officier général s'est donné une peine horrible pour faire marcher l'équipage de ponts, tant qu'il a existé, et aux différents passages de rivières. Les pontonniers portent les chevalets dans la Bérézina, ayant de l'eau jusqu'à la poitrine. Certes elle n'est pas chaude; la gelée n'est cependant pas forte. Les bords de la Bérézina sont très marécageux; cela en rend les approches difficiles; il y a beaucoup de bois sur l'autre rive.
J'achète 12 francs une livre de sucre, c'est une trouvaille.
La maison occupée par l'Empereur, même si c'est une masure, reçoit tout de suite le nom de palais; on ne peut s'empêcher de rire de la gravité avec laquelle nous disons, en nous rendant à une méchante cabane de paysan, habitation de Sa Majesté : « Je vais au Palais. »
-^7. — L'artillerie, l'Empereur et la garde passent le pont. Sa Majesté va au corps Oudinot, à une lieue sur la gauche; les deux armées sont en présence, à portée de canon, pièces attelées, canonniers aux pièces. Sa Majesté vient, au coucher, au village de Zaliwki, à une demi-lieue de la Bérézina. Je suis de service.
La manière dont nus soiilats volent est horrible. On i)rond à Chabot son chapeau, à notre bivouac; il avait la tête appuyée dessus. On m'enlève une fourrure sur un cheval. Il est arrivé à plus dun oflicier se croyant suivi par sa monture, d'arriver seulement avec les rênes coupées passées autour de son bras. S'il se retourne- il voit son cheval tué, dépecé et partagé.
Nous faisons un mauvais dîner; nous le trouvons excellent. L'importance des cuisiniers est grande en campagne. Envoyé en mission aux différents corps, je n'ai pas eu un instant de repos. L'armée passe assez paisiblement les ponts toute la journée; il y a cependant un peu d'embarras.
o^.Une partie du quartier général, le 4« corps, les cavaliers à pied partent pour Zembin. A neuf heures, le corps du duc de Reggio est attaqué; l'Empereur s'y rend de sa personne. Nous passons devant la division Razout, du 3« corps, en réserve; elle peut former un demi-bataillon. Le régiment de Fezensac est d'un peloton.
Le 3« corps du maréchal Ney est renforcé de la division Claparède, de douze cents hommes du 13« polonais et de quelques autres troupes de la division Zayonchek. Le duc d'Elchingen prend le commandement des deux corps après la blessure du duc de Reggio; ce maréchal a reçu une balle dans le côté. La division de cuirassiers Doumerc fait une belle charge dans les bois, prend mille Russes ; ils sont presque tous défigurés de coups de sabre. Après avoir pris et repris trois fois leurs positions, les deux armées ont fini par garder, le soir, celles du matin.
Le duc de Bellune a été attaqué à onze heures de l'autre côté de la Bérézina. Une canonnade fort vive s'est engagée: il a conservé ses positions. A trois heures cependant, quelques boulets sont parvenus au pont; cela a été le moment d'un grand désordre. Les traînards se sont précipités en foule sur \c pont, et ont profité de lembarras pour piller les voitures. On a fini par les brûler toutes.
Plusieurs ofliciers envoyés à cette heure-là au duc de Bellune n'ont pu passer même à pied: j'ai été bousculé sur le pont, en faisant des efforts pour m'y rendre. Au moment où j'arrivais sur l'autre bord, une malheureuse cantinière ayant de l'eau jusqu'à la ceinture et voulant remonter sur le pont, a été repoussée par les soldats: le désespoir peint sur son visage, elle m'a tendu son enfant: au moment où j'allais le prendre, un flot de soldats m'a enlevé et m'a fait faire vingt pas en arrière sans toucher à terre.