CHAPITRE V. — Dl'CEMBRF
Le soldat ne mange plus de cheval. On a des bestiaux à volonté, on commence à faire quelques distributions. Nous trouvons, dans les granges du château, de l'avoine, de la farine, des pois, des pommes de terre, du gruau; on les distribue à la garde et à nos gens.
5. — Nous partons à neuf heures et nous arrivons à deux heures à Smorghoni (22 kilomètres). Froid de 20 degrés au moins. Pour le coup, je fais toute ma route à pied. Mon écurie se compose maintenant de trois konias. Ils ne me servent pas à grand'chose; je préfère marcher. Je suis fort heureux d'avoir une méchante chambre de paysan où il y a un four pour cheminée; nous la partageons avec nos gens.
L'Empereur habite le château. A dix heures du soir, au moment où on s'y attendait le moins, Sa Majesté part en poste, prenant le grand écuyer dans sa voiture, le grand maréchal et le comte de Lobau dans une voiture de suite. Ce dernier n'a pas eu même le temps de parler à son neveu; la voiture était avancée lorsqu'on l'a prévenu d'y monter.
Avant de partir, Sa Majesté a donné à chacun de ses aides de camp 30,000 francs de gratification, aux officiers d'ordonnance 6,000 francs. Les aides de camp des aides de camp sont oubliés; ils ont fait tout autant de service que les officiers d'ordonnance, et c'est une inadvertance du grand maréchal. Il y a eu quelque avancement. Flahaut a été nommé général de brigade, premier aide de camp du prince de Neufchûtel; Carignan a eu un régiment.
M. de Narbonne m'a envoyé chercher dans mon logement pour m'annoncer son envoi à Berlin. Mon étonnement a été grand en apprenant, au salon de service, le départ de l'Empereur. J'ai passé une partie de la nuit à copier le 29* bulletin sur la minute corrigée de la main même de Sa Majesté. L'aimable et spirituel secrétaire du cabinet, baron Mounier, me l'a remis. Les mots : « et gèle difficilement » sont écrits de la main de Sa Majesté.
Je me réjouis de l'espoir de revoir la France, quoiqu'il y ait encore bien des dangers à surmonter avant d'y arriver. La nomination du roi de Naplcs comme lieutenant de l'Em-
pereur, commandant en chef l'armée, est mise à l'ordre du jour. Le prince de Neufchâtel reste comme major général; cela le met au désespoir. Il a pleuré dans la chambre de l'Empereur, au moment de son départ, lui observant qu'il ne l'avait jamais quitté, le suppliant de le laisser partir. L'Empereur lui a répondu ; t Cela ne se peut pas; il est nécessaire « que vous restiez avec le roi de Naples. Je sais bien, moi, que « vous n'êtes bon à rien; maison ne le croit pas, et votre nom « est de quelque effet sur l'armée. » Cette conversation a été entendue par le commandant du palais Dariule. chef de bataillon, la porte étant entr'ouverte. On doit dire que l'Empereur va se reposer à Wilna, en attendant l'armée. Je sais bien qu'il est allé un peu plus loin (1).
6'. — Nous marchons huit heures ; nous étions à trois heures à Oschmjana, petite ville (40 kilomètres). Le roi Joachim voyage dans sa voiture avec le prince de Neufcbâtel, au milieu d'un bataillon de la garde, à l'imitation de l'Empereur. Le froid est très vif. Le baron Fain, secrétaire du cabinet, homme très fort, se trouve mal, tombe sur la route, à trois reprises différentes» de froid et de fatigue. Je me repose un instant sur un siège de calèche avec M. Mounier. Bon nombre de soldats meurent de froid sur le chemin; plusieurs d'entre nous ont le nez ou les oreilles gelés; on les a prévenus à temps, et en frottant avec de la neige les parties menacées, cela s'est passé à l'instant.
Hier au soir, les [Cosaques ont manqué de peu l'Empereur; ils sont venus quelques heures avant son passage à Oschmjana, où ils ont brûlé les magasins. Oschmjana est une méchante ville de bois; nous y étions entassés les uns sur les autres,
(i) On m'a raconté, en France, que ce départ de Sa Majesté avait produit une grande exaspération parmi les troupes; je n'ai rien vu de semblable sur les lieux. Notre iiosition était horrible, l'armée désorganisée en proie aux souffrances les plus cruelles et do tout genre; on n'espérait que dans l'Empereur : le dévouement, la confiance en lui, malgré nos désastres, étaient entiers. On craignait seulement sa prise eu route. L'apprendre arrivé on France sain et sauf était notre souhait lo plus vif, sachant bien que son retour seul pouvait empêcher la révolte de l'Allemagne, qu'il était nécessaire |)our réorganiser une armée en état de venir à notre secours et de sauver les débris de colle dont nous faisions partie. (Note du maréchal.)