‹ Journal du maréchal de Castellane, 1804-1862Chapitre 74 sur 196 · CHAPITRE V. — Di':cEMnni: i8i · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. — Di':cEMnni: i8i

Chabot et moi, en bûmes deux dans la soirée; nous en donnâmes autant à nos gens, et nous mîmes les autres dans un traîneau. Le général Sébastiani nous fit savoir, à onze heures (hi soir, qu'il se mettait en marche; je ne sais comment cela s'arrangea, nous ne pûmes le joindre. Le général Narbonne et moi, nous étions à pied, suivis de nos chevaux. Il y avait grand embarras à la sortie de la ville; nous nous arrêtâmes au quartier général du roi de Naples.

Il est resté un grand nombre de soldats malades à Wilna; on en porte le total à vingt mille hommes. M. de Chabannes mourant, M. de Saint-Marsan ayant un pied gelé, le général Lefebvre, fils du duc de Dantzig, s'y sont établis; ce dernier y mourut. Il était connu dans l'armée sous le nom de « Coco » ; ce personnage mal élevé et aimant les grosses farces ne fut regretté de personne.

Ce Wilna, considéré depuis le commencement de notre marche latérale comme un lieu de délices^ et le terme de nos misères, fut pour nous un lieu de désolation; pas un de nos gens n'avait été en état d'aller aux distributions, ayant pieds ou mains gelés.

10. — Nos traîneaux nous rejoignirent à une heure du matin, au quartier du roi de Naples. Le général Narbonne monta dans le premier avec Chabot, moi dans le second avec Ayharts; dans le troisième, se trouvaient le valet de chambre et le cuisinier. Les traîneaux se séparèrent, au milieu de l'obscurité de la nuit; avant d'arriver à la montée, il y avait un grand encombrement de canons, de fourgons, de voitures, qui ne pouvaient parvenir au sommet. Le froid était excessif, la montagne était couverte de feux allumés par les conducteurs, qui voyaient l'impossibilité d'avancer, à cause de la raideur de la pente. Le dragon me suivant à cheval avec un portemanteau me perdit ; je ne l'ai plus revu. Toute ma nuit se passa à tâcher de faire avancer mon traîneau; à travers les canons, les fourgons, je parvins aux trois quarts de la montagne. A la pointe du jour, ennuyé de ne pouvoir aller plus loin, je pris le parti d'abandonner le traîneau et de marcher.

Nous laissâmes tous les canons dans cette malheureuse T. 1. 14

montée, et bon nombre de voitures et de bagages. Nos propres soldats ont pillé une partie du trésor de l'armée après la venue des Cosaques; ils y ont même travaillé un moment de concert. Pendant la nuit, plusieurs Français et alliés étaient venus m'offrir d'acheter des objets pillés, cuvettes, couverts d'argent, etc. Nos soldats donnaient volontiers 100 francs, même 300 francs en argent pour un napoléon en or.

Le quartier général fut porté à 44 kilomètres de Wilna, à Ewje; j'y arrivai à cinq heures du soir, bien fatigué par suite de la fièvre produite par les douleurs de ma main gelée; je mourais de faim, n'ayant pas mangé depuis vingt-quatre heures; il me prit un tremblement dans les jambes, et je tombai.

J'avais rencontré, chemin faisant. Chabot; il m'apprit qu'il avait perdu M. de Narbonne pendant la nuit. Nous fûmes très inquiets de notre général en ne le voyant pas arriver. Le général Curial nous assura qu'ill' avait vu en arrière, allant à pied; je n'en fus pas beaucoup plus rassuré, sachant que Wilna avait été évacué le matin, et que les Cosaques étaient à dix heures, avec du canon, à la montagne.

J'étais alors comme un véritable petit saint Jean; mes derniers effets étaient restés dans le traîneau d'Ayharts. Ce fidèle serviteur fut pris, ayant les pieds et les mains gelés. Je le croyais perdu; il fut conduit à Witepsk, s'y fit perruquier: il est rentré des prisons de Russie en France en 1814, avec 3 francs dans sa poche; il n'avait donc pas manqué d'industrie (1).

J'avais mis dans ma poche la relation de cette campagne, que j'écrivais jour par jour, et les portraits de mes parents : je les sauvai de cette manière.

J'ai perdu dix-sept chevaux dans cette campagne.

Nous étions très mal à Ewje, dans une espèce de cabane. J'étais serré au point d'être forcé de tenir ma main malade en l'air pendant toute la nuit. Je donnai un napoléon à un pale-

(1) Malgré ces dures épreuves, le brave Ayharls mourut très vieux, sans avoir quitté la famille de Castellane. pour laquelle il fut toujours plus qu'un serviteur.

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