‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 69 sur 196 · CHAPITRE V. — NOVEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — NOVEMBRE

J'ai été continuellement en course pour le service, toute cette journée. Gomme on ne prévoyait pas ce combat, plusieurs offîeiers de notre état-major étaient en avant. Un grand nombre de chevaux ont été volés. Le comte de Lobau a perdu six chevaux et son fourgon. Deux cent cinquante chevaux ont été tués, une centaine d'hommes écrasés en cherchant à monter sur le pont. Le feu cesse à cinq heures du soir; il y a en tout treize généraux tués ou blessés dans les trois corps. Les généraux de division Glaparède, Maison, Zayonchek ont été blessés grièvement. Ce dernier a eu la cuisse emportée. Les généraux de division du 9' corps, Girard et Fournier, les généraux de brigade Aubry, Moreau, Fabre, Albert, Amey sont au nombre des blessés. M. Alfred de Noailles, chef d'escadron, aide de camp du prince de Neufchâtel, très bon officier, de la plus belle bravoure, envoyé par l'Empereur au maréchal Ney, a été atteint d'une balle à la tête et tué. Nous le regrettons fort.

Les soldats du 1" corps, au village de ce côté-ci, dévalisaient de vive force ceux qui venaient de passer le pont. J'ai fait rendre gorge à deux d'entre eux; ils avaient pris le portemanteau d'un traînard. Ce dernier m'en a dit le contenu; je l'ai fait ouvrir, j'ai accablé de coups de plat de sabre les voleurs, qui prétendaient que le portemanteau était leur propriété.

Grand vent mêlé de neige, les nuits de quinze à seize heures sont insupportables.

29. — L'Empereur part à sept heures du matin; nous étions à dix heures à Zembin, petite ville polonaise, où nous déjeunons (3 lieues). Nous traversons des bois, deux défiles, puis des ponts très longs sur des marais : chose inouïe, l'ennemi n'avait pas envoyé de Cosaques pour rompre ces ponts. Nous aurions été fort embarrassés, la glace n'ayant pas encore assez de consistance pour empêcher d'enfoncer.

Nous quittons Zembin à midi; à cinq heures, nous étions à Kamen (quatre lieues; en tout sept lieues dans la journée). Défilés, bois de sapins, chemins de traverse fort étroits. L'Empereur s'établit dans le château d'un baron. Nous y trouvons des pommes de terre; c'est un événement.

Il faut nous voir dans la cour de TEmpereur, ayant tous au bout de notre sabre une pomme de terre que nous faisons cuire à un feu de bivouac; nous en mangeons tant et plus.

Je couche dans une espèce de chambre sur de bonne paille. Le lieu n'est pas beau; c'est beaucoup d'être à couvert, c'est toujours une nuit qui ne sera pas passée à la belle étoile. Il gèle peu le jour, très fort la nuit.

La division Partouneaux, revenant de Borisow pour joindre le 9** corps, s'est trompée de route pendant la nuit; elle est tombée au milieu des Russes et a été forcée de se rendre. Un seul bataillon du 55" régiment, resté le dernier à Borisow, est arrivé: cette division était forte de quatre mille hommes d'infanterie et d'une brigade de cavalerie légère. Le 29* d'infanterie légère, beau régiment composé d'officiers et de vieux soldats revenus dernièrement des prisons d'Angleterre, en faisait partie. Ces infortunés, il faut l'avouer, jouent de malheur. Bon nombre d'entre eux étaient de l'expédition de Saint- Domingue. Le reste de la division était composé des 4^ et 5' bataillons de différents corps.

Le maréchal de Bellune a passé les ponts dans la nuit; il a fait l'arrière-garde avec ses troupes.

30. — Le quartier impérial est transporté à Pletchenitzy; l'Empereur loge dans un château de bois assez beau. Cette Lithuanie est un bien vilain pays; pour l'égayer, nous avons eu des bois de sapins sur notre route. Le maréchal Oudinot blessé, revenant dans sa voiture, s'étant arrêté dans cette petite ville, a été attaqué par les Cosaques avec de l'artillerie; son fils a ramassé quelques traînards et l'a défendu. Un boulet est tombé dans la chambre où était le maréchal, un éclat de bois est venu le blesser de nouveau à la cuisse.

On a découvert le portefeuille et les uniformes du général Baraguay d'Hilliers dans les greniers du château, où un gendarme d'élite et deux chevaux de l'Empereur ont été pris hier. Nous ignorons le sort de cet officier général. Les hourras des Cosaques sont fréquents et journaliers. Le cheval continue à être très recherché; les soldats n'en laissent pas.

i*' décembre. — L'Empereur part à sept heures du matin,

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