CHAPITRE Y. — DECEMBRK
arrive à deux au village de Staïky (huit lieues). Sa Majesté continue à voyager dans sa voiture, mais presque toujours à pied. Bois de sapins, gelée assez forte. Quinze Cosaques font un hourra, traversent la colonne; l'ennemi talonne vigoureusement notre arrière-garde.
2. — L'Empôreur passe à Ilija, va coucher dans une très vilaine maison à Sedlicz (huit lieues); les granges qui en dépendent sont bien fournies de fourrages.
Après la garde vient le 4« corps et le 3", ou plutôt les nouvelles troupes qui le composent, les anciens régiments étant réduits à rien. Le maréchal Ney a envoyé leurs aigles avec leurs officiers à la jeune garde, qui n'a pas elle-même trois cents hommes sous les armes. Fezensac a quatre hommes avec son aigle.
Après le 3* vient le 2* corps, puis le duc de Bellune faisant l'arrière-garde avec le 9*. Le nombre de soldats voyageant en amateurs augmente de plus en plus. La vieille garde n'a pas deux mille hommes. Les soldats du 2" corps tiennent encore un peu sous les drapeaux. Le duc d'Eichingen rejoint le quartier impérial; le maréchal Victor prend le commandement des 2* et 9» corps.
Deux régiments de Cosaques se sont portés avec de l'artillerie à la petite ville d'IIija; après le passage de la garde, ils ont fait bon nombre de prisonniers et intercepté la route pendant quelque temps. Il dégèle un peu. L'aide de camp du prince de Neufchatel, Anatole de Montesquiou, homme d'esprit, bon camarade, est expédié à Paris par l'Empereur.
3. — Je suis de service. On me laisse à Sedlicz pour attendre Tarrière-garde. Je m'établis au pied d'un arbre, près d'un feu de bivouac sur la grande route. J'ai pendant toute la journée le spectacle des traînards de toutes les nations, de toutes les armes, qui ont pour la plupart jeté leur fusil, les soldats de la vieille garde exceptés; ceux-là les conservent.
Cela forme une colonne serrée de douze à quinze hommes de hauteur; elle a défilé de huit heures du matin à quatre, heure à laquelle est arrivée l'arrière-garde. Je me rends alors auprès du maréchal Victor, suivi par les Cosaques avec du canon.
Son Excellence me dit qu'à un long défilé près d'Ilija, où on a été forcé de passer sur la chaussée, à cause des marais, il a régné le même désordre qu'au pont de la Bérézina. Le duc de Bellune a mis avec succès ses deux corps en bataille pour protéger le passage des traînards.
L'arrière-garde prend position derrière la petite rivière passant au village de Sedlicz. J'aurais dû être relevé par l'officier d'ordonnance d'Aremberg, qui, ne m'ayant pas trouvé, a été cause qu'il y a eu double emploi d'officiers de notre état-major à l'arrière-garde. Je l'ai laissé, en conséquence, pour attendre le rapport du duc de Bellune, dont j'ai pris congé.
J'ai passé un pont, un défilé, un bois de trois lieues occupé par un grand nombre de bivouacs d'amateurs; je suis arrivé à sept heures du soir à Molodetschno, au quartier de l'Empereur établi dans une maison qui a presque l'air d'un véritable château. Je fais ma route en grande partie à pied; le froid est très vif. Avant d'arriver dans cette ville, on rejoint la grande route de Minsk à Wilna; on traverse de longs ponts de bois sur des marais. Molodetschno est assez grande, bâtie en bois comme toutes les villes polonaises; elle a été en grande partie incendiée, suivant la louable habitude de nos soldats; ils mettent chaque soir le feu, soit en voulant chauffer les fours, soit en faisant leurs feux de bivouac trop près des maisons. Nous étions privés des nouvelles de France, depuis Krasnoé; nous trouvons une foule d'estafettes en arrière; neuf avaient des lettres pour moi. Plusieurs ont été pris.
4. — Nous partons à neuf heures et nous nous arrêtons à trois heures et demie à Bienitza, petite ville (six lieues et demie). Nous nous logeons dans un fort beau château, bien meublé; il y a un billard, nous y jouons. Chemin faisant, j'ai rencontré mon dragon; il m'a appris qu'il a été surpris à Ilija, avec le petit Laperche; les Cosaques se sont emparés de trois de mes chevaux et de mes effets. Il me reste en fourrures une pelisse de femme en renard qui me sert de couverture.
Il neige; le froid est trop vif pour tenir à cheval. J'ai marché toute la journée avec des bottes trouées.