‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 72 sur 196 · CHAPITRE V. — DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — DÉCEMBRE

dans une mauvaise grange. Je m'y suis pris de querelle avec l'officier d'ordonnance Gourgaud, difficile à vivre, mauvais coucheur; appuyé contre un tonneau, il se plaignait avec violence de n'avoir pas de place par terre; ses sots discours m'ont ennuyé. Depuis sa nomination de baron à Moscou, son orgueil n'a plus de bornes, je le lui ai reproché; de propos en propos, je me suis levé, j'ai pris mon sabre, lui le sien, nous sommes sortis pour nous battre. Nous ne pouvions les tenir; le froid a contribué plus que les conseils de nos camarades à nous faire rentrer. Exposer sa vie après avoir échappé à autant de dangers, pour une place par terre, prouve à quel point notre insouciance est grande.

Le grand maréchal a monté supérieurement la maison de l'Empereur; grâce aux constants clTorts des maîtres d'hùtel et cuisiniers, nous avons eu presque toujours à manger, tant bien que mal, pas à notre faim, il est vrai, pendant cette retraite ; cela n'est pas le moins étonnant. Nos repas se composent, depuis Smolensk. d'un très petit morceau de pain noir, le matin avec un peu de vache ou de cheval ; le soir, nous avons de plus de la soupe; on nous a quelquefois donné du mouton. On nous refuse souvent de l'eau. Les grenadiers de la garde, très bien payés, préfèrent souvent, à cause du froid, ne pas aller en chercher ; alors nous faisons fondre de la neige dans nos timbales.

7. — Le quartier général du roi va à Miédeniki (24 kilomètres); partis à neuf heures, nous arrivons à trois heures. Journée horrible, 27 degrés de froid. Un nombre effroyable de soldats sont restés morts sur la route. Nous avons vu beaucoup de cadavres de la division napolitaine; elle s'est d'abord portée à notre rencontre, puis s'est reployée sur Wilna. Les soldats tombent; il leur vient un peu de sang à la bouche, puis c'est fini; en voyant ce signe de mort prochaine paraître sur leurs lèvres, souvent leurs camarades leur donnent un coup d'épaule, les jettent par terre et les dépouillent avant qu'ils soient tout à fait morts. Grande quantité de pieds, de mains, d'oreilles gelés (1).

(1) Ici s'arrête le Journal t'crit pendant la retraite par M. de Castellane; ce qui suit a été rédigé par lui après son retour en France.

Je marchais entre le général Rapp et de Galz, officier d'ordonnance; ce dernier m'avertit, au moment où nous apprO' chions du mauvais village de Miédeniki, que le côté droit de mon visage était gelé; j'ôtai mes immenses gants de renard pour me frotter avec de la neige.

Je suivis le roi de Naples à une bicoque entourée de grandes murailles de briques, honorée du nom de château, à cinq minutes de là. Je ne remis pas mes gants, m'en félicitant beaucoup, ne souffrant plus du froid aux doigts. J'entrai avec les autres dans une méchante chambre. L'officier d'ordonnance d'Aremberg, près d'un triste poêle, se plaignait beaucoup de douleurs à ses deux mains ; on venait de les lui dégeler. Cela me fit faire attention aux miennes, n'ayant aucun mouvement. Un Polonais à la suite de notre quartier général depuis deux jours me dit : « Vos mains sont gelées; vous n'avez pas un instant à perdre pour les frotter avec de la neige. » Nous sortîmes ensemble ; je fus un peu effrayé, je l'avoue, en voyant mes deux mains, surtout la droite, tout à fait raides et comme mortes. Le froid était excessif, elles regelaient à mesure qu'il les dégelait. Ce Polonais ajouta pour me consoler : « Dix minutes plus tard, il aurait fallu vous couper les deux poignets. Faites porter de la neige où sont vos camarades; il n'y a pas moyen de sauver votre main droite. » Un jeune page du roi de Naples en prit dans son chapeau; ma main gauche revint bien, ma main droite un peu. Le roi de Naples nous chassa de notre chambre, n'en ayant pas assez d'une pour lui et le prince de Neufchâtel. On nous mit alors dans une infâme grange; nous y étions presque aussi mal que dehors. On fit cependant un peu de feu dans une espèce de poêle. Les chirurgiens de la maison de l'Empereur me donnèrent l'assurance que je souffrirais beaucoup pendant au moins six semaines, mais que je ne perdrais pas la main. Le chirurgien de la garde, Larrey, réfugié avec nous, m'impatienta vivement en me répétant sans cesse de mettre ma main droite dans une fourrure; je n'en avais pas. Il était aussi occupé de la sienne, très légèrement gelée. Je souffris horriblement la nuit; ma main enfla, et il y vint d'énormes cloches. Mes gens me rejoi-

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gnirent : c'était un véritable spectacle de désolation de voir ces malheureux auprès d'un feu de bivouac, ayant tous quelque chose de gelé et, par-dessus le marché, presque rien à manger. Leur arrivée me procura un mantelet de femme doublé en renard couvert de soie lilas, maintenant ma seule et unique fourrure, grâce aux frères d'armes français et aux Cosaques. Pensant que je reverrais peu, à l'avenir, mes gens et mes chevaux, je ne quittai plus ce précieux mantelet; il me servit, dans les marches, à préserver de nouveaux malheurs ma main gelée, m'empôcha de mourir de froid, la nuit. Coucher tout habillé m'est parfaitement égal; j'en ai une grande habitude. Je ne suis pas insensible, je l'avoue, à la douceur d'avoir de la paille.

Je dus, en ce jour-là, de la reconnaissance cà l'officier d'ordonnance d'IIautpoul (1), excellent camarade. Peu agile, avec une seule main maléficiée pour disputer les morceaux au souper, il prit mon assiette, me fit donner de tout par le maître d'hutel. Je couchai à côté de lui; nous étions entassés une trentaine dans cette grange : officiers généraux, aides de camp de l'Empereur, officiers.

8. — A la pointe du jour, c'est-à-dire vers les huit heures du matin, on battit la générale dans la cour du roi. Le prince de Neufchâtel, qui avait perdu la tête, entra dans la chambre où nous étions à déjeuner, nous criant que nous nous déshonorions parce que nous achevions de manger. Il nous avertit qu'on battait la générale; nous n'y faisions pas grande attention. On ne pouvait venir à bout de rassembler le bataillon de vieille garde de service; il laissa des morts à son bivouac et un factionnjiire gelé debout. Le froid no permettait |»as aux soldats de tenir leurs fusils.

Je fus au moment d'abandonner mon dernier portemanteau, ne pouvant l'attacher moi-même à cause de mes mains gelées; mes domestiques avaient froid, étaient gelés, démoralisés, et ils me disaient que c'était impossible. Le piqueur de M. de Narbonne, Augustin, le seul restant un peu valide, me rendit

(1) Mort maréchal de camp d'artillerie. {Note du maréchaL)

ce service. La cause de la générale était l'arrivée du duc de Bellune, qui avait abandonné ses deux corps d'armée. Il n'avait plus que cinquante hommes sous les armes; en conséquence, il avait pris le parti de revenir de sa personne au quartier général. Il fut traité comme un misérable par le roi de Naples et le prince de Neufchâtel. auxquels il répondait pour toute chose : « Ne m'accablez pas; je suis déjà assez malheureux. >

Nous nous mîmes en marche à pied, le roi de Naples monta dans sa voiture avec le prince de Neufchâtel, il monta ensuite à cheval. Le froid était diminué de deux ou trois degrés, néanmoins un grand nombre de soldats jalonnèrent la route. Fiahaut me donna une place à côté de lui, derrière une voiture du prince de Neufchâtel; nous marchions et nous nous asseyions alternativement. Je fis ainsi une lieue, puis je pris les devants à pied. Rien ne prouve mieux notre misère, comme il me le fit observer, que de voir un officier général et un officier supérieur se trouver heureux d'avoir une place derrière ime voiture; au reste, de plus grands personnages regardaient cela comme une bonne fortune; le grand écuyer, M. de Narbonne, d'autres aides de camp de TEmpereur, s'asseyaient successivement derrière celle de Sa Majesté.

M. de Narbonne avait cinquante-six ans, avait été habitué à jouir de toutes les aisances de la vie; son courage, sa gaieté furent remarquables au milieu de nos désastres. Il était coifl'é à Toiseau royal.se faisait poudrer tous les matins au bivouac, souvent assis sur une poutre, par le plus vilain temps, comme s'il eût été dans le plus agréable boudoir.

Le quartier du roi fut porté, le 8, à Wilna (huit lieues». J'arrivai à deux heures, des premiers, dans cette ville. Il y avait encombrement à la porte; plus tard, le passage devint dangereux. On m'indiqua chez le gouverneur le logement de M. de Narbonne. Je fus voir l'auditeur Maussion(i). Il me reconnaissait à peine, avec une barbe de quinze jours, un pantalon, une redingote déchirés, et mon mautelet de femme. Nous avions vraiment des figures de carnaval, contrastant

(1) Préfet du palais de l'euipereur Napoléon III en 1835.

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