CHAPITRE V. — DECEMBRE
avec les uniformes frais des jeunes gens, tels que MM. Théodore de BaufTremont, Henri de Montesquiou, et ceux des troupes trouvées à Wilna, qui rejoignaient l'armée. Malgré mon peu d'élégance, je me présentai chez le duc de Bassano. Son Excellence n'y était pas. J'eus un forthon dîner au palais; il y était resté un service de l'Empereur. Le maître d'hôtel CoUin me fit servir seul, à cause de ma main. Je bus d'excellent vin.
M. de Narbonne, ni moi, nous n'entendîmes parler d'aucun de nos gens pendant cette journée. Notre logement fut partagé avec le duc d'Abrantès, qui s'en était emparé avant notre arrivée. Dans la matinée du 9. trois domestiques du général de Narbonne nous rejoignirent.
Chabot et moi, nous tirâmes un canapé à la courte paille; il m'échut en partage. Je n'en dormis pas mieux pour cela; les souffrances de ma main ne m'en laissèrent pas la possibilité.
Le piqueur Augustin avait ramassé le jeune Laperche gelé sur la route, l'avait mis dans un corps de garde du faubourg, où probablement il aura expiré; son frère, grâce à ma protection, soldat au 4" de ligne, a éprouvé le même sort; on n*a jamais entendu parler ni de l'un ni de l'autre. Je retrouvai mon domestique Ayharts, avec les pieds gelés; mon dragon également ne pouvait plus marcher. Ils étaient dans mon premier logement à Wilna, avec mes trois konias; un carabinier du 24' de ligne en avait pris soin.
N'étant nullement abattu, je me donnai de grands mouvements pour avoir des chevaux, des traîneaux, afin de partir avec mon général pour Berlin; nous finîmes par en trouver quelques-uns, avec lesquels nous comptions nous mettre en route dans la soirée. Chabot, horriblement fatigué, ne put bouger de la journée, même pour aller dîner. Je déjeunai très bien au palais; le maître d'hôtel me donna d'excellent vin, de bon café à la crème. Pour juger de l'étendue du service qu'il me rendait, il faudrait savoir ce que c'est que d'avoir supporté les cruelles fatigues de cette retraite, ne mangeant jamais à beaucoup près à sa faim.
Le maréchal Ney. sur sa demande, dans l'état de misère où nous étions (cela prouve une bien grande énergie), était reparti la veille avec la division Loison et quelques autres troupes fraîches pour faire l'arrière-garde. où se trouvaient aussi huit mille hommes de différentes nations, commandés par le général bavarois de Wrède. Le duc d'Elchingen eut une affaire assez vive, dans laquelle il eut le dessous; les Cosaques se placèrent avec du canon entre lui et la ville. Les Bavarois ayant rouvert les communications, le général de Wrède fit donner au roi de Naples le conseil d'évacuer Wilna le même jour.
9. — Le canon continua à se faire entendre; à cinq heures du soir on battit la générale. Le chef de bataillon Dariule, brave officier, avait rempli pendant cette campagne les fonctions d'adjudant du palais (commandant de place du quartier impérial) à la satisfaction de tous. Il prévint le roi de Naples que l'officier de garde, à la porte de la ville, lui annonçait l'approche des Cosaques. Sa Majesté Joachim, s'étant montré d'une audace incroyable dans cette campagne, était pour lors démoralisé, à l'égal du prince de Neufchâtel. Le roi Murât se sauva, traînant lui-même son cheval par la bride; je le rencontrai à pied avec le prince de Neufchâtel, opérant leur fuite. Le colonel Bongard, aide de camp du major général, bon camarade, sur ma demande où on allait si vite, nous cria : « A cheval! Je ne vous dis que cela. »
Étant peu disposé à y monter si vite, je pris des informations; je sus que cette retraite inopinée était causée par l'approche de quelques Cosaques avec du canon. Le roi de Naples. dans le premier moment, avait dit à l'adjudant du palais d'établir son logement à la sortie de Wilna; trouvant ensuit»' cela trop près, il fut à une demie-lieuc de la ville, sur larouto de Kowno.
M. de Narbonne convint, avec le général Sébastiani. de partir avec lui; ce dernier était escorté par tous les officiers de cavalerie montés.
Je trouvai à Wilna deux caisses venues de Paris; une contenait six bouteilles de vin de Bordeaux. M. de Narbonne,